« L’emballement démographique de l’Afrique est d’abord un obstacle à son propre développement »
Instrumentalisée en Europe pour nourrir les fantasmes xénophobes, la hausse rapide de la population subsaharienne absorbe largement la croissance économique de la région et y perpétue la paupérisation générale, relève dans sa chronique Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde ».
« Ruée africaine vers l’Europe », « invasion migratoire », voire « grand remplacement ». Des slogans, alimentés par la réalité d’une natalité galopante au sud du Sahara, peuplent le débat politique. Leur simplisme résiste mal à une analyse rationnelle : la démographie n’est que l’un des multiples facteurs de l’émigration et la majorité des migrants africains résident en réalité… en Afrique même.
Mais critiquer l’instrumentalisation de la démographie africaine comme machine à fantasmes xénophobes ne doit pas empêcher de considérer celle-ci comme hautement problématique. Avant de constituer un défi pour les pays développés, l’emballement démographique de l’Afrique subsaharienne est un véritable fléau pour le continent lui-même, un obstacle majeur à son développement.
Tandis qu’une femme française a en moyenne 1,8 enfant, une Africaine en a 4,4 et même 7 si elle vit au Niger. Au rythme actuel, le milliard d’habitants que compte l’Afrique aura doublé en 2050. Le Nigeria aura détrôné les Etats-Unis comme troisième pays le plus peuplé de la planète (derrière la Chine et l’Inde).
Avec une augmentation de la population de plus de 3 % chaque année au Sahel, la démographie rend illusoire toute perspective de sortie de la pauvreté. Le Niger, pays dont seuls 8 % de la superficie est cultivable, avait 3 millions d’habitants en 1960. Il en aura plus de 40 millions dans vingt ans. Quant au Mali, ses 20 millions d’habitants devraient plus que doubler d’ici à 2050. Même dans des zones moins déshéritées, la forte hausse de la population absorbe largement la croissance économique, perpétue la paupérisation générale et jette dans le sous-emploi ou dans le djihadisme des masses de jeunes sans espoir.
Un sujet ultrasensible
Contrairement à d’autres parties du continent, l’Afrique de l’Ouest, et en particulier le Sahel, n’a pas entamé la transition démographique qui permet une diminution du nombre d’enfants par femme à mesure que décroît la mortalité infantile. Quant au « dividende démographique », qui est dégagé dès lors que la population active pèse davantage que les personnes à charge, le continent est loin de le percevoir, alors que 40 % de sa population a moins de 15 ans.
Longtemps, cette « malédiction de la démographie » était taboue, indicible pour les Européens, anciens colonisateurs. Emmanuel Macron s’est fait traiter de raciste en 2017 après avoir affirmé la vanité des plans d’aide « quand des pays ont encore sept à huit enfants par femme ». Quant aux Africains, ils ont longtemps évité un sujet ultrasensible, qui touche au plus intime des sociétés, met en jeu des traditions ancestrales, et constitue l’une des clés de la domination des hommes sur les femmes.
Les choses changeraient-elles ? « Il y a quelques années, on ne pouvait même pas s’asseoir avec des leaders communautaires, religieux, traditionnels, et prononcer le mot “population”, a raconté au Monde Mabingué Ngom, directeur du Fonds des Nations unies pour la population pour l’Afrique de l’Ouest et centrale. Aujourd’hui, il y a des initiatives intéressantes, y compris en matière de planification familiale. » Au Niger, pays le moins développé du monde et champion de la fertilité des femmes, Mohamed Bazoum s’est fait élire président en 2021 en mettant en avant son « combat sur la démographie ». Il tente de mettre en place un réseau d’« écoles des maris » consacré à la sensibilisation au contrôle des naissances dans un pays où seulement 16 % des femmes pratiquent la contraception.
Pour contourner l’opposition des religieux à la réglementation des mariages précoces, la question de la scolarisation des filles, et non celle du mariage, est promue. C’est le levier essentiel. Une femme africaine non scolarisée a en moyenne plus de six enfants. Ce nombre chute à quatre si elle a achevé l’école élémentaire et à deux si elle a suivi un enseignement secondaire. Mais comment construire des classes, former des professeurs et suivre le rythme effréné des naissances dans des zones où 40 % du total de la population sont censés être scolarisés ?
Le mariage des ados, un étendard pour les religieux
Et l’école ne peut pas tout contre les mariages précoces, tradition très enracinée. « L’idée qu’une fille doit être mariée dès l’apparition de la puberté est valorisée aux yeux des communautés où le statut de la femme est lié à sa capacité de procréer », constate une étude sur le mariage précoce en Afrique de l’Ouest menée par le Laboratoire d’études et de recherches sur les dynamiques sociales et le développement local (Lasdel), installé à Niamey.
« Beaucoup de mères adolescentes ne retournent pas en classe parce que leur école les exclut ou que leur famille ne les laisse pas continuer leur scolarité », ajoute Human Rights Watch. Résultat : au Niger, plus de trois jeunes filles sur quatre sont mariées avant 18 ans (et souvent dès 13 ans). Ce sort est celui de 67 % des Tchadiennes, de 54 % des Maliennes et, globalement, de 40 % des Africaines au sud du Sahara dont 25 % avant l’âge de 15 ans.
Verrou de toute politique de modération démographique, le mariage des adolescentes est désormais visé par des politiques publiques. Au même moment, sa défense devient au contraire un étendard pour les religieux. « Les politiques de population sont perçues comme dictées par l’Occident et méprisantes pour les valeurs identitaires africaines », constate le rapport du Lasdel, qui note « les manifestations de résistance de certaines communautés musulmanes ».
Au Mali, l’essor des islamistes a commencé en 2009 lorsque l’imam Mahmoud Dicko a réussi, en mobilisant la rue, à obtenir l’abrogation de la réforme du code de la famille, qui donnait davantage de droits aux femmes, fixant notamment à 18 ans l’âge minimum du mariage. Depuis lors, les religieux n’ont fait que renforcer leur emprise sur le Sahel. L’enjeu démographique, peu perceptible dans le terrain d’affrontement géopolitique qu’est devenue la région, n’en est que plus explosif.

Philippe Bernard