Moi, Ursula von der Leyen
Allemande avant tout, la présidente de la Commission européenne mène une politique germano-centrée. Portrait sans concession.
Le bon mot circule à Bruxelles et il est ravageur pour Ursula von der Leyen : ce n’est pas une commission « géopolitique », celle que la présidente de l’exécutif européen affirmait vouloir créer lors de sa prise de fonction, en décembre 2019, mais une « commission egopolitique », c’est-à-dire au service de sa personne… Le lamentable épisode du « sofagate » a dessillé les yeux de ceux qui se faisaient encore des illusions sur les réelles ambitions et capacités de la première femme présidente de la Commission européenne depuis 1958. L’ancienne ministre de la Défense d’Angela Merkel n’a, en effet, pas hésité à déclencher une crise diplomatique et institutionnelle parce qu’elle a estimé avoir été maltraitée lors d’un voyage officiel en Turquie, alors que, même si cela avait été le cas, ce genre d’affaire ne se règle pas sur la place publique.
Le « sofagate »
L’incident a eu lieu le 6 avril, à Ankara, dans le pharaonique palais présidentiel du président turc, lors d’une rencontre entre Recep Tayyip Erdogan, Mevlüt Cavusoglu, son ministre des Affaires étrangères, Charles Michel, le président du Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement, et Ursula von der Leyen. Le moment est important : après des années de tensions, qui ont frôlé à plusieurs reprises l’incident militaire avec la Grèce et la France, le leader islamiste veut renouer avec les Européens, l’élection du démocrate Joe Biden signant la fin de l’isolationnisme américain et, donc, de ses ambitions territoriales. A la fin de mars, les vingt-sept chefs d’État et de gouvernement ont donc chargé Charles Michel et Ursula von der Leyen de se rendre en Turquie afin d’expliquer à quelles conditions le dialogue pourrait reprendre.
La plus empressée à s’y rendre est la présidente de la Commission qui, Allemande avant tout, n’a jamais été une partisane d’un bras de fer avec Erdogan, celui-ci pouvant utiliser le levier des réfugiés syriens qu’il accueille sur son sol comme il l’a fait en 2015, ce qui a obligé l’Allemagne à accueillir, chez elle, un million d’entre eux. Proche de la chancelière allemande à qui elle parle chaque jour, Ursula von der Leyen veut renouveler le plus rapidement possible l’accord de 2016, arrivé à échéance, qui prévoit que la Turquie contrôle ses frontières en échange d’une aide financière versée aux camps de réfugiés. « Il a fallu taper du poing sur la table, raconte un diplomate européen, car elle voulait s’y rendre dès le début de l’année alors qu’elle n’avait aucun mandat pour le faire. » Preuve de cet empressement, la rencontre a lieu moins d’une semaine après le sommet européen, « beaucoup trop tôt », jugeait, alors, un diplomate français.
Les deux responsables européens s’avancent dans l’immense salle de réunion, qui est aussi le bureau d’Erdogan, pour s’installer, non pas autour d’une table mais de façon plus informelle dans des fauteuils et des canapés. La scénographie donne le beau rôle à Erdogan et à Michel qui ont droit à des fauteuils situés côte à côte, von der Leyen et Cavusoglu étant assis dans des canapés situés perpendiculairement. La présidente de la Commission reste debout, surjouant la surprise pour que cela n’échappe à personne, et fait même entendre à deux reprises un « hum » . Charles Michel étend les jambes, la regarde mais ne bouge pas et ne lui dit rien. Finalement, elle s’assoit, non pas au plus près des deux hommes, mais au milieu de l’immense canapé pour bien marquer son mécontentement.
La Commission s’indigne de « l’humiliation » de sa présidente
La mise en scène donne la terrible impression que le président turc l’a sciemment maltraitée. De là à faire le lien avec son mépris des femmes alors qu’il vient de se retirer, le 19 mars, de la convention d’Istanbul sur les violences faites aux femmes, il n’y a qu’un pas que beaucoup franchissent, tant sur les réseaux sociaux qu’au Parlement européen et dans les États membres – le Premier ministre italien, Mario Draghi, le qualifiant même de « dictateur ». Michel n’est pas épargné, accusé d’avoir laissé faire. Dès le lendemain, le chef de cabinet d’Ursula von der Leyen, l’Allemand Bjoern Seibert, envoie un mail à la présidence turque pour s’indigner de « l’humiliation » infligée à sa cheffe, sous-entendant qu’il s’agit de misogynie, et affirme que cela va rendre plus difficile la négociation sur la modernisation de l’accord d’union douanière qui la lie aux Vingt-Sept… Une missive lunaire, Seibert n’ayant aucun mandat pour menacer ainsi un pays tiers. Ankara appelle alors la présidence du Conseil pour s’enquérir des raisons de ce mail menaçant, la présidence turque ne comprenant pas en quoi elle aurait maltraité von der Leyen.
De fait, il s’agit avant tout d’un monumental plantage de la présidente qui est révélateur de sa façon de travailler. Ainsi, si le placement a été validé par les services du Conseil européen, il ne l’a pas été par ceux de la Commission puisque depuis plus d’un an, son chef du protocole, le Français Nicolas de la Grandville, ancien chef de cabinet de Cécilia Sarkozy, ne prépare plus les visites de la présidente. Tout simplement parce que Seibert l’a pris en grippe… L’histoire de cornecul vaut la peine d’être contée : un jour que Seibert voulait prendre le même ascenseur que la présidente et son chef du protocole pour accueillir un chef de gouvernement, celui-ci lui a interdit l’accès, car, covid oblige, seules deux personnes pouvaient s’y trouver. Le chef de cabinet ne lui a jamais pardonné cette « humiliation » et Nicolas de la Grandville se morfond, depuis, dans un placard…
« Je suis la première femme à présider la Commission et j’espérais être traitée comme telle »
Le service du protocole du Conseil avait bien préparé la visite, mais il avait validé la place de chacun sur un plan qui ne précisait pas qu’il y avait, outre deux fauteuils, deux canapés, faute d’avoir eu accès à la salle de la réunion. Une faute ? Peut-être, mais sans aucune intention maligne. Car les Turcs n’avaient strictement aucun intérêt à humilier von der Leyen, qui est leur principale alliée à Bruxelles. S’ils avaient voulu faire passer un message, c’est Charles Michel, très proche d’une France qui ne recule pas devant le rapport de force avec Ankara, qu’ils auraient maltraité. Et croire qu’Erdogan fait passer son mépris des femmes avant les intérêts de son pays est une vision occidentale du monde : il n’a eu aucun problème à recevoir par le passé Angela Merkel ou Theresa May avec les honneurs dus à leur rang. « Je pensais uniquement à ce que j’allais dire à Erdogan et j’ai laissé filer, nous explique Charles Michel. Et je me suis dit que demander un fauteuil supplémentaire risquait d’être mal pris par Erdogan, car cela aurait voulu dire qu’on estimait qu’il avait commis une faute. » La présidente, elle, a décidé d’en faire une histoire personnelle et politique. Car si elle n’avait rien montré, l’incident aurait échappé à la planète et elle aurait pu ensuite régler ses comptes à la maison. Après tout, ce qui était essentiel, c’était la substance de la rencontre. Or, là, elle a effacé les bénéfices attendus et elle a montré aux yeux du monde à quel point l’Union était divisée, une attitude guère géopolitique. « Je suis la première femme à présider la Commission européenne et j’espérais être traitée comme telle lorsque je me suis rendue en Turquie, a-t-elle ainsi martelé en séance plénière du Conseil européen, le 26 avril. Mais cela n’a pas été le cas, et c’est arrivé parce que je suis une femme.
La réalité est bien différente : von der Leyen, qui estime être la « présidente de l’Union », a pris ombrage de l’activisme de Charles Michel sur la scène internationale et a décidé d’utiliser l’émotion suscitée par l’affaire pour le mettre KO et obtenir, au passage, la reconnaissance d’un rôle accru sur la scène internationale contrairement à ce que prévoient les traités qui donnent la préséance au président du Conseil.
Née dans une famille patricienne chrétienne-démocrate
Surtout, qui peut croire que cette politique madrée, issue d’une grande famille patricienne allemande, les Albrecht, qui a été depuis 2005 successivement ministre de la Famille, puis du Travail, puis de la Défense avant d’être propulsée, en juillet 2019, à la présidence de la Commission, a souffert du plafond de verre auquel se heurtent souvent les femmes, mais pas dans les institutions européennes ? Si la chancelière a renoncé à en faire sa dauphine, ce n’est pas à cause de son sexe, mais de son caractère et de ses faiblesses, qu’elle a démontrés à Ankara.
Certes, on ne peut lui dénier de s’être battue contre son milieu, une famille allemande chrétienne-démocrate où les femmes faisaient des études mais ne travaillaient pas pour s’occuper de leurs enfants (elle en a eu sept et vient d’être grand-mère à 62 ans). Cette médecin de formation a réussi à sortir du triptyque Kirche-Küche-Kinder (église, cuisine, enfants) si typique de l’Allemagne chrétienne-démocrate d’après-guerre dans lequel elle s’était laissé enfermer au fil des ans. Mais si le sexisme existe bel et bien, on ne peut ramener le combat politique ou diplomatique à cette question lorsque, manifestement, ce n’est pas le cas.
Surtout, pour quelqu’un qui prétend défendre la cause des femmes, elle ne s’entoure que d’hommes blancs, allemands de préférence. Une sacrée différence avec Federica Mogherini, l’ancienne ministre des Affaires étrangères de l’Union, qui a promu de nombreuses femmes dans son cabinet. Elle ne fait confiance qu’à deux hommes, Bjoern Seibert et Jens Flosdorff, qui la suivent depuis plus de quinze ans. Elle a fait du premier son chef de cabinet et du second, un ancien journaliste de Bild Zeitung, son conseiller en communication, qu’elle a bombardé au grade de directeur général adjoint avec un salaire de 20 000 euros mensuels, plus qu’un ministre fédéral allemand, un fait sans précédent… Et qu’importe s’ils ne connaissent rien à l’Europe et ne parlent pas un mot de français.
Allemande avant tout
C’est cette petite équipe très germano-centrée qui fait la pluie et le beau temps au sein de la Commission. Ils fonctionnent comme ils le faisaient à Berlin, en se méfiant de tout et de tout le monde, persuadés d’être entourés d’ennemis comme c’était le cas au ministère de la Défense à Berlin. Le comportement de Seibert à l’égard de Nicolas de la Grandville n’est qu’un exemple parmi d’autres. Ainsi, plusieurs dizaines de postes d’encadrement ne sont toujours pas pourvus, car il veut être sûr de nommer des affidés. Ceux qui lui résistent sont tout simplement placardisés, comme Olivier Bailly, l’ancien chef de cabinet de Pierre Moscovici, commissaire aux Affaires économiques et monétaires, qui a fini par quitter la Commission.
Or, ce trio n’a en tête que l’Allemagne. « Ils n’ont toujours pas compris qu’il ne s’agissait pas d’une Union allemande, mais d’une Union européenne », grince un diplomate d’un grand pays. Seibert, dont la réputation de brutalité fait fuir les meilleurs, a ainsi cherché à imposer des Allemands dans tous les cabinets des commissaires, y compris des chefs de cabinet ou chefs de cabinet adjoints. Les plus fortes personnalités l’ont envoyé gentiment paitre, à l’image du Luxembourgeois Nicolas Schmit, alors que d’autres se sont couchés comme le Letton Valdis Dombrovskis, l’un des trois super vice-présidents, chargé de l’économie, qui a renvoyé son chef de cabinet italien pour le remplacer par l’Allemand envoyé par Seibert. Le but est de permettre à l’Allemagne d’avoir à l’œil l’Italien Paolo Gentiloni, qui a hérité des affaires économiques et financières… Paris et d’autres capitales sont fermement intervenus en expliquant à Ursula von der Leyen que son approche nationale (pour rester poli) était hors d’âge. Mais rien n’a changé : quand des cadres sont nommés, ce ne sont jamais de fortes personnalités et de préférence des Allemands, des Autrichiens ou des Baltes, considérés comme peu encombrants.
La pandémie a renforcé son isolement
Ce fonctionnement paranoïaque s’est manifesté dès juillet 2019, lorsque von der Leyen a refusé de prendre un appartement dans Bruxelles. C’est pourtant une ville qu’elle connait bien, puisqu’elle y est née lorsque son père était l’un des hauts fonctionnaires de la Commission (il a été directeur général concurrence) et y a vécu durant plus de treize ans avant de suivre sa famille en Allemagne, où son père deviendra le ministre-président de la Basse-Saxe – elle passera ensuite quatre ans à Londres à la London School of Economics puis aux États-Unis (elle parle donc allemand, français et anglais, l’idiome qu’elle préfère). Non, elle a fait construire près de son bureau un petit studio (coût : 72 000 euros pour le budget communautaire) afin de n’avoir jamais à quitter le 13e étage du Berlaymont, le siège de la Commission, sauf pour les week-ends qu’elle passe à Hanovre, près de sa famille.
La pandémie de coronavirus a renforcé son isolement : elle ne donne plus de conférence de presse, un exercice qu’elle déteste de toute façon. Ainsi, à Ankara, elle voulait se contenter d’une simple déclaration, comme elle le fait depuis un an. Il a fallu que Charles Michel insiste, faisant valoir qu’il serait étrange de ne pas parler à la presse dans un pays où la liberté des médias est menacée, pour qu’elle accepte finalement de répondre à trois questions, pas une de plus…
Mais tout cela ne serait pas grave si von der Leyen, candidate surprise, poussée par Emmanuel Macron auprès d’Angela Merkel après l’échec du Bavarois Manfred Weber, avait des idées. Or ce n’est pas le cas : elle se comporte comme si elle était la secrétaire générale du Conseil européen ou plutôt la ministre d’Angela Merkel. C’est parce qu’elle risquait de ne pas être investie par le Parlement européen qu’elle a fait de la transition écologique (« Green deal » ou pacte vert) l’axe de son action, obtenant ainsi la bienveillance des Verts. C’est aussi pour cela qu’elle n’a pas compris la gravité de ce qui se passait en Italie au début de la pandémie de coronavirus : elle ne s’est pas comportée en Européenne, mais en Allemande méprisante à l’égard d’un pays ontologiquement mal géré… Ainsi, le 24 janvier 2020, l’Allemagne s’est opposée à la demande de la présidence croate de l’Union de convoquer une réunion d’urgence des ministres de la Santé des Vingt-Sept sur le coronavirus. Von der Leyen a fait de même en admonestant, à la fin de février, ses commissaires qui voulaient inscrire le sujet à l’ordre du jour des réunions ministérielles ou qui avaient commencé à s’exprimer dans leurs médias nationaux. Et alors qu’elle aurait pu mobiliser le mécanisme de protection civile européen ou envoyer une aide d’urgence dès la mi-février, Ursula von der Leyen a tergiversé durant six semaines. Il a fallu que les chefs d’État et de gouvernement se réunissent, le 10 mars, pour qu’elle réalise être passée à côté de son sujet. Elle présentera ses excuses le 16 avril devant le Parlement européen : « Il est vrai […] que trop peu ont réagi à temps lorsque l’Italie avait besoin d’aide au tout début. Eh oui, pour ces raisons, il est juste que l’Europe dans son ensemble présente ses excuses les plus sincères. »
Il en va de même pour les « coronabonds » qu’elle a d’abord qualifiés de « slogan »… Ce n’est que lorsque Berlin a changé d’avis, rejoignant la position française, qu’elle a finalement proposé de lancer un fonds de relance de 750 milliards d’euros alimenté par des emprunts européens… Ursula von der Leyen confirme ainsi, jour après jour, qu’Angela Merkel ne l’a peut-être pas écartée de sa succession par hasard.