Slalomer entre la vie et la mort, elle sait faire. «L’interview doit être déplacée: Madame Horvilleur a un enterrement cet après-midi», a prévenu son éditrice. Mais la philosophe et rabbine française a un peu de temps avant l’écriture d’un éloge funéraire pour parler au Temps de son dernier livre, Vivre avec nos morts. Onze courtes histoires de deuil, au cours desquelles se mêlent un destin et une cérémonie, la philosophie juive, et le vécu personnel d’une rabbine unique en son genre. Une réflexion, en pleine pandémie, sur ce que la conscience de notre propre fragilité peut apporter à nos multiples vies.

Vous vous appuyez sur 11 histoires très particulières d’enterrement, d’anonymes mis en terre dans la solitude, ou d’obsèques nationales comme celles de Simone Veil. Incarner la mort, était-ce la seule façon de trouver les mots justes pour en parler?

Delphine Horvilleur: Oui. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il était essentiel pour moi de raconter ce qui fut la vie de ceux que j’ai eu l’honneur d’accompagner, de préserver dans le récit l’histoire de leur engagement, de tout ce qui fait qu’ils ne pourront être simplement racontés par leur fin. On a tous entendu ces derniers mois l’énoncé quasi quotidien de chiffres, le nombre de décès réduits à une liste qui grossit constamment. L’effet de ces listes macabres est abrutissant: 12 678 morts, 56 775, 77 5433… Il n’y a ni nom, ni visage, ni histoire: tout cela est kidnappé par le chiffre. L’esprit humain décide de se protéger de ce que ces chiffres racontent: autant de vies sur Terre. Or, c’est terrible car cela a un impact politique considérable, dans la mesure où la façon dont on accompagne la mort dit quelque chose d’un projet politique et éthique d’une société. Si l’on n’est pas capable de penser ces morts, on met en lumière une forme de faillite morale de notre société.