La gauche contre les Lumières
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Le titre du livre de Stéphanie Roza est à première vue paradoxal. Gauche et Lumières ne sont-elles pas consubstantielles ? La philosophie du XVIIIe siècle n’est-elle pas revendiquée tout au long des siècles suivants par la gauche ? À ces questions, l’auteure répond par l’affirmative. La gauche, républicaine ou socialiste, trouve son fondement dans la Révolution française et la philosophie des Lumières. Cette dernière porte en elle un projet d’émancipation culturelle et intellectuelle, auquel le mouvement socialiste apportera dès le XIXe siècle une entreprise d’émancipation politique et sociale. Cet affranchissement, cette véritable libération, se forme au travers de la raison et de l’universel. Les processus de dominations sont étudiés sous l’angle rationnel, et c’est par l’argumentation que les hommes définissent collectivement des moyens de se libérer de l’aliénation. Ce projet est constamment en progrès, autre concept fondamental de la gauche et des Lumières. Il est nécessaire d’aller toujours plus loin dans l’accomplissement des droits humains réels, qu’on pense aux droits sociaux, aux droits des femmes ou encore à ceux des habitants des colonies.
Face à cette construction rationnelle et libérale, la droite contre-révolutionnaire oppose les concepts de tradition et d’ordre. Le premier doit primer sur la raison, et le second sur l’émancipation. La droite se trouvait ainsi à son fondement proprement anti-universaliste, comme le montre la célèbre citation de Joseph de Maistre, « Il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan ; mais quant à l’homme je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe c’est bien à mon insu. »
Pourtant, cette dichotomie à l’origine du clivage gauche-droite semble depuis quelque décennies mise à mal par l’appropriation, à gauche, du logiciel de pensée conservateur. On pense ainsi à Michel Foucault, dont les thèses s’inspirent en grande partie de la matrice intellectuelle de Nietzsche ou encore d’Heidegger, penseurs qu’on ne peut soupçonner d’être des contempteurs de l’inégalité et l’injustice. Les anti-Lumières de gauche mettent ainsi à mal l’idéal, illusoire pour eux, d’émancipation collective. Le projet de la gauche traditionnelle cacherait selon eux des processus de domination inconscients, que l’appel à l’universel rendrait d’autant plus dissimulés. L’auteure met ainsi en cause les poststructuralistes, et les post-modernes après eux, qui perdraient de vue l’idée de progrès pour se concentrer sur une critique sans but, une critique qui se prendrait elle-même pour seule fin.
Cette tension entre ces deux gauches s’est fait sentir lors des événements planétaires que furent les mouvements #MeToo et Black Lives Matter. Porteurs à l’origine d’un idéal universaliste d’égalité entre hommes et femmes, et entre blancs et noirs, ces mouvements auraient d’après Stéphanie Roza opéré progressivement des déplacements sémantiques dangereux. Les termes de « privilège blanc » ou « fragilité blanche » ont été employés pour mettre en avant le caractère supposément incompréhensible, pour les Blancs, de l’oppression raciale. L’auteure de La gauche contre les Lumières craint que ces radicalités n’accentuent les fractures sociales, religieuses ou ethniques d’une France déjà profondément « archipelisée ».
Stéphanie Roza, Frédéric Worms
https://jean-jaures.org/nos-productions/la-gauche-contre-les-lumieres

La gauche contre les Lumières ?
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