Altered Inheritance, de Françoise Baylis, Harvard University Press, 2019.
NOS ENFANTS SUR MESURE
Peut-on arrêter le progrès technique ? Pour l’heure, il n’y a guère d’autre réponse que négative. La question va se poser, inéluctablement, lorsque la méthode d’« édition » des gènes, dite CRISPR-Cas9, pour laquelle le Nobel de chimie a été attribué à Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna, sera jugée applicable à l’embryon humain. Comme le rappelle la journaliste Elizabeth Kolbert dans The New Yorker, cette méthode a déjà permis de créer des fourmis privées d’odorat, des chiens beagles qui manifestent une vigueur digne de Superman ou des cochons résistant à la peste porcine. On le sait, un biologiste chinois a écopé de trois ans de prison pour avoir modifié, en 2018, un gène spécifique chez deux embryons humains (des jumelles) afin de les rendre résistants au virus du sida.
La méthode n’est pas mûre, car on ignore les effets induits par une mutation ainsi opérée. C’est dû au fait qu’un gène n’agit jamais seul. En supprimer ou en modifier un va nécessairement solliciter l’action d’autres gènes. Réagissant à un article publié récemment dans The New York Review of Books, un biologiste le souligne : « Même un trait en principe codé par un seul gène est établi avec la participation de douzaines, voire de centaines d’autres. Si bien que, chez certains individus, une double dose de variants d’un gène codant pour la mucoviscidose ou l’anémie falciforme ne produit aucun symptôme. »
Mais, selon l’auteure de l’article en question, la biologiste Natalie de Souza, « il est tout à fait vraisemblable que ces problèmes de sécurité finiront par être résolus ». La méthode CRISPR fait déjà l’objet d’essais cliniques encourageants pour la correction, non chez des embryons mais chez des malades, d’une forme héréditaire de cécité, de l’anémie falciforme, de la bêta-thalassémie et de certains cancers. Le moment viendra où il faudra prendre la décision d’autoriser ou non l’utilisation de la technique CRISPR pour modifier un embryon.
Olivier Postel-Vinay.