« Tais-toi ou disparais ! » : comment la « cancel culture » s’est imposée
De l’Extrême-Droite à l’Ultra-Gauche la même « culture de l’annulation » s’impose. Évacuant tout débat. Niant l’adversaire. Boycottant la démocratie. Intolérant aux idées différentes. Sans oublier un biais négatif souvent associé à des fausses informations*… et ressassant toujours les veilles antiennes… pour ne voir plus que que son nombril !
Boycotts, humiliations, mises au pilori… La cancel culture, ou « culture de l’annulation », se répand, portée par les réseaux sociaux. Nouvelle censure, ou arme pour renverser les rapports de pouvoir ?

Boycotts, annulations… Des « sentences » laissent une trace indélébile dans un monde numérique désormais hypermnésique. Dessin de Xavier Gorce
Notre civilisation a sans doute basculé le 20 décembre 2013. Ce jour-là, la vie de Justine Sacco se fracasse en onze heures, soit le temps d’un vol entre Londres et Le Cap. « Départ pour l’Afrique. Espère ne pas choper le sida. Je déconne. Je suis blanche ! », tweete la trentenaire. En dépit de ses modestes 170 abonnés, elle devient le sujet n°1 des discussions sur ce réseau social. Même Donald Trump y va de son commentaire indigné ! Alors qu’elle sort de l’avion en Afrique du Sud, Justine Sacco se retrouve lâchée par son employeur, reniée par sa famille et refusée par les employés de l’hôtel où elle devait dormir. Elle a été « effacée », sans même pouvoir expliquer que sa (mauvaise) blague visait à se moquer de sa situation de privilégiée occidentale.
Sept ans plus tard, le terme cancel culture est sur toutes les lèvres. A l’aide du boycott, de l’humiliation, de la mise au pilori, cette « culture de l’annulation », penchant de l’époque pour l’excommunication, vise à ruiner la carrière de personnes soit en raison de comportements privés avérés ou supposés, comme pour Roman Polanski ou Woody Allen, soit afin de punir des déclarations publiques. Le cas J. K. Rowling est emblématique. Après avoir longtemps incarné une figure consensuelle, féministe et de gauche, l’auteure de Harry Potter voit aujourd’hui des fans brûler ses livres du fait de positions jugées transphobes (voir page 27). Mais la cancel culture, c’est aussi la déprogrammation d’événements (Les Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne, une conférence de Sylviane Agacinski) ou l’effacement post-mortem par la mise à bas de statues selon des critères actuels. Pour Laure Murat, historienne à l’université de Californie à Los Angeles, « sur le principe, il s’agit ni plus ni moins de lancer des alertes et de boycotter, ce qui est un droit politique. Telle société utilise des slogans racistes ? Annulons-la ! Telle personnalité a eu des propos homophobes ? Annulons-la ! Ce raccourci signifie : soyez responsable de ce que vous faites et assumez ce que vous dites ou nous vous retirons notre soutien, ce qui est notre seul pouvoir. Avec des méthodes radicales, souvent contestables, comme le cyberharcèlement ou le tribunal médiatique. »
Ancien rédacteur en chef aux Inrocks, David Doucet a lui aussi vu sa vie s’effondrer en quelques heures dans le tumulte médiatique de la Ligue du LOL. Un an plus tard, le journaliste publie La Haine en ligne (Albin Michel), enquête édifiante sur les « morts sociales ». Comme il le rappelle, ces lynchages, qui débutent souvent sur les réseaux sociaux, touchent des figures médiatiques, mais aussi un grand nombre d’anonymes. Si la libération de la parole pour les victimes de harcèlement ou de discrimination est une évolution formidable, nous sommes tous aussi devenus, selon David Doucet, des proies potentielles de « condamnations sans appel ». Et ces sentences laissent une trace indélébile dans un monde numérique désormais hypermnésique. En juin, le data analyst David Shor a perdu son emploi pour avoir tweeté une étude d’un chercheur de Princeton démontrant que, dans les années 1960, les manifestations non violentes avaient été politiquement plus fructueuses que les émeutes. Un tweet jugé raciste en pleines tensions identitaires après le meurtre de George Floyd.
Lynchages de célébrités
En juillet, 150 écrivains et intellectuels, de Margaret Atwood à Salman Rushdie, ont publié une tribune retentissante dans Harper’s Magazine. Ils dénoncent « une intolérance à l’égard des opinions divergentes, un goût pour l’humiliation publique et l’ostracisme ». Parmi les signataires, le nom de J. K. Rowling a encore une fois mis le feu aux poudres. « Pourtant, l’idée de notre lettre, c’est de rappeler des choses très basiques, à savoir que l’on doit accorder aux gens le bénéfice du doute, débattre de bonne foi, et surtout ne pas priver des personnes de leur travail parce qu’on n’est pas d’accord avec elles », nous explique l’écrivain métis Thomas Chatterton Williams, à l’origine du texte. Cet Américain installé à Paris a été très choqué par la démission forcée de Gary Garrels, conservateur du musée d’Art moderne de San Francisco, qui, après avoir annoncé que l’institution allait faire des efforts pour acquérir plus d’oeuvres d’artistes noirs ou latinos, avait simplement précisé qu’il ne discriminerait bien sûr pas les Blancs.
S’il fallait chercher une incarnation française de la cancel culture, ce serait Alice Coffin. Elue EELV au conseil de Paris, la militante féministe et LGBT est à l’origine de l’affaire Christophe Girard, qui a vu l’adjoint à la culture poussé à démissionner en raison de ses liens avec l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff. Alors que le préfet de police Didier Lallement adressait un « salut républicain » au démissionnaire, elle cria : « La honte, la honte. » Tout un symbole. La honte, version moderne du goudron et des plumes, est l’arme fétiche des militants face à une justice qu’ils estiment trop lente. Ces activistes assurent que les minorités ont été « cancellées » tout au long de l’histoire sans que cela n’émeuve grand monde. Mais dès qu’on touche à des « dominants », ce serait la panique. « Nous les femmes ou les lesbiennes avons été annulées de partout. Qui n’a pas accès aux postes depuis des décennies ? Rokhaya Diallo a été ‘cancellée’ du Conseil national du numérique du fait de ses engagements. Au conseil de Paris, on essaie de m’exclure de la majorité », argumente Alice Coffin. D’autant, ajoute-t-elle, que les ventes d’une J. K. Rowling se portent bien. Mais, comme le souligne Thomas Chatterton Williams, « la cancel culture n’est pas efficace parce que vous privez J. K. Rowling de revenus. Elle fonctionne parce qu’elle a un effet dissuasif sur toutes les personnes qui assistent aux lynchages de célébrités comme elle ».
« Tout est prétexte à l’indignation »
Pour certains, les critiques actuelles de la cancel culture ne seraient qu’une resucée des débats autour du politiquement correct. Comprendre : la complainte de mâles blancs qui regrettent qu' »on ne peut plus rien dire ». Sauf qu’avec les réseaux sociaux, l’échelle est sans commune mesure. « Aujourd’hui, des entreprises peuvent recevoir de manière presque instantanée des mails de milliers de personnes en colère qui réclament la démission d’un employé. Submergées, elles ne donnent pas au salarié la possibilité de se défendre. Ça, c’est totalement inédit », déplore Thomas Chatterton Williams. Et si la « culture de l’annulation » est associée à la nouvelle gauche, aucun camp idéologique n’en est prémuni. David Doucet cite l’exemple de la chanteuse Mennel, candidate à The Voice révélée en 2018. Exaspérés par son foulard, des militants laïcs ou d’extrême droite avaient alors déterré de son passé numérique des propos complotistes tenus sur Facebook. Déjà reniée par une partie de sa famille traditionaliste, la jeune femme fut forcée de quitter l’émission sans indemnités, et ne parvenait plus à dormir ou s’alimenter. Une mise au pilori disproportionnée pour quelqu’un qui n’a jamais prétendu tenir publiquement de discours politique.
Même l’historienne Laure Murat se montre inquiète face aux surenchères. « Tout est prétexte à l’indignation. Cela crée un climat – je ne trouve pas d’autres mots – débilitant. Cela vient du fait qu’on prend systématiquement la partie pour le tout. Jules Verne était férocement antisémite et farouchement anticolonial. L’un recouvre-t-il l’autre ? Evidemment non. C’est cette complexité qu’il faut analyser, sans relâche. Or tout se passe comme s’il n’y avait plus de débat possible, mais seulement des sanctions, des oukazes ou – à l’inverse, mais c’est au fond la même chose – des plébiscites. Dire qu’Autant en emporte le vent, le livre comme le film, est raciste, ce qui est un fait indéniable, entraîne aussitôt deux levées de boucliers : soit on traînera l’oeuvre dans la boue soit on la portera aux nues. C’est fatigant. »
David Doucet appelle chacun à se refréner avant de se joindre à des meutes numériques et à des lapidations virtuelles. Son livre se clôt sur ces mots admirables du poète Bernard Delvaille : « Je n’ai jamais hué personne. »
Pourquoi il faut boycotter la « cancel culture »
Boycott de personnalités, annulations de conférence, lynchages sur les réseaux sociaux…, la « culture de l’annulation » menace le libéralisme et la liberté d’expression.

Les cas d' »annulation » pour avis ou comportements jugés déplacés se multiplient, dans un inquiétant climat d’excommunication.
C’est un inquiétant climat d’excommunication. En juillet, 150 éminents intellectuels, du libertaire Noam Chomsky au conservateur Francis Fukuyama, ont alerté dans Harper’s Magazine contre une « atmosphère étouffante » : « L’échange libre des informations et des idées, qui est le moteur même des sociétés libérales, devient chaque jour plus limité. La censure, que l’on s’attendait plutôt à voir surgir du côté de la droite radicale, se répand largement aussi dans notre culture.
» De J. K. Rowling à Woody Allen, d’une conférence déprogrammée de Sylviane Agacinski au licenciement du responsable de la rubrique « Opinions » du New York Times James Bennet, les cas d' »annulation » pour avis ou comportements jugés déplacés se multiplient. Le but n’est plus de débattre à l’aide d’arguments, mais d’annihiler son adversaire. Le terme de cancel culture (« culture de l’annulation ») s’est imposé pour qualifier ces recours intempestifs au boycott. Dans les esprits, la cancel culture est associée à la « nouvelle gauche », celle des mouvements #MeToo ou Black Lives Matter. Mais comme le rappelle David Doucet dans La Haine en ligne (Albin Michel), aucun camp idéologique n’a le monopole des appels au lynchage. Dans une époque droguée à l’indignation, un seul tweet peut vous valoir une « mort sociale ».
L’effacement est un réflexe presque aussi vieux que le monde. Dans la Rome antique, la damnatio memoriae permettait de radier une personnalité défunte de la mémoire collective. En URSS comme sous le maccarthysme, les purges furent fréquentes. La nature humaine n’a pas évolué, mais la technologie, si. Avec les réseaux sociaux, les mises au pilori se font désormais à une échelle mondiale. Et Google n’oublie rien de ces pulsions justicières.
Selon Thomas Chatterton Williams, à l’origine du texte paru dans Harper’s Magazine et dont le père noir a connu l’Amérique d’avant les droits civiques, nous sommes aujourd’hui face à un véritable choix de société. Souhaitons-nous un monde où chacun, quelle que soit son identité, se sente en sécurité pour exprimer ses opinions dans les limites de la liberté d’expression, ou préférons-nous une « démocratisation de la punition », et que tous se sentent aussi vulnérables que l’ont été les minorités dans l’Histoire ? Pour l’écrivain, le tribunal populaire et sa contrepartie l’autocensure ne peuvent être une solution.
Thomas Mahler ( envoyé par l’auteur )
*Le site crestois » lettre Ricochets » est un exemple de ses informations tronquées, non vérifiées, parfois fausses ( l’article sur l’artificialisation des terre de Die comprend 22 erreurs). Et qui condamne « l’autre » aux pires gémonies. le tout enrobé d’une logorrhée d’ultra gauche pour des diatribes sociétales d’Extrême-Droite voir fachisantes.