« Chez certains jeunes, la pandémie de Covid-19 radicalise un sentiment d’impuissance et de colère »
Pour la sociologue Cécile Van de Velde, ce qui se joue ne relève pas tant d’un conflit entre les générations, mais plutôt d’une scission entre une partie de la jeunesse et les pouvoirs publics.

Manifestatiojn à Nantes, le 16 janvier 2021.
Ce qui se joue ne relève pas tant d’un conflit entre les générations, mais plutôt d’une scission entre certains pans de la jeunesse et les pouvoirs publics, affirme Cécile Van de Velde, sociologue, professeure à l’université de Montréal, et spécialiste de la jeunesse.
Avoir vécu cette pandémie à 20 ans peut-il constituer un marqueur générationnel ?

Cécile Van de Velde
La pandémie réactualise la question des générations telle que le sociologue et philosophe Karl Mannheim l’avait formulée au tournant des années 1930. Selon lui, les périodes de déstabilisation sociale peuvent créer une « condition de génération » commune pour ceux qui entrent dans la vie adulte, et favoriser alors la naissance d’une « conscience de génération ».
Bien sûr, tout le monde a été affecté par la crise engendrée par la pandémie. Dans le cas des jeunes, elle a pu résonner comme un choc d’incertitude et de solitude à un âge justement pensé comme celui de la prise d’élan vers l’âge adulte. L’ampleur de la cicatrice va dépendre des évolutions économiques et des choix politiques dans les années à venir. On sait également que la pandémie accroît fortement la pression inégalitaire au sein même des jeunes générations, qui étaient déjà marquées par une forte compétition sociale et des risques accrus de décrochage pour les moins diplômés.
Par ailleurs, on sait que la crise économique de 2008 – et les politiques d’austérité qui l’ont suivie – a largement contribué à la montée d’une « voix » générationnelle, en France comme au niveau mondial. Elle s’est exprimée au sein des mouvements sociaux et a été portée avant tout par des étudiants et des jeunes diplômés. On peut y lire le refus croissant d’une « dette » ou d’un « héritage » considérés comme trop lourd à porter, et injustement transmis aux jeunes générations, les obligeant à subir des décisions dont elles ne seraient pas responsables.
Cette critique s’est d’abord forgée sur les conditions économiques et sociales, puis s’est élargie à des questions environnementales. Aujourd’hui, la crise sanitaire lui donne encore un nouveau relief, car elle a conduit à des arbitrages politiques visibles entre générations.
Dans leurs témoignages, les jeunes expriment un sentiment d’injustice et de dépossession. Comment l’analyser ?
En réalité, ce qui se joue ne relève pas tant d’un conflit entre les générations, mais plutôt d’une scission entre certains pans des jeunes citoyens et les pouvoirs publics. Toutefois, cette frustration générationnelle tend à se retourner davantage contre le « système » – qu’il soit éducatif, social ou politique – que contre les générations aînées, qui se voient elles-mêmes fortement sollicitées en soutien face à la précarité.
Il faut ajouter que cette conscience générationnelle n’est pas portée par tous : de nombreux jeunes mettent en avant le rôle d’autres inégalités et discriminations vécues, et ne se reconnaissent pas systématiquement dans les luttes et les discours des plus diplômés. Il faut aussi noter que, selon l’enquête conduite par les chercheurs Marion Maudet et Alexis Spire (« Consentement et résistances à la gestion étatique de l’épidémie », Politika.io, avril 2021), les jeunes issus de milieux défavorisés sont ceux qui expriment actuellement le plus de ressentiment contre la gestion étatique de l’épidémie.
Quelles pourraient être les traductions politiques de cette colère générationnelle ?
Un enjeu politique fondamental serait de répondre au défi démocratique qui s’annonce, et de re-susciter ce qui est en train de s’échapper : l’adhésion. En effet, déjà avant la pandémie, la montée de certaines frustrations ou problématiques au sein des jeunes générations était peu portée politiquement par les partis ou les institutions – notamment en France –, en partie parce que les jeunes constituent un électorat minoritaire et qu’ils votent moins. Pour certains d’entre eux, la pandémie radicalise un sentiment d’impuissance et de colère. Politiquement, la colère peut prendre plusieurs chemins : celui de l’abstention volontaire, mais elle peut être captée aussi par les rhétoriques antisystèmes et les radicalismes politiques.
Toutes les relations sociales des jeunes ont basculé, leur vie amicale, familiale, amoureuse. Quelles seront les conséquences de ces bouleversements ?
Le temps pandémique est un temps très paradoxal pour les jeunes. Il s’accélère car il marque de profonds bouleversements individuels et collectifs sur une période ciblée. Mais au quotidien, il tend au contraire à se figer, avec les risques de désœuvrement et d’isolement qui l’accompagnent, notamment pour ceux qui vivent seuls. Une caractéristique de ce temps pandémique est d’imposer aux jeunes adultes un réajustement rapide de leurs trajectoires d’intégration sociale : il accentue le clivage entre ceux qui peuvent bénéficier de ressources temporelles et financières pour ajuster leur parcours, et ceux qui se retrouvent enfermés dans des logiques de survie économique, et privés de la capacité de se projeter.
Pour certains, ce basculement a pu être vécu comme une pause dans la pression des études, un moment de reconnexion à soi et à ses proches ; pour d’autres, comme un blocage radical des perspectives. Au Québec, les chercheurs ont constaté l’augmentation d’addictions à l’alcool, au cannabis, ou aux jeux par exemple.
Pour les étudiants, on a noté également une perte de motivation face au temps d’écran ou un sentiment croissant de décalage face au contenu même des études. Une fois le retour à la normale, il y aura sans doute un effet d’inertie et un coût important pour sortir des logiques d’isolement qui se sont mises en place. Cet événement a mis en lumière les questions de santé mentale des jeunes dont on parlait assez rarement.
Ce qui ressort de presque tous les témoignages de ces jeunes, c’est la conscience de la crise écologique. Est-ce le signe d’une identité commune pour cette génération ?
Cette conscience climatique se diffuse fortement parmi les jeunes, même si elle reste plus forte chez ceux qui vivent en ville et qui sont diplômés. Elle s’est exprimée dans les marches proclimat, avec des slogans comme « Vous allez mourir de vieillesse, nous de détresse » ou « Vous avez volé notre avenir ».
Dans les récits individuels, elle donne lieu à des discours sur l’émergence d’une génération condamnée, privée du temps et de la qualité de vie qui devaient lui revenir. Ces discours sont marqués par un nouvel acteur à protéger : les générations futures. On y trouve une rhétorique d’inversion des rôles entre enfants et adultes, avec des jeunes générations responsabilisées très tôt, face à des générations adultes qui ont été trop insouciantes.
Marine Miller