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Chassés de YouTube, Facebook et Twitter, les réseaux complotistes, négationnistes et conspirationnistes se réorganisent

Les contenus covidosceptiques, antivax ou liés à QAnon ont perdu une part de leur visibilité. Mais ils ont fini par emmener leurs communautés sur d’autres réseaux.

Les grands comptes complotistes, refoulés à la marge. Depuis que le Capitole de Washington a été envahi par des partisans de Donald Trump imbibés de théories du complot, les grandes plates-formes – YouTube, Facebook, Twitter… – ont fermement serré la vis en termes de modération.

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, ces plates-formes n’ont cessé de dire qu’elles ne toléreraient pas la désinformation sur le virus et ses conséquences. Mais ce durcissement s’est accéléré après les élections américaines. Dans le sillage de Donald Trump, banni de Twitter, de nombreux comptes ont été supprimés et privés d’accès à ces réseaux – « déplateformés ».

Un grand ménage a ainsi été opéré ces dernières semaines. En France, Silvano Trotta, important pourvoyeur de théories du complot, en a fait les frais dans la soirée du 6 mars. D’autres comptes, comme ceux – amiraux comme affiliés – des DéQodeurs, communauté proche du mouvement QAnon, ont été bannis de Facebook et YouTube en deux temps, d’abord en décembre 2020, puis à la fin de février 2021. Et le 9 mars, c’est la chaîne du blog collaboratif covidosceptique FranceSoir qui a été, à son tour, débranchée de YouTube.

La troisième vague de « déplateformage »

Au total, selon les données diffusées par ces plates-formes, environ 30 000 vidéos de désinformation sur le Covid ont été supprimées de YouTube ces six derniers mois, 70 000 comptes QAnon ont été suspendus par Twitter à la mi-janvier, tandis que Facebook mène officiellement la chasse aux comptes QAnon depuis octobre 2020. Au grand dam des concernés. « Une opération montée », selon Silvano Trotta ; un « tacle les deux pieds en avant dans le tibia de la part de nos adversaires », se désole Leonardo Sojli, des DéQodeurs.

L’objectif de ce type d’opérations n’est pas tant de faire taire les comptes visés, que de « réduire la surface de contact entre ces acteurs malfaisants et le public général », et de les « reléguer aux marges, auxquelles ils appartiennent », précise Nicolas Hénin, consultant sur l’extrémisme et la désinformation. L’approche a déjà connu des précédents. Entre août 2015 et décembre 2017, Twitter avait supprimé plus de 1,2 million de comptes djihadistes pour apologie du terrorisme, ce qui avait alors permis de chasser la djihadosphère vers des réseaux plus fermés, comme Telegram, et ainsi amoindrir leurs capacités de recrutement, rappelle-t-il. Elle avait également servi contre l’« alt-right », cette extrême droite anglophone ultraconnectée.

Ainsi, FranceSoir peut continuer à diffuser ses vidéos sur son site, mais en hébergeant ses vidéos ailleurs que sur YouTube. Principale conséquence : le site central des covidosceptiques ne bénéficie plus des revenus publicitaires ni de la mise en avant automatisée qu’offrent les algorithmes de recommandation de la plate-forme de Google, relève Sleeping Giants, collectif citoyen de lutte contre le financement des discours de haine.

20 000 fidèles retrouvés sur 70 000

La politique de « déplateformage » a toutefois peu d’effet sur le noyau dur militant, d’autant que les réseaux complotistes jouent de solidarité. Dès vendredi 12 mars dans la soirée, le nom de la jeune chaîne Telegram de Silvano Trotta était relayé dans un live des DéQodeurs sur Twitch et diverses autres plates-formes vidéo, et ses messages étaient partagés dans le groupe « Fils de pangolin » sur Telegram, autant de communautés navigant à des degrés divers entre contestation des mesures anticovid, scepticisme vis-à-vis des vaccins et théories du complot QAnon.

Joint par Le Monde, Silvano Trotta assure, par ailleurs, ne pas être touché outre mesure :

« Ce qui m’embête, c’est que Twitter est une bonne source d’information. Mais en termes de diffusion, on s’aperçoit qu’à la vitesse du vent, sur Telegram et VK, je vais retrouver les mêmes parts de marché. »

Son compte Telegram réunit, à ce jour, un peu plus de 20 000 abonnés, contre près de 70 000 sur Twitter avant son bannissement. Du côté des DéQodeurs, le premier live post-bannissement de YouTube a été suivi par 17 000 personnes, soit 5 000 de plus que le précédent.

Mais ils ne monteront désormais pas beaucoup plus haut, veut croire Tristan Mendès France, expert de l’extrémisme en ligne :

« Cela impacte leur capacité virale. Ils ont construit leur capital social sur des années, grâce aux réseaux mainstream et à l’algorithmique, et ils peinent à le reconstruire. Après un déplateformage, Dieudonné n’a jamais réussi à recomposer un dixième de l’audience qu’il avait. Le roi est nu. »

Une nouvelle organisation polycentrique

Cette pression des grandes plates-formes oblige également ces communautés à adopter une nouvelle organisation. Moins visible, plus souple, plus diffuse. A peine privées d’accès à Facebook, voire même avant, les chaînes conspirationnistes se sont rabattues sur une multitude de plans de secours, plus confidentiels, plus inattendus ou moins modérés. Ainsi des messageries instantanées de groupe, Discord, Telegram et Signal ; du Facebook russe, VK, réputé très permissif ; des solutions de l’extrême droite à Twitter, Gab et Parler ; ou encore de la plate-forme vidéo des bannis de YouTube, Odysee.

« On est au plan C, et notre plan va jusqu’à Z »

« On a changé de stratégie, abonde Leonardo Sojili. On diffuse désormais sur six plates-formes différentes, comme ça s’il y en a une qui saute, les autres sont là. Et on a des plans de secours, on peut être diffusé directement sur des serveurs dédiés au porno. On en est au plan C et notre plan va jusqu’à Z, il nous reste beaucoup de possibilités. » Les anciennes méthodes de diffusion, comme l’antédiluvienne newsletter envoyée par e-mail et le bon vieux site Web sont même revenus à la mode. Changeant les règles de la chasse à la désinformation, note Tristan Mendès France :

« Cela va complexifier le travail des fact-checkers et les obliger à se démultiplier. C’est un peu comme quand on attaque un mouvement extrémiste et qu’on le démantèle, ensuite il est moins traçable, cela oblige à se vaporiser sur différentes plates-formes pour suivre des individus dont la toxicité reste inentamée. Voire même qui sont encore plus convaincus de l’utilité de leur combat. »

Une désinformation plus discrète mais toujours présente

De fait, la présence des rumeurs et théories du complot est désormais moindre, mais non nulle. Depuis la fin de janvier, sans avoir disparu, les fausses informations semblent avoir considérablement perdu en audience sur Facebook, selon nos observations parmi les groupes publics. Idem sur Twitter, où la suppression du compte de Trump et de ses principaux relais a, en partie, assaini les discussions. Selon une étude américaine relayée par le Washington Post, la désinformation en ligne sur la fraude électorale avait chuté de 73 % à la suite de la désactivation de son compte, alors suivi par 88 millions d’abonnés.

Des comptes YouTube ou Twitter pouvant cumuler 50 000 abonnés profitent d’un relatif anonymat médiatique pour poursuivre leur prosélytisme en ligne

La désinformation n’a pas disparu pour autant, elle s’est juste émiettée en une multitude de lieux. De nombreux groupes Facebook « gilets jaunes », pro-Didier Raoult ou axés sur l’éveil personnel continuent de diffuser à bas bruit des théories du complot. Moins connus, moins visibles, ils jouissent de leur profil bas, tandis que des comptes YouTube ou Twitter pouvant cumuler 50 000 abonnés profitent d’un relatif anonymat médiatique pour poursuivre leur prosélytisme en ligne.

Du reste, les grandes chaînes chassées des principales plates-formes continuent à influencer. Des groupes fermés permettent aux plus influents d’échanger et de se coordonner, via les messageries Signal ou Olvid, explique Silvano Trotta. La chaîne Telegram de « Fils de pangolin » a récemment envoyé ses abonnés fausser des sondages en ligne sur Twitter pour promouvoir des idées antivax. Tandis que le Dr Louis Fouché, figure de cette mouvance covidosceptique, multiplie les entretiens avec des comptes à l’audience modérée, qui, au cumul, lui permettent de rester présent dans le débat public. En clair, une perméabilité demeure entre plates-formes grand public et solutions plus confidentielles.

Le risque de la radicalisation

Enfin, effet de bord de ces déplateformages, les têtes d’affiches du conspirationnisme migrent sur des plates-formes à la réputation sulfureuse, notamment Gab, Parler et Odysee, repaires de l’extrême droite anglophone. « Non seulement ils prennent le risque de se radicaliser, mais ils prennent le risque de radicaliser leur communauté avec », s’inquiète Tristan Mendès France. Si Silvano Trotta assure ne pas cautionner les propos de son nouveau voisinage, des motifs antisémites commencent à apparaître dans les discours de primocomplotistes, ceux pour qui le Covid-19 a été le premier contact avec le conspirationnisme.

Autre risque, celui de la victimisation. « Il ne faut surtout pas parler de censure, qui consiste à interdire à quelqu’un de s’exprimer », tempère Nicolas Hénin :

« Le déplateformage, c’est dire à quelqu’un que sa présence n’est pas souhaitée parmi nous. C’est important, car les acteurs malveillants sont les premiers à adopter des attitudes victimaires. »

Enfin, quid de la modération à géométrie variable, qui renforce le sentiment d’injustice ? Leonardo Sojli, qui répète que les DéQodeurs dénoncent toute forme de contestation sociale violente, ne s’explique pas que ses chaînes aient été supprimées, alors que d’autres, moins connues des médias mais bien plus problématiques, comme celle de Magali Robin, soient encore en ligne sur YouTube. C’est d’ailleurs le seul point sur lequel s’accordent experts de la désinformation et figures complotistes : le caractère discrétionnaire et arbitraire des suppressions de comptes contribue à alimenter incompréhensions, frustrations et rancœurs. Au risque de renforcer les théories du complot.

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