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Le jardin comme terreau philosophique, d’Epicure à Joëlle Zask

« Il faut cultiver notre jardin », conseille Candide dans le célèbre conte de Voltaire. A l’occasion des « Rendez-vous aux jardins », voici une balade philosophique de l’école épicurienne du Jardin à l’expérience démocratique du jardin partagé, en passant par l’art des jardins décrit par Kant.

"Le jardin, c'est la plus petite parcelle du monde et puis c'est la totalité du monde." Michel Foucault

« Le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde. » Michel Foucault

C’est autour du thème de la « transmission des savoirs » que se déroule cette année la 18e édition des Rendez-vous aux jardins organisés par le ministère de la Culture. Le jardin serait-il le lieu privilégié du savoir ? Enclos où se rencontrent la nature et l’artifice, la matière végétale et le geste d’une main verte, il est le fruit de savoir-faire qu’acquiert le jardinier. Mais ce savoir pratique inspire aussi celui, tout théorique, de la philosophie. Sous toutes les formes qu’il a revêtues, des villae antiques aux espaces verts et friches contemporaines, en passant par les jardins royaux, le jardin a été investi par les philosophes. Certains y ont élu résidence pour faire école et développer une éthique de vie, d’autres l’ont appréhendé comme un véritable objet esthétique rivalisant avec la toile du maître, ou comme un lieu propice à la pratique de l’idéal démocratique.

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Un lieu de sagesse : faire école au jardin avec Epicure

C’est dans la terre du jardin que l’on a longtemps trouvé les racines de la vie spirituelle. Dans l’Antiquité, le jardin avait en effet une dimension sacrée. Considéré comme un véritable sanctuaire végétal sans vocation vivrière, on y faisait des offrandes aux Dieux. Mais il suffit de traverser l’allée ombragée de cyprès pour passer du spirituel à l’intellectuel, et rejoindre l’un des jardins où les philosophes grecs dispensaient leurs enseignements. « Les jardins de Platon, d’Aristote, de Théophraste et d’Epicure sont proches des jardins Romains. Ces jardins étaient de petite taille, ils s’étendaient au-delà de la maison et pouvaient être considérés comme des zones calquées sur les parcs gymnasiaux auxquels ils s’adossaient. Là encore, le jardin doit être vu dans son contexte religieux. Le jardin de Théophraste a accueilli un sanctuaire des Muses, ainsi que les propres tombes des philosophes« , explique Malgorzata Grygielewicz, autrice du Jardin grec : rencontre philosophique (L’Harmattan, 2017).

Le plus célèbre d’entre eux est certainement l’école dite du Jardin, fondée à Athènes par Épicure de Samos en 306 av. J.-C., dans un jardin un peu en retrait du centre d’Athènes, acquis par le philosophe pour 80 mines. Selon Sénèque, on trouvait à l’entrée l’inscription suivante : « Etranger, votre temps sera plaisant ici. Ici le plaisir est le bien suprême« . Quelles plantes coloraient le lieu ? Nous savons en réalité peu de choses quant à la forme de ce paisible cénacle. Pour autant, il n’est pas surprenant que la notion de jardin se soit greffée à la doctrine du philosophe grec. Comme l’écrit Anne Cauquelin dans L’Invention du paysage (PUF, 2013) : « ‘Jardin d’Épicure’ est métaphore pour une philosophie, sagesse d’une vie à l’abri des tempêtes du monde. Cet écart commande une clôture, presque un cloître (…). À mi-chemin des deux dangers de la nature et de la société, le jardin offre l’asile souhaité« .

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Un retrait bienheureux qui n’est pas un ermitage solitaire. « L’amitié entoure de sa danse la terre habitée« , dit le précepte (Sentences Vaticanes 52, attribuée à Epicure) : la vie menée au jardin est en effet amicale et frugale, conformément à la doctrine épicurienne de la recherche de la vie heureuse. Pour l’atteindre, le philosophe conseille de privilégier les désirs naturels nécessaires à la vie aux désirs vains, lesquels engendrent des passions irraisonnées (honneurs, argent, pouvoir…) et des peurs inutiles (les superstitions, la crainte des dieux ou de la mort…).

Le modèle de société mis en pratique dans son son jardin communautaire s’inscrit dans cette ambition, les récoltes de la terre cultivée satisfaisant les besoins vitaux et la solidarité entre les disciples, l’amitié philosophique. « Epicure a sorti la philosophie de la Polis et l’a amenée au jardin. Il faut regarder attentivement ce jardin situé aux confins de la polis qui, en préservant sa tranquillité, protégeait les disciples contre le bruit de l’agora, souligne Malgorzata Grygielewicz. Une des idées majeures d’Epicure, c’est de libérer ses disciples des responsabilités politiques d’un citoyen. Il accorde un sentiment de souveraineté et d’autosuffisance« .

Epicure et ses compagnons philosophaient ensemble dans le jardin attenant à la petite maison d’Épicure. Il cherchait avant tout à libérer l’humanité des peurs fondamentales qui gâchent la vie des hommes. Et pour cela, il va développer cette connaissance de la nature. Cette physiologie, dont la « Lettre à Hérodote » et la « Lettre à Pythocles » sont les deux piliers, lui sert à expliquer que tous les phénomènes qui nous entourent, y compris les plus effrayants, sont des phénomènes purement mécaniques, un jeu d’atomes et de vide, et que ces explications excluent que les dieux interviennent dans notre monde. Daniel Delattre, philologue, dans LSD sur France Culture

Très attaché à cette parcelle de terre sur laquelle sa pensée avait pu s’épanouir, Epicure demanda à ses disciples de l’entretenir après sa mort  :

Je  recommande à Amynomaque et Timocrate de s’appliquer, autant qu’il leur sera possible, à la réparation et à la conservation de l’école qui est dans le jardin. Je les charge d’obliger leurs héritiers à avoir autant de soin qu’eux-mêmes en auront eu pour la conservation du jardin et de tout ce qui en dépend, et d’en laisser pareillement la jouissance à tous les autres philosophes continuateurs de notre doctrine. Extrait du testament d’Epicure

Aussi l’enseignement épicurien, et plus largement l’image de la sagesse philosophique, devaient-ils être associés au jardin. Calme, le jardin apparaît comme un lieu propice à la réflexion, mais aussi aux instants de rêveries qui favorisent l’inspiration, sans plonger totalement l’esprit dans la distraction…

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58 min

4 épisodes

Le jardin comme œuvre d’art : le tournant esthétique avec Kant

Au XVIIIe siècle, époque de la naissance de l’esthétique comme discipline, éclot un nouvel art. Dans sa Critique de la faculté de juger (1790), Emmanuel Kant, grand confiné qui ne s’accordait qu’une courte balade quotidienne dans les jardins publics de Königsberg, libère le jardin du rang de l’architecture utilitaire pour l’élever à celui de beaux-arts. Ce n’est plus un parc dont la grandeur prolonge l’édifice royal, mais un espace conçu pour le plaisir esthétique de l’œil qui, à l’image des ondoyants « jardins à l’anglaise », lui offre un point de vue cheminant à travers une nature agréablement agencée, un ornement organique, mais artificiel. Comme le peintre de paysage qui harmonise sur sa toile une variété de couleurs en vue de créer une « belle nature« , le jardinier compose avec les plantes afin de créer une scène à contempler pour le promeneur :

L’art des jardins n’est rien d’autre que celui d’orner le sol avec la même diversité (herbes, fleurs, arbustes, arbres, des eaux mêmes, coteaux et vallons) que celle avec laquelle la nature le présente à l’intuition, mais en l’ordonnant d’une autre manière et conformément à certaines idées. Or un tel arrangement de choses matérielles n’existe que pour l’œil, comme la peinture (…). Kant, La Critique de la faculté de juger, analytique du sublime, (§ 51)

Kant se doutait que certains de ses lecteurs seraient étonnés de voir le jardin côtoyer la peinture dans le régime des beaux-arts. Aussi s’enquiert-il dans une note de préciser sa pensée :

Il semble étrange que l’on puisse considérer l’art des jardins comme une espèce de l’art pictural, bien qu’il présente ses formes corporellement ; or puisqu’il emprunte réellement ses formes à la nature (les arbres, les arbrisseaux, les herbes et les fleurs aux champs et à la forêt, du moins à l’origine) et dans cette mesure n’est pas un art comme la plastique, et qu’il n’a pas comme condition de la composition un concept de l’objet de sa fin (comme c’est le cas de l’architecture), mais le seul jeu de l’imagination dans la contemplation, il s’accorde en ce sens avec la pure peinture esthétique, qui n’a aucun thème déterminé (composant de manière divertissante l’air, la terre et l’eau par la lumière et l’ombre). Kant, La Critique de la faculté de juger, analytique du sublime (§ 51)

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Aux yeux de Kant, le jardin est un parfait exemple de « beauté libre », un pur jeu de formes affranchi de finalité qui séduit l’imagination. Invité de France Culture, le philosophe Jacques Rancière expliquait en quoi cette mutation esthétique du jardin, et plus généralement du paysage, a quelque chose de radical :

Que fait Le Nôtre? Que fait cette tradition-là ? Elle conçoit le jardin comme de l’architecture, un prolongement de l’architecture du palais. Ce qui veut dire que le jardin marque une certaine maîtrise exercée sur l’espace, où les arbres ou l’eau par exemple doivent être utilisés comme des moyens pour cet art qui est au fond l’affirmation d’une volonté. Or, que se passe-t-il  au XVIIIe siècle ? Le paysage va devenir le contraire (…). Il y a une mutation extrêmement importante, d’un jardin pensé sur un modèle architectural à celui d’un jardin pensé sur un modèle pictural. Ce qui est important dans la peinture, c’est justement qu’elle ne construit pas. Au fond, la peinture est un art de l’apparence, un art du regard. C’est pourquoi les penseurs contestataires de l’art des jardins et du paysage à la fin du XVIIIe siècle le privilégie, parce que le peintre est d’abord quelqu’un qui regarde, qui voit justement, dans une étendue qui pourrait être uniforme, la manière dont l’air, l’eau, la terre, les feuilles, la lumière, tout cela joue ensemble, en faisant justement un tout par le fait même que rien n’a été mis de manière autoritaire. Jacques Rancière

La nature qui s’expose au jardin se fait elle-même œuvre d’art, artiste. « Telle est la nouveauté radicale : cette nature qui se fait connaître maintenant par l’assemblage des arbres, des eaux et des rochers sur une étendue de terre n’est pas simplement un modèle à imiter par les artistes. Elle est artiste elle-même. Son art consiste à présenter des scènes« , commente Jacques Rancière dans Le Temps du paysage. Aux origines de la révolution esthétique (La Fabrique, 2020). Mais l’enjeu stylistique de l’art des jardins n’est pas seulement esthétique, il prend une tournure politique. En témoigne le succès du « jardin à l’anglaise », contre-modèle du jardin classique dit à la française. Opposant aux lignes géométriques des jardins style Le Nôtre, la douceur des vallons et des allées serpentines, il prétend imiter la vraie nature au lieu de la soumettre à la volonté humaine. Ses défenseurs, dont le philosophe Edmund Burke, en font une métaphore du système libéral de la monarchie anglaise, face à l’orgueilleuse et artificielle symétrie du jardin versaillais…

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Le jardin démocratique, le tournant politique du jardinage avec Joëlle Zask

Des jardins communautaires à l'est d'Amsterdam.Des jardins communautaires à l’est d’Amsterdam. • Crédits : George PachantourisGetty

Lieu religieux et méditatif, espace conçu comme art d’agrément, le jardin est aussi un objet politique pour les philosophes contemporains. Aux parcs publics garants de la touche verdure urbaine et aux pelouses privées, la philosophe Joëlle Zask préfère le jardin partagé et son potager, « idéal de liberté démocratique » (La Démocratie aux champs, La Découverte, 2016). Rappelant que le thème du rapport à la terre cultivée traverse l’histoire de la philosophie (Voltaire, Rousseau, Diderot, Locke, Benjamin…) et s’appuyant sur diverses expériences de jardinage à petite échelle (telles que les Cercles des Landes gasconnes, le lopin russe, les jardins communautaires de New York, les jardins pédagogiques de Maria Montessori ou les « incroyables comestibles » de Todmorden en Angleterre), la philosophe soutient que le jardinier cultivateur « qui forme avec la terre une sorte de petite communauté développe aussi cet ‘art de s’associer’ avec les autres dont Tocqueville a fait le cœur des modes de vie démocratiques« .

D’une part, le jardinage favoriserait le développement de formes de sociabilités liées à l’idéal de vie démocratique. C’est le cas des expériences de « jardins partagés », dans lesquels chaque individu se voit accorder une parcelle, mais coopère dans un ensemble plus vaste qui permet à chacun de prendre part à une communauté à laquelle ils se sentent appartenir : « chaque parcelle et chaque plante sont à la fois localisées et « essaimantes« , écrit la philosophe. Ni espace public ni espace simplement privé, le jardin partagé apparaît comme un lieu tiers ou, pourrait-on dire, un « espace autre » selon l’expression de Michel Foucault qui prenait justement l’exemple du jardin pour définir l’hétéropie :

Le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde. Le jardin, c’est, depuis le fond de l’Antiquité, une sorte d’hétérotopie heureuse et universalisante. Michel Foucault, Dits et écrits, tome IV, 1984

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D’autre part, l’expérience du jardin partagé permet d’aborder la question de la propriété de la terre. « Gilles Clément parlait d’un jardin planétaire, mais on pourrait imaginer un jardin partagé planétaire, avance Joëlle Zask dans Les Chemins de la philosophie, c’est-à-dire considérer la terre toute entière comme un ensemble de maisons de terres cultivables qui n’appartiendraient véritablement à personne, mais sur lesquelles s’exercerait des droits, des capacités d’occupation, qui seraient conformes à ce qu’on appelle le droit de cultiver finalement, qui n’est justement pas le droit de s’approprier la terre. D’ailleurs, en général, ceux qui ont mis la main sur la terre et en ont fait leur propriété privée n’étaient pas ceux qui la cultivaient… » Si le jardin partagé appartient toujours à quelqu’un d’autre, que ce soit au seigneur, au roi ou à la municipalité, il permet dans le même temps au jardinier de faire l’expérience de l’autonomie à l’intérieur de la parcelle de terre qui lui est attribuée, mais également de la collectivité des acteurs du jardin partagé :

Cette division du jardin partagé en petites parcelles en petite parcelles indépendantes dépend d’un gouvernement commun, d’un auto-gouvernement. Il n’y a pas de jardin partagé sans une charte, une convention, un texte constitutionnel en quelque sorte, ou constitutif dont l’assentiment conditionne votre intégration, votre accès au jardin. Et c’est intéressant de voir, même aujourd’hui, si tous les jardins partagés sont accompagnés d’une charte, d’une convention, d’une sorte de contrat social. Joëlle Zask

Qu’il se trouve à la campagne ou à la ville, le phénomène du jardin communautaire exprime une forme de « redécouverte des vertus citoyennes qui accompagnent une redécouverte d’un rapport juste à la terre, et non pas d’un retour à la terre, remarque Joëlle Zask dans l’émission « Terre à terre » sur France Culture. Plus l’agriculture est partagée, moins le temps nécessaire pour la production de la subsistance est grand par individu » :

Ce phénomène est aussi intéressant parce qu’il n’est pas bourgeois. Peut-être que cela tient au fait qu’on peut évaluer, ressentir que le jardin pourrait nous protéger contre les conséquences des crises écologiques ou politiques qui ne sont pas lointaines. Joëlle Zask

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Pauline Petit de France Culture

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