Sélectionner une page

« Il faut renverser la table » : les jeunes en première ligne face au changement climatique

Ils ont entre 15 et 25 ans et ont grandi avec les premiers effets du réchauffement climatique. Engagés à leur niveau pour changer les choses, ils nous confient leurs angoisses et leurs espoirs.

Des jeunes manifestent à Valence, dans le cadre du mouvement mondial pour réclamer plus d'action contre le changement climatique, le 15 mars 2019

Des jeunes manifestent à Valence, dans le cadre du mouvement mondial pour réclamer plus d’action contre le changement climatique, le 15 mars 2019

Ils sont la génération Z. Ils ont entre 15 et 25 ans et ont une obsession : changer le monde. Pancartes à la main, ils sont le fer de lance des manifestations pour le climat qui se déroulent régulièrement aux quatre coins du monde. D’autres ont moins la fibre militante mais veulent que leurs voix soient entendues. Installé à la terrasse d’un café, Maxime sirote une bière dans le quartier République, à Paris. A 23 ans, le jeune homme, étudiant en droit, fait partie de la deuxième catégorie. Ni encarté, ni membre d’une association, il cache entre ses jambes un sac en papier marron. A l’intérieur, des légumes frais. « Je vais toujours faire mes courses dans une épicerie qui ne vend que des produits cultivés à moins de 100 km de là », assure-t-il avec le sourire. Ces petits gestes du quotidien lui font du bien. Ils lui donnent le sentiment d’être acteur du changement. Sa compagne, Cécile, est aussi engagée à sa manière : elle fait elle-même son dentifrice, son shampoing, sa lessive. « On essaye de moins consommer, de faire attention. Je sais que ça ne changera pas le cours des choses, mais au moins j’ai ma conscience pour moi », dit-il.

Comme ce couple, de nombreux jeunes de ce qu’on a appelé la « génération Z » luttent dans leur coin, loin des partis politiques et des syndicats, pour un changement de modèle. Romain, 21 ans, est plus actif. Engagé dans le mouvement Youth For Climate, il a manifesté à plusieurs reprises ces dernières années pour appeler les politiques à prendre en main la question environnementale. « Il y en a assez des belles paroles qui ne sont pas suivies d’actes. On ne parle pas de broutilles là, mais bien de notre avenir, de celui de nos enfants et de nos petits enfants », assure cet étudiant en faculté de Lettres. Le jeune homme, fraîchement arrivé à Paris, ne croit plus aux politiques, et craint un futur « marqué par les crises environnementales et sanitaires à répétition ». Alors que la COP26 se déroule à Glasgow depuis le 31 octobre jusqu’au 12 novembre, et que les espoirs sont grands pour trouver un accord ambitieux, Romain est pessimiste. « Je ne crois pas que nos dirigeants, où que ce soit ou presque, aient la réelle volonté de nous sortir de ce bourbier. On a connu une pandémie qui a bouleversé nos vies et moins de deux ans plus tard nous voilà repartis sur le chemin qui était le nôtre avant l’arrivée du Covid. Comme si de rien n’était. C’est le règne du statut quo, en somme », tonne-t-il.

Loin de l’image d’une jeunesse démobilisée, une partie de cette génération apparaît au contraire très concernée par l’avenir de la planète et, in fine, de l’humanité. « Il faut arrêter de dire que le changement climatique risque de détruire la planète, poursuit Romain, il va s’en prendre exclusivement au vivant, sous toutes ses formes, dont l’humanité. La planète, elle, s’en remettra ». Une étude récente a révélé que 75% d’entre eux jugent le « futur effrayant » et ne font pas confiance à leurs gouvernements. Ils apostrophent les leaders pour leur inaction coupable et ont compris que la lutte pour combattre la crise climatique ne peut être menée sans défendre les droits humains.

« Nous ne vaincrons pas la crise en embrasant Paris »

En Afrique, en Amérique latine, en Asie, aux Etats-Unis, les jeunes ont également faim d’actions concrètes pour leur garantir un avenir serein. Grâce aux réseaux sociaux, ils s’organisent, échangent et forment une sorte d’internationale avec laquelle il faut compter. A la manière d’une Greta Thunberg, l’égérie de la lutte contre le changement climatique, ils entendent apostropher les leaders du monde pour faire entendre leurs craintes. « On a hérité d’une situation écologique catastrophique pour laquelle nous n’avons joué aucun rôle, dit avec conviction Pauline, libraire à Bordeaux. Nos parents, nos grands-parents auraient dû y faire face, prendre le problème à bras-le-corps. Au lieu de cela, ils ont consommé toujours plus sans se soucier de leurs propres enfants ». La jeune femme, militante EELV, en veut également à nos dirigeants successifs, accusés de « n’avoir rien vu, ou plutôt rien voulu voir ». « Notre génération vivra moins bien que nos parents, bien moins bien que nos grands-parents et c’est à nous de trouver la solution pour survivre, et non vivre ».

« L’Accord de Paris avait été une note d’espoir, nous avions même fait la fête avec des amis, mais nous avons encore été déçus »

A l’approche de l’élection présidentielle, une partie de cette jeunesse s’est désolidarisée de l’échéance démocratique la plus importante du pays. Lassée d’entendre des débats autour de thèmes qui ne semblent pas la concerner de près, comme l’immigration et la sécurité. « J’ai toujours vécu à Paris, mais je n’ai pas peur quand je marche dans la rue. Je ne me reconnais absolument pas dans ces thèmes de campagne, et je n’y prête plus attention », assure Laurie, 22 ans, étudiante en école de commerce. Et la COP26 sur le climat qui pourrait déboucher sur un accord historique ? « Je vais regarder de près, je serai à Glasgow avec des ONG, mais je n’en attends rien. L’Accord de Paris avait été une note d’espoir, nous avions même fait la fête avec des amis, mais nous avons encore été déçus », témoigne Pauline. Loin des + 1,5°C promis par la COP21 sous les hourras, le monde se dirige inexorablement vers un réchauffement « dramatique » de 2,7°C d’ici à la fin du siècle, selon un récent rapport de l’ONU. Là encore, les espoirs ont laissé place à la lassitude. « Le scénario est toujours le même : on espère, on fait les comptes, et on est déçus ».

Malgré cet état d’esprit mêlé de pessimisme et d’abattement, les jeunes que nous avons interrogés ne pensent pas à se révolter, à mener des actions violentes. « Il y a dans la société une violence latente, qu’on a vue avec les gilets jaunes par exemple. Mais nous ne vaincrons pas la crise climatique en embrasant Paris. Il faut renverser la table démocratiquement, politiquement, et enfin prendre en compte l’angoisse de nos jeunes », lance Victor, 19 ans, lycéen en Dordogne. Récemment, Greta Thunberg a dénoncé « trente années de bla bla bla » et de « promesses creuses » devant les organisateurs de la prochaine COP26. La Suédoise est sans doute la plus célèbre et la plus médiatisée, mais ils sont des milliers sur tous les continents : l’Ougandaise Vanessa Nakate, la Mexicaine Xije Bastida, Isra Hirsi, la fille de l’élue américaine Ilhan Omar, Autumn Peltier du Canada, la toute jeune Indienne Licypriya Kangujam, âgée de 8 ans, l’Equatorienne Hélène Gualinga, le Finlandais Atte Ahokas et bien sûr nos Belges Anuna Dewever et Adélaide Charlier.

« Les adultes ne sont plus en position d’autorité »

Dans leur vie quotidienne, ces jeunes mangent, selon de nombreuses études, moins de viande, ils ne rêvent plus majoritairement d’une voiture et utilisent de plus en plus les transports en commun et les vélos ou trottinettes pour se déplacer. « Je ne suis pas comme mes parents, à imaginer un avenir dans une maison pavillonnaire avec mes deux voitures et mes chiens », assure Maxime. Le jeune homme en est pourtant sûr : il veut quitter Paris à terme pour s’installer « à la campagne ». Pourquoi pas à Paimpol, en Bretagne, ou en Auvergne ? « Du moment que j’ai de l’espace pour marcher et me reposer. Paris est bien trop stressant. C’est pollué, il y a du béton partout, et on ne peut pas espérer vivre dans plus de 30 mètres carrés… », juge-t-il.

Reste que, malgré ces envies de changement, ces jeunes ont quand même la crainte de voir leurs rêves brisés par un manque de moyens. « C’est triste mais notre vie d’adulte se construit en partie maintenant, et ça m’effraie. Je ne consomme pas énormément, je n’achète pas de vêtement chez Zara ou H&M tous les samedis, mais j’ai peur de manquer d’argent. Vivre à la campagne, c’est bien, mais il faut trouver un travail décent qui permette de profiter un minimum de la vie », confie Pauline. Ces craintes-là sont, pourtant, partagées par la jeunesse depuis des décennies. Dans ce chaos, l’écrivaine Marie Desplechin pointe toutefois une note positive : la jeunesse a inversé le rapport de force, « les adultes ne sont plus en position d’autorité et c’est assez grisant ».

Yohan Blavignat

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *