Mauvais genre
Depuis sa déclamation poétique du 20 janvier à l’investiture de Joe Biden, Amanda Gorman, américaine de couleur, connaît une gloire internationale. Son dernier livre se vend comme des petits pains. Aux Pays-Bas, c’est Marieke Rijneveld, auteure et poétesse, lauréate de l’International Man Booker Prize, qui s’est vue confier la mission de le traduire en néerlandais. Elle s’en était réjouie sur les réseaux sociaux. Mal lui en a pris. Une blanche traduire une noire ? Un scandale ! Une bronca s’est rapidement organisée et a fait mousser le réseau jusqu’à ce qu’elle jette l’éponge. Le même scénario s’est reproduit en Espagne quelques jours plus tard. Sortira-t-on du racisme ordinaire par un racisme inversé ?
Le 6 mars, était organisée à Crest, dans le cadre de la toute proche journée des droits des femmes, une marche festive, féministe et revendicative en « mixité choisie ». Comme quoi les adeptes de l’écriture inclusive peuvent pratiquer l’exclusion ! L’appel précisait ce concept par ces mots : « sans hommes cis-genre ». Qu’est-ce à dire ? Sans doute fallait-il comprendre que les « cis » sont ceux qui ne sont pas trans (le T de LGBT) qui, eux, sont donc cordialement invités à participer et peuvent exprimer leur soutien féministe sans risque de se voir lapider en cours de manifestation… Etre cis-genre, c’est-à-dire assumer son genre masculin, une honte ? Chacun d’entre eux porterait, comme un péché originel, la faute inexpiable de siècles d’oppression de la femme ? Cette misandrie exclusive interpelle par ce qu’elle contient d’intolérance. Sortira-t-on du sexisme par un sexisme inversé ?
Au début des années 60, l’homosexualité était encore un sujet tabou et c’est du bout des lèvres que l’on évoquait une personne « invertie ». La société a, heureusement, « inversé » la tendance par une ouverture sans précédent à toutes les expressions sexuelles. La normalité a vécu. L’aspiration à l’égalité, au-delà de toute différence, fait quasi consensus. Il faut reconnaître que depuis le concile de Mâcon en 485, qui reconnaissait une âme à la femme (!), les choses ont peu bougé pendant 15 siècles. Nous sortons à peine du moyen âge en la matière, et la tentation est grande d’accabler tous les hommes d’aujourd’hui d’un obscurantisme dont ils se réjouissent eux-mêmes de sortir. Pour la plupart.
L’accélération de la prise de conscience des violences subies par les femmes et la libération de la parole amènent à découvert les vilenies qui se cachaient encore sous le couvercle des tabous, des préjugés, du chantage. Ce n’est pas beau, mais le pus doit sortir pour assainir le corps social empoisonné par une idéologie sexiste moribonde. Il ne faut pas craindre de dénoncer les abus de pouvoir et l’hypocrisie de trop d’hommes en position de puissance. « Si tu regardes une femme en maillot de bain, tu iras en enfer » disait Tarik Ramadan avant d’êrte accusé de plusieurs viols. Vidons l’abcès, mais faisons-le ensemble. Ne prenons pas le risque d’une guerre des sexes au milieu des catastrophes sanitaire, sociale, économique, et environnementale auxquelles nous avons à faire face collectivement.
« Les activités néo féministes nous mènent tout droit à un monde totalitaire qui n’admet aucune opposition ». Je ne peux pas souscrire à ce jugement radical d’Elisabeth Badinter, pourtant militante féministe depuis des années, mais je suis troublé qu’une telle femme exprime ainsi sa réserve. De même que Blanche Gardin qui dit : « Il y a parfois de la malhonnêteté ou de la simplification à travers certains discours féministes ». Quel homme se risquerait à de tels propos ? Pas moi. Elisabeth Moreno, ministre déléguée chargée de l’Égalité femmes-hommes, tente de tempérer sur les questions de mixité et de diversité : « surtout ne pas vouloir que les hommes se sentent gênés car ils auraient le sentiment qu’il n’y en a que pour les femmes. Je ne veux pas d’un climat de défiance où le sexisme met tout le monde mal à l’aise et où chacun mesure constamment chaque mot qu’il utilise ».
Je laisse à ces femmes la responsabilité de leurs déclarations. Pour ma part, je ne suis pas « gêné » et je pense que l’homme et la femme ont beaucoup à s’apporter mutuellement, et plus que jamais. La guerre des sexes n’apporterait que haine et misère. Alfred de Vigny, dans « La colère de Samson », nous en donne une vision d’horreur : « La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome. / Et, se jetant de loin un regard irrité, / Les deux sexes mourront chacun de son côté ». Comme Tolstoï, je crois que « les femmes sont le ressort qui fait tout mouvoir en ce monde ». Oui, plus que jamais. Il est bon et juste que les femmes prennent la place qu’elles revendiquent. Et qu’elles injectent dans ce monde en perdition les valeurs féminines qui contribueront à un rebond salutaire. Je suis un partisan résolu de l’adelphité, concept qui réunit, en un seul mot, sororité et fraternité pour désigner des relations harmonieuses entre femmes et hommes.
Je ne veux pas rentrer dans la polémique sur le genre. Mais il est temps de faire mon « coming out » : je suis un homme « cis-genre », je l’avoue et je l’assume pleinement. C’est mauvais genre aujourd’hui ? Tant pis. Je me réjouis d’être plutôt attiré par les femmes, d’avoir vécu, jusqu’à ce jour, une sexualité masculine et je suis heureux dans mon genre. Mais j’ai toujours eu le regret de ne pas connaitre également, dans la chair et dans le cœur, ce que peut vivre et ressentir une femme. Ce sera pour une autre vie. Des adolescents s’interrogent aujourd’hui, plus qu’hier, sur leur identité sexuelle. Bonne question. Je crains, cependant, qu’un empressement idéologique à les conforter dans leur orientation du moment ne les enferme dans une identité qui a besoin de temps pour s’affirmer. L’humain n’est-il pas, potentiellement, bisexuel ? La société s’est, depuis toujours, chargée de fixer son orientation sexuelle, quitte à en faire un « gaucher » contrarié. Laissons donc aux préférences sexuelles le temps de se révéler, la possibilité d’expérimenter, et de se choisir. Ou pas. Dans le respect de l’autre et dans la tolérance…
Vincent MEYER (illustration MCD )
26400 Crest
vincentmeyer(@)gmail.com