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« L’Elysée (et les oligarques) contre l’info » : un plaidoyer pour la liberté d’informer

S’appuyant sur de nombreux exemples d’entraves faites à des journalistes, l’auteur, lui-même victime de pressions, s’attache à mettre en lumière les liens étroits entre grands patrons de la télé et dirigeants politiques. Sans pour autant apporter une réflexion nouvelle sur le sujet.

 Sans doute Jean-Baptiste Rivoire ne pouvait-il espérer meilleure date de sortie du livre (le 12 janvier) qu’il a mis cinq années à écrire. A trois mois du premier tour de l’élection présidentielle, L’Elysée (et les oligarques) contre l’info est de nature à donner des silos de grain à moudre à tous ceux qui se défient déjà de l’information, au motif que celle-ci serait aux mains des intérêts économiques les plus puissants contre lesquels nos dirigeants successifs ne peuvent, ou ne veulent, rien tenter.

Interventionnisme, désir de manipulation, faible défense de la liberté de la presse, voire tentation de la limiter (avec la loi « sécurité globale », adoptée par le Parlement en 2021) : aucun des trois derniers présidents de la République ne sort grandi de ces 400 pages menées au son du canon. « Pour avoir encouragé une poignée de riches industriels à prendre le contrôle de la quasi-totalité des médias privés, les responsables politiques français se retrouvent piégés, contraints de leur montrer patte blanche pour accéder au pouvoir, cingle l’auteur en introduction. Au risque de faire de l’Elysée un adversaire de la liberté de l’information. »

Censures et pressions

Affaire Bygmalion – portant sur les comptes de campagne de l’UMP (prédécesseur du parti Les Républicains) en 2012 –, que Nicolas Sarkozy aurait préféré ne pas voir révélée dans l’émission « Envoyé Spécial » (France 2) ; pressions et tentatives de chantage de LVMH afin que le magazine « Complément d’enquête » (France 2) abandonne une enquête de Tristan Waleckx sur les affaires du groupe de luxe ; révélations de Valentine Oberti sur les armes françaises utilisées contre les populations civiles au Yémen, auxquelles l’émission « Quotidien », diffusée sur TMC (groupe TF1), a d’abord renoncé, etc. D’investigations entravées en reportages censurés, de pressions exercées en coupes demandées, l’ouvrage compile la foule de déboires rencontrés par des journalistes d’investigation alors qu’ils s’efforçaient de conduire des enquêtes pour les chaînes de télévision publiques ou privées (les journaux et la radio sont peu évoqués).

A l’instar des coups portés contre l’information dans le groupe Canal+, qui alimentent la chronique depuis plusieurs années, la plupart de ces affaires ont été révélées par la presse, voire décortiquées dans des livres d’enquête abondamment cités. Leur compilation sourcilleuse, sur une quinzaine d’années, provoque tout de même le vertige. Aucun groupe de médias détenu par un « oligarque » (donc pas davantage Le Monde, dont Xavier Niel est actionnaire à titre personnel, que les groupes Altice de Patrick Drahi, TF1 de Martin Bouygues, ou celui d’Arnaud Lagardère…) n’échappe au très large coup de filet de Rivoire. L’audiovisuel public n’est pas épargné : l’auteur avait visiblement à cœur de raconter comment, tout en préservant les derniers espaces consacrés à l’investigation sur les antennes de France Télévisions, sa présidente, Delphine Ernotte, en a organisé l’attrition.

Purge à i-Télé, la future Cnews

Il faut remonter à 2015 pour comprendre la colère qui porte l’auteur. A cette époque, Jean-Baptiste Rivoire apprend qu’un documentaire sur un système d’évasion fiscale mis en place par une filiale du Crédit Mutuel est déprogrammé de l’émission « Spécial Investigation », sur Canal+, dont il est le rédacteur en chef adjoint. Quelques mois plus tard, à la rentrée, les journalistes de la chaîne d’info du groupe, i-Télé, que Vincent Bolloré s’apprête à mettre en coupe réglée, se lancent dans une grève de plus d’un mois. Ni le Conseil supérieur de l’audiovisuel, ni le pouvoir politique ne se mêlent alors de la purge qui se prépare au sein de la future CNews… L’affaire a tout de même inspiré la loi Bloche visant à renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme des médias, dite « loi anti-Bolloré », qui se révélera d’une modeste portée. Quelques mois plus tard, en juin 2016, « la direction nommée par Vincent Bolloré », supprimera « Spécial Investigation », laissant Jean-Baptiste Rivoire sans affectation.

Placardisé jusqu’en 2021, le journaliste n’en a toujours pas fini avec ses anciens employeurs. Pour avoir témoigné cet automne dans un court documentaire produit par l’ONG Reporters sans frontières, Le système B., l’information selon Vincent Bolloré, il est assigné aux prud’hommes pour avoir violé son accord transactionnel de sortie de l’entreprise.

Tirer les enseignements de l’inaceptable

De quoi entretenir, logiquement, le feu de sa légitime révolte. Mais pour qu’elle soit salutaire, et pas seulement un carburant supplémentaire au populisme ambiant, il aurait fallu que l’auteur tire des enseignements de ces situations inacceptables, et propose des pistes de réflexion pour éviter qu’elles ne se reproduisent. « Pourquoi ne pas autoriser les contribuables que nous sommes à affecter une part des impôts que nous payons pour l’information (aides à la presse, redevance audiovisuelle…) aux médias indépendants de notre choix », suggère seulement l’auteur, aujourd’hui à la tête d’Off-Investigation.fr, un site d’info vidéo sur les coulisses de la politique et des médias.

Quand à l’heure d’élire le prochain président de la République, aucun candidat ne semble se soucier de liberté de la presse, pilier de notre système démocratique, il y avait davantage à espérer de cette somme édifiante qu’un timide plaidoyer pro domo.

L’Elysée (et les oligarques) contre l’info, de Jean-Baptiste Rivoire, Les Liens qui libèrent, 402 p., 22,80 €.

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