Gel, canicule: les vignerons sont autant victimes que bourreaux des calamités agricoles

Face aux jeunes rameaux brûlés gelés, les vignerons ont sorti le grand mot, calamité agricole, et l’Etat le grand remède, la reconnaissance, c’est-à-dire l’indemnisation pour perte de récolte.
Chers tous, que je connais et ne connais pas, vignerons et pas vignerons,
Vous êtes nombreux à avoir manifesté votre compassion ou votre émoi, souvent les deux à la fois, après le coup de froid qui a gelé les espoirs du printemps, tué dans l’œuf les vendanges de l’année. Il vous a été donné de vivre quasiment en direct la lutte des vignerons contre le gel, et nul n’a pu ignorer les images spectaculaires de milliers de points lumineux dans les nuits d’avril comme un ciel d’août étoilé, tragiquement belles comme peuvent l’être celles des incendies.
Puis, au matin du 8 avril, vous avez appris que le froid, de la Bourgogne à Bordeaux, du Languedoc au Muscadet, a été plus puissant que les vignerons, comme les incendies géants de Californie, d’Australie, du Portugal ont été plus puissants que les pompiers pendant des jours et des semaines, laissant les uns et les autres épuisés, désarmés après des nuits de vain courage. Face aux jeunes rameaux brûlés gelés, les vignerons ont sorti le grand mot, calamité agricole, et l’État le grand remède, la reconnaissance, c’est-à-dire l’indemnisation pour perte de récolte.
Communauté, immunité et devoir
Ce même jeudi 8 avril, à 13 heures, le philosophe italien Roberto Esposito était l’invité de “La grande table idées” sur France Culture à l’occasion de la parution en français de son livre Immunitas: protection et négation de la vie, paru en Italie en 2002. Notons au passage qu’il a fallu attendre presque vingt ans et probablement le Sars-Cov 2 pour qu’il soit traduit et devienne pour nous d’actualité. J’ai posé ma fourchette et vite pris un stylo pour noter: “Communauté et immunité puisent à la même racine latine, munus, don, devoir. L’Immunité c’est le mot clé de notre époque”. J’ai immédiatement associé les vignes en feu de la nuit précédente à notre quête d’immunité, contre les virus couronnés, le gel et tous les fichus aléas que la vie nous réserve, et son pendant, l’oubli du don, du devoir.
En réalité, à bien regarder ces vues aériennes, on peut aussi voir dans la reproduction terrestre d’une nuit d’août étoilée offerte par les milliers de bougies, l’emprise de la monoculture sur le territoire. Depuis plus d’un siècle, la vigne est seule dans ses parcelles, sans arbres ni arbustes, glyphosatée, dénudée d’adventices, sans culture intercalaire, sans cochons ni poules, bientôt sans oiseaux et sans insectes. Elle a mangé et continue à manger des terres qui avaient, ici vocation à cultiver des céréales, là des légumes, ici et là un troupeau. Nous, vignerons, sommes tout autant prisonniers de la pensée productiviste que les éleveurs, les céréaliers, ou les arboriculteurs. Nous sommes tout autant des bourreaux de la monoculture qui mène à mal les défenses immunitaires de la vigne, et en revers, ses victimes amères. Seule l’auréole du vin nous préserve (encore) de l’agribashing.
Tout autant des bourreaux que des victimes
Dans les baux ruraux, héritage et survivance du Théâtre d’agriculture et mesnage des champs d’Olivier de Serre, il est toujours stipulé que le fermier s’engage à conduire la terre “en bon père de famille”. L’expression “mettre tous ses œufs dans le même panier” nous vient d’une vieille prudence paysanne qui, considérant l’aléa comme la règle en agriculture, consiste justement à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Que nous reste-t-il de la gestion “en bon père de famille”? De la sagesse proverbiale qu’il y a à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier?
Le 28 juin 2019, un coup de chalumeau avait brûlé les vignes du Midi. Le 8 avril 2021, le gel a touché presque tous les vignobles, conséquence pas tant d’un phénomène exceptionnel, sauf dans sa violence et sa répétition, que de journées exceptionnellement chaudes et ensoleillées en mars, l’un et l’autre énièmes symptômes du dérèglement climatique à l’œuvre. Néanmoins, nous continuons à faire comme si nous pouvions tout, bougies, feux de paille, chaufferettes, hélicoptères, aspersion, tours antigel, éoliennes, fils électriques chauffants, et comme si nous n’y étions pour rien, implorant l’indemnisation qui est une forme d’impunité.
Hypnotisés par la beauté cruelle des images, pris dans l’étau de l’émotion, nous versons des larmes (de crocodile) sur ce que nous croyons avoir perdu, mais demeurons aveugles à ce que nous pouvons retrouver: la prodigalité de la diversité, le rythme du pas, la beauté du geste, le goût des autres, le sens de munus.