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Baptiste Morizot : « Si la propriété privée permet d’exploiter, pourquoi ne permettrait-elle pas de protéger ? »

Dans une tribune, le philosophe Baptiste Morizot défend les iniatives d’acquisition collective de territoires pour permettre leur « réensauvagement ».

« Une forêt en libre évolution fait ce que fait la vie : elle lutte spontanément contre le réchauffement climatique. Elle stocke le carbone. Elle travaille à l’épuration de l’eau et de l’air, à la formation de sols, à l’épanouissement d’une biodiversité riche. »

Tribune. En mai 2019, l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) rendait son rapport sur l’état de la biodiversité : « La nature et ses contributions à la vie des peuples se dégradent partout dans le monde. » Mais le sentiment d’impuissance domine : comment créer une courroie de transmission entre nos mains et le monde ? Nous avons besoin d’idées dotées de mains puissantes.

Ici, je veux explorer une idée de ce type. C’est l’idée concrète de protection radicale de « foyers de libre évolution » par l’outil économique et juridique de l’acquisition foncière. Il s’agit de l’initiative « Vercors vie sauvage », portée par l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas). Celle-ci a le projet d’acheter une forêt de 500 hectares dans les gorges de la Lyonne. Pour en faire quoi ? Pour la laisser tranquille. La restituer aux hêtres, aux prairies fleuries, aux cerfs, aux écureuils, aux mésanges, aux lichens…

La laisser en libre évolution, c’est-à-dire permettre au milieu de se développer selon ses lois intimes, sans l’exploiter ou l’aménager. Laisser les dynamiques écologiques faire leur travail têtu et serein de résilience et de vivification. Une forêt en libre évolution fait ce que fait la vie : elle lutte spontanément contre le réchauffement climatique. Elle stocke le carbone. Elle travaille à l’épuration de l’eau et de l’air, à la formation de sols, à l’épanouissement d’une biodiversité riche.

Une initiative d’une diabolique simplicité

L’idée à l’origine de cette initiative est d’une diabolique simplicité. Son originalité revient à nouer ensemble trois concepts : la libre évolution (comme style de gestion du milieu), l’acquisition foncière par une association d’intérêt général à but non lucratif (c’est le moyen pour pérenniser la protection) et le financement participatif (comme mobilisation citoyenne pour concourir ensemble à la propriété).

Mais pourquoi la libre évolution est-elle pertinente aujourd’hui ? En tant qu’individus humains, notre longévité est dérisoire au regard de celle d’une forêt ancienne. Or, la « grande vie » des écosystèmes, des poumons forestiers, des cycles du carbone, est la condition de la petite vie des individus. L’enjeu est de protéger la grande vie.

La spécificité de cette grande vie, c’est qu’elle vit à la dimension des siècles. Il faut donc protéger à la mesure des siècles. Voilà l’ambition folle de ces foyers de libre évolution : faire advenir les forêts anciennes de demain. Mais comment protéger à ces échelles de temps ? Qu’est-ce qui, dans nos institutions, a une telle pérennité ? La drôlerie de cette affaire, c’est que la forme la plus fiable de l’éternité qu’on connaisse en Occident libéral, c’est la propriété privée…

Une fontaine de vie sauvage

C’est elle que ces initiatives vont saisir et détourner en toute légalité : si elle permet d’exploiter, pourquoi ne permettrait-elle pas de protéger ? Ajoutez à cela une campagne de financement citoyen par une plate-forme participative en ligne (HelloAsso), où chacun peut contribuer à sa mesure à l’acquisition collective, et vous avez le projet « Vercors vie sauvage ».

Le concept est paradoxal : détourner à plusieurs, dans une mobilisation citoyenne par le don, le droit exclusif de la propriété privée, non pas pour une jouissance personnelle ou une exploitation, mais pour une radicale restitution aux autres formes de vie.

Mais attention : il s’agit de désamorcer les risques que la propriété comporte. Il ne s’agit pas de « privatiser » ces forêts. Au contraire : le terrain de la future réserve « Vercors vie sauvage » était hier encore un domaine de chasse privé, fermé à tous par des clôtures électriques infranchissables. Une fois racheté par l’Aspas, toutes les clôtures seront enlevées, et chacun aura librement le droit d’y pénétrer, pour s’immerger dans une vie riche.

Il ne s’agit donc pas de mettre « la nature sous cloche », la fonction est inverse : il s’agit de créer une fontaine de vie sauvage pour qu’elle puisse ruisseler tout autour, dans les territoires exploités. Car tous les vivants peuvent en sortir : pollens, graines dans le jabot des oiseaux, chevreuils, pollinisateurs, oiseaux des campagnes qui, ailleurs, dépérissent. Tous ces vivants peuvent ici prospérer, pour aller repeupler alentour le monde abîmé.

Le vivant est un feu qui s’éteint

C’est un bénéfice partagé, offert et imprenable, qui est produit par la réserve. Un bien commun : aux humains et aux autres vivants. Ce n’est donc pas une initiative pour la nature et contre les humains, ni une action au bénéfice de la nature en tant qu’elle est utile aux humains : c’est une manière d’agir pour le bien de la communauté inséparable des vivants, dont les humains sont membres. Certains diront peut-être : « Encore un lieu où les écolos vont tout interdire ! » En un mot : ici, dans ce petit foyer en libre évolution, vous avez le droit de tout faire – sauf exploiter, tuer, et abîmer.

Mais ce type d’action est-il crédible au regard de l’intensité de la crise actuelle du vivant, puisque ce ne sont que des parcelles ? Au moment de l’incendie de Notre-Dame, on a beaucoup entendu que le monde vivant était une cathédrale en flammes. Si c’était le cas, la bataille serait déjà perdue. Mais cette métaphore est erronée. Le vivant est un feu qui s’éteint. Le vivant est le feu lui-même. La biosphère peut bien être réduite, appauvrie, affaiblie, il suffit de quelques braises et d’une levée des contraintes pour que le vivant foisonne, se répande, se multiplie dans toutes les directions.

Le vivant est avant tout prodigue, si on lui laisse les conditions pour s’exprimer. Mais pour cela, il faut chérir les dernières braises. Le problème devient désormais : comment défendre ces braises du vivant ? C’est notre nouvelle « guerre du feu ». Comme dans cette vieille histoire, il n’y aura pas de salut de la tribu sans un engagement collectif pour les braises de la vie. C’est cela qu’initie un projet de réserve comme « Vercors vie sauvage ».

On y protège, on y avive les braises du vivant. C’est un foyer rayonnant de vitalité. Un foyer, précisément, parce que c’est de là que tout peut repartir. Afin que ce monde abîmé s’embrase de vie à nouveau. Nous, humains, ne sommes pas que des puissances de mort. Nous sommes le vivant qui se défend.

Baptiste Morizot est chercheur transdisciplinaire sur les relations entre l’homme et le vivant et auteur notamment de Sur la piste animale (Actes Sud, 2018)

Publications

  • Pour une théorie de la rencontre : hasard et individuation chez Gilbert Simondon, Paris, Vrin, 2016
  • Les Diplomates : cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, Marseille, Wildproject, 2016 Prix du livre de la Fondation de l’écologie politique en 2016 et prix de la Fondation François Sommer en 2017.
  • Sur la piste animale, Arles, Actes Sud, 2018 Prix Jacques-Lacroix 2019 de l’Académie française.
  • Esthétique de la rencontre, avec Estelle Zhong Mengual, Paris, Seuil, 2018
  • Pister les créatures fabuleuses, Bayard, 2019
  • Manières d’être vivant : enquêtes sur la vie à travers nous, Arles, Actes Sud, 2020
  • Raviver les braises du vivant : un front commun, Arles et Marseille, Actes Sud et Wildproject, 2020, 208 p.

 

Nota : Le tissu du vivant dont nous sommes des fils se déchire tout autour de nous, fragilisant nos futurs possibles. Nous le savons, et pourtant le sentiment d’impuissance domine. Pourquoi ? C’est qu’on défend mal ce qu’on comprend mal. Et si nous nous étions trompés sur la nature de la “nature” ? On imagine volontiers le monde vivant aujourd’hui comme une cathédrale en feu. Mais le tissu du vivant, cette aventure de l’évolution qui trame ensemble toutes les espèces de la biosphère, n’est pas un patrimoine figé et fragile. Il est une force dynamique de régénération et de création continue. Le vivant, ce n’est pas une cathédrale en flammes, c’est un feu qui s’éteint.

Comprendre le vivant de cette façon rend visibles les paradoxes qui nous lient à lui. Il n’a pas besoin de nous, mais il est à défendre. Il est affaibli par nos atteintes mais plus puissant que nous. Ce n’est pas nous qui l’avons fait, c’est lui qui nous a faits. Le défendre, ce n’est pas le rebâtir comme une cathédrale en ruine, c’est l’aviver. Il peut toujours repartir si nous lui restituons les conditions pour qu’il exprime sa résilience et sa prodigalité natives. Le problème devient désormais : comment raviver les braises ? Cette voie nous redonne une puissance d’agir.

À partir d’une enquête de terrain sur des initiatives de défense de forêts et des pratiques d’agroécologie, ce livre propose une nouvelle cartographie des alliances entre les usages de la terre qui sont des gardiens du feu. Il donne des outils critiques pour révéler au grand jour le rapport au vivant partagé par ceux qui le détruisent. Et offre un guide de négociation pour sortir des oppositions stériles entre producteurs et protecteurs. C’est un appel à faire front commun contre les vrais ennemis du vivant : toutes les forces de l’exploitation extractiviste.

Stéphane DURAND, Directeur d’ouvrage

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