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Au Japon, dix ans après le tsunami, la déferlante de béton…

Vivre derrière les murs au Japon, dix ans après le tsunami et l’accident nucléaire, la déferlante de béton…

D’autres intérêts que la protection des populations ont pesé dans la construction des digues anti-tsunami, dont la pertinence est sujette à caution. Or leur effet négatif sur les équilibres écologiques ne fait guère de doute.

Des cabanes de pêcheurs temporaires, à l’ombre de la digue, à Taro (préfecture d’Iwate), au Japon, le 28 février 2021.

La catastrophe nucléaire à la centrale Daiichi, dans le département de Fukushima, au Japon, a focalisé l’attention des médias à travers le monde comme un événement pivot de l’aveuglement des Etats sur les risques du nucléaire civil et une préfiguration de ce qui pouvait arriver ailleurs.

Cette hégémonie de Fukushima dans la perception du séisme suivi d’un tsunami du 11 mars 2011 contraste avec la vision japonaise d’une triple catastrophe (séisme, tsunami et accident nucléaire), baptisée « le grand désastre du Japon de l’Est ». Elle laisse surtout dans l’ombre d’autres effets, riches en enseignements sur le poids du secteur de la construction dans les choix politiques du gouvernement japonais mais aussi sur la manière de parer aux risques de submersion dus au dérèglement climatique à travers le monde.

Le bétonnage des littoraux qui a défiguré les côtes à rias [vallées fluviales envahies par la mer] du Tohoku (Nord-Est), modifie le rapport des habitants à la mer et bouleverse les équilibres écologiques, sans pour autant garantir pleinement la protection du littoral. A la perte des êtres chers (18 500 morts et disparus), aux souvenirs, chez les survivants, de ces jours où les noms de leurs hameaux sont soudain entrés dans l’histoire s’ajoute, dix ans plus tard, la destruction de ce qui restait de leur vie : un environnement familier. Au tsunami a succédé une déferlante de béton.

Financement politique

AVANT:

Une muraille qui peut atteindre 14 mètres en 620 emplacements s’étend désormais sur près de 400 km, obstruant baies et criques dans trois départements : Fukushima (68 km de digues) ; Miyagi (239 km) et Iwate (85 km). « Pour nous, ce fut le coup de grâce », dit un habitant d’Ogatsu (département de Miyagi) où 230 habitants sur 4 200 périrent.

A la suite du désastre, les autorités ont renoué avec l’esprit du plan de « remodelage de l’Archipel » du premier ministre Kakuei Tanaka (1972-1974) : arasement des montagnes pour créer des zones résidentielles et industrielles sur un littoral bétonné sur des dizaines de kilomètres. Cette fois, les digues sont plus hautes, plus longues et plus massives que celles construites auparavant, « sans s’interroger sur leur pertinence pas plus que sur les effets contraires aux initiatives de retissage du lien entre la mer et les collines boisées des pêcheurs afin de favoriser le déversement dans la mer de riches nutriments qui en proviennent », fait valoir Rémi Scoccimarro, géographe et maître de conférences en langue et civilisation japonaises à l’université de Toulouse Jean-Jaurès, actuellement chercheur à la Maison franco-japonaise à Tokyo, et auteur de Tsunami de béton : de l’empreinte à l’emprise sur les paysages littoraux après les catastrophes du 11 mars 2011 publié en 2020 dans la revue Projets de paysage.

Le bétonnage des littoraux et l’amoncellement de tétrapodes (ces structures de béton conçues pour résister aux vagues) ont correspondu à l’expansion accélérée des années 1960 qui allait faire de l’Archipel, dix ans plus tard, la deuxième puissance économique du monde. Aujourd’hui, près de la moitié des côtes japonaises ont été remodelées. La mer intérieure, qui comptait parmi les plus beaux paysages de l’Archipel, en fut une première victime.

Cette frénésie constructive a souvent répondu aux intérêts du pléthorique secteur du bâtiment et des milieux politiques qu’il finance, plus qu’à des besoins réels. A partir du milieu des années 1990, un reflux s’était opéré : « Les plans de relance par les travaux publics ne fonctionnaient plus, le poids de la dette était lourd et l’opinion était plus réticente au saccage de l’environnement », explique Rémi Scoccimarro. Mais en 2011, « le gouvernement de Shinzo Abe a rouvert les vannes de l’argent public alors que la reconstruction aurait pu être l’occasion de repenser les choix de la croissance ».

Rapport de force inégalitaire

La déferlante de béton s’étend désormais au-delà de la région touchée par le tsunami. Ainsi, à Hamamatsu, dans le département de Shizuoka, à une centaine de kilomètres au sud-est de Tokyo, vient d’être achevée une digue en zigzag de 15 mètres de hauteur s’étendant sur 17,5 km en prévision du grand séisme, attendu, de la région de Nankai.

Dans le Tohoku, le lobby de la construction a profité du désarroi des victimes pour faire passer ses projets avec l’appui de potentats locaux qui ont tiré un avantage personnel de leur intermédiation dans un marché de l’équivalent de 10 milliards d’euros. « Les grands groupes du bâtiment sont intervenus dans la construction des digues mais aussi dans l’élaboration des plans d’urbanisme », poursuit le chercheur. Et les communautés habitantes, consentantes ou résignées, ont perdu un peu plus de leur autonomie.

Parfois, l’opposition de pêcheurs qui entendaient pouvoir suivre les mouvements de la mer afin d’anticiper un tsunami, a contraint le lobby de la construction à transiger. Mais le plus souvent, le rapport de force entre l’Etat et des communautés locales traumatisées était trop inégalitaire et les enjeux financiers trop importants. « Ignorer les directives des autorités départementales, c’était risquer de se voir refuser d’autres financements », reconnaît un fonctionnaire d’Ogatsu.

Selon Yoshiaki Kawata, directeur du Comité gouvernemental pour la réduction des désastres, « le Japon a le système de réduction des désastres le plus avancé du monde ». Sans doute ; mais il repose entièrement sur des technologies dont la catastrophe du 11 mars a montré qu’elles n’étaient pas infaillibles. Les ordres d’évacuation ont été tardifs et confus. S’emmurer n’est pas la seule parade. Une étude de la revue américaine Proceedings of National Academy of Sciences, en mai 2020, montre qu’une approche hybride, combinant végétation et digues, est moins dommageable pour l’environnement que de gigantesques murailles, les plus sinistres monuments « commémoratifs » du tsunami du 11 mars 2011.

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