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Interview de Stéphane Foucart«La votation suisse est le dernier espoir face au lobby des pesticides»

Études à l’appui, l’auteur et journaliste Stéphane Foucart accuse l’agrochimie de catastrophe écologique majeure. Mais le vote du 13 juin pourrait changer la donne.

Stéphane Foucart: «La votation suisse, par sa radicalité, est à la mesure des dégâts qu’on inflige à l’environnement.»
Stéphane Foucart: «La votation suisse, par sa radicalité, est à la mesure des dégâts qu’on inflige à l’environnement.»

Il est devenu l’une des bêtes noires du lobby agrochimique en France. Journaliste scientifique au «Monde», Stéphane Foucart expose les méfaits des pesticides depuis dix ans. Dans son livre «Et le monde devint silencieux», réédité le 4 mars chez Points Seuil, il souligne le lien entre les nouveaux pesticides de synthèse et l’effondrement du nombre d’insectes et d’oiseaux observé dans les pays occidentaux. Il suit avec attention la campagne sur les votations antipesticides du 13 juin en Suisse.

Avez-vous entendu parler, depuis Paris, des initiatives suisses contre les pesticides?

Oui, on en a beaucoup entendu parler, au moins dans le milieu des scientifiques qui travaillent sur ce problème. C’est quelque chose de complètement inédit, dans un pays occidental, qu’on demande à la population de se prononcer sur cette question qui est technique mais surtout politique: veut-on maintenir l’agriculture dans le système actuel, avec tous les dégâts qu’il peut engendrer sur l’environnement et la santé? Ou veut-on changer pour donner plus de valeur à ce qu’on mange, tout simplement? C’est intéressant, inédit et important.

Épandage d’insecticide en Allemagne.
Épandage d’insecticide en Allemagne.

Votre livre fait un constat simple: les pesticides sont responsables de la plus grande catastrophe écologique de l’histoire récente, l’effondrement mondial des populations d’insectes. Est-ce vraiment aussi simple, aussi terrifiant que ça?

Si vous regardez la littérature, on parle toujours de causes multifactorielles, car il y a énormément de causes possibles de ce déclin: l’artificialisation des sols et des paysages, la destruction des habitats comme les zones humides, l’éclairage nocturne… Mais ce qui se passe depuis le début des années 1990, c’est qu’on a mis en œuvre de nouvelles façons de protéger les cultures, surtout les grandes cultures, avec l’utilisation préventive des pesticides dits systémiques, le plus souvent de la famille des néonicotinoïdes. On traite préventivement, en enrobant les semences de pesticides, et tout est traité avant même qu’un problème dû aux ravageurs survienne. Des chercheurs ont tenté de mesurer l’impact négatif, sur les insectes, des néonicotinoïdes en enrobage de semences: entre 1992 et 2014, la toxicité pour les insectes de l’agriculture américaine a été multipliée par 48. La même tendance est à l’œuvre dans tous les pays occidentaux. Il n’y a aucun autre facteur dont l’impact a été multiplié par 48 en vingt ans – on n’a pas 48 fois plus d’éclairage nocturne ou de sols artificialisés. Un nombre croissant de scientifiques estiment que le déclin des populations d’insectes, au moins dans des pays comme les nôtres, est fortement lié à ces nouvelles manières de traiter. De fait, c’est l’explication la plus raisonnable.

Déclin de la population d’insectes selon l’étude allemande de 2017.
Déclin de la population d’insectes selon l’étude allemande de 2017.

Les principaux néonicotinoïdes sont interdits depuis quelques années en Europe et en Suisse. Voit-on déjà les effets de cette interdiction?

Techniquement, les néonicotinoïdes sont aujourd’hui interdits dans l’Union européenne et ont commencé à être fortement encadrés depuis 2013. Mais le problème est que ces produits sont extrêmement rémanents. Ce n’est pas parce qu’on arrête de les utiliser qu’ils disparaissent du jour au lendemain. Et ils sont si toxiques qu’il n’en faut pas beaucoup pour qu’ils produisent des effets massifs. Au Japon, il a suffi d’une centaine de kilos d’imidaclopride (ndlr: un des principaux néonicotinoïdes), utilisés sur une préfecture de 6700 kilomètres carrés, pour détruire les insectes aquatiques du plus grand lac de la région et faire s’effondrer de 80% à 90% les stocks de poissons insectivores qui y étaient exploités. En plus, aujourd’hui, on assiste à un retour de ces produits dans les pays qui produisent de la betterave à sucre. Il y a eu une grande offensive du lobby agrochimique à ce sujet. Sans parler d’autres produits tout aussi toxiques, proches cousins des néonicotinoïdes et qui sont utilisés de la même manière.

Déclin des populations de poissons du lac Shinji au Japon.
Déclin des populations de poissons du lac Shinji au Japon.

Cela veut dire que les efforts des dernières années pour retirer les pesticides les plus toxiques n’ont servi à rien?

On ne peut pas nier que les procédures d’autorisation des pesticides soient devenues un peu plus strictes. Mais la vitesse de ce développement n’est pas du tout en ligne avec le rythme d’effondrement de la biodiversité. En 2017, une étude allemande avait montré que 75% des insectes volants avaient disparu, entre 1989 et 2016 dans des zones protégées entourées par les zones agricoles. Des travaux publiés très récemment concernant 150 prairies en Allemagne montrent que tous les invertébrés sont concernés par ce déclin, pas seulement les insectes volants, et que l’effondrement se produit à une vitesse encore plus rapide que ce qu’on pensait. Donc peut-être que le système change, mais pas assez vite. Et c’est là que la votation suisse est importante. Parce que sa radicalité est à la mesure des dégâts qu’on inflige à l’environnement.

«Il y a très peu d’espoir d’inverser cette situation, car les forces en présence sont très inégales.» Stéphane Foucart

Est-ce que vous entrevoyez une lueur d’espoir dans le tableau très sombre que vous décrivez?

Je crois qu’il y a très peu d’espoir d’inverser cette situation, car les forces en présence sont très inégales. Les géants industriels veulent continuer à vendre leurs produits et en face vous avez des apiculteurs, des militants écologistes et des scientifiques. Or dans notre société, c’est ce que vous pesez dans la balance commerciale qui compte. On ne peut qu’être extrêmement pessimiste, mais c’est là que la votation suisse est très importante. Car tout ce système repose sur ce que je crois être un mythe, à savoir qu’on ne peut pas faire autrement. Comme les producteurs d’amiante qui disaient qu’on ne pouvait pas s’en passer pour construire des immeubles modernes – jusqu’à ce qu’elle soit interdite. Avec les pesticides de synthèse, vous avez tout un tas d’acteurs – chimie, agriculteurs, grande distribution – qui disent qu’on ne peut pas faire autrement. La votation suisse va peut-être montrer le contraire. S’il y a un espoir, aujourd’hui, il est là.

Qu’en est-il des effets des pesticides sur la santé humaine?

C’est une question piégée, car la population est exposée à plusieurs dizaines de produits et pas seulement des pesticides, à travers les aliments, l’air et l’eau. C’est une exposition chronique, à très bas bruit, de votre naissance à votre mort, qui est brouillée par tout un tas d’autres expositions, et donc il est impossible de mettre en évidence scientifiquement la totalité de ses effets. Malgré tout, il y a des études très bien faites qui permettent de dire que l’insecticide chlorpyrifos, par exemple, a enlevé 2 à 3 points de Q.I. en moyenne aux enfants européens nés en 2015. Si les régulateurs avaient correctement lu les études du fabriquant, ce qu’ils n’ont pas fait, ils auraient interdit cette substance il y a plus de vingt ans. Il y a aussi des études sur la nutrition (cohorte Nutrinet) qui ont été publiées récemment: elles notent une réduction significative des cancers, surtout des lymphomes, chez les gens qui mangent bio. De même, les gros consommateurs de produits bios ont moins de diabète. Ce qui montre la forte plausibilité d’un effet des pesticides de synthèse sur la santé humaine.

Sylvain Besson

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