Mémo sur la nouvelle classe écologique
Pourquoi restons-nous sourds aux menaces qui pèsent sur la planète ? Comment expliquer que le sauvetage du vivant mobilise moins que, jadis, les enjeux de la production et de la lutte des classes ? Bref et concis, ce « mémo » tente d’établir les conditions d’une nouvelle mobilisation écologique. 
Au centre de la réflexion de Bruno Latour et de Nikolaj Schultz, son coauteur danois, se trouve la notion de classe, héritée du marxisme. Ce livre apparaît comme une réponse à ceux qui, parmi les penseurs contemporains de gauche, accusent Latour d’ignorer la domination et l’exploitation inhérentes au capitalisme. Le philosophe ne nie pas cette part dévastatrice, pas plus qu’il n’oublie le sens que la lutte des classes a pu apporter à l’histoire et l’énergie transformatrice qu’elle a suscitée. La lutte actuelle pour le climat et la sauvegarde du vivant lui paraît cependant d’une tout autre nature. Contrairement à la cause marxiste, la cause écologiste ne voit pas dans la production l’horizon du combat social. « Produire, écrit Latour, c’est assembler et combiner, ce n’est pas engendrer, c’est-à-dire faire naître par des soins la continuité des êtres dont dépend l’habitabilité du monde. » Dès lors que le sens de l’histoire ne réside plus dans une modernité productrice mais dans une nouvelle façon de prendre soin de ce qui est engendré, une « classe-pivot » doit, selon Latour, se former, une classe transversale associant les scientifiques, les militants et les « gens de bonne volonté ». Elle seule peut devenir le moteur du renversement nécessaire et en forger les outils intellectuels. Cet audacieux Mémo laisse cependant en suspens une question cruciale : dans la grande conversion qui s’annonce, le partage des coûts et des sacrifices sera-t-il équitable ?
APPIS
« Mémo sur la nouvelle classe écologique » ou le vadem-mecum du parti terrestre
Dans leur ouvrage à paraître le 6 janvier 2022 aux éditions de La Découverte, les sociologues Bruno Latour et Nikolaj Schultz expliquent « comment faire émerger une classe écologique, consciente et fière d’elle-même ».
« Un spectre hante l’Europe et le reste du monde : l’écologisme ! », écrivent les sociologues Bruno Latour et Nikolaj Schultz. Pourtant, leur ouvrage ne s’ouvre pas de manière aussi théâtrale que le Manifeste du parti communiste (1847) de Marx et Engels. Il n’en a pas la vocation, ni même l’ambition, mais il en reprend la dramatisation. Les conflits ne sont plus seulement sociaux, mais géosociaux, affirment-ils. A la lutte entre les bourgeois et les prolétaires se superpose celle des « extracteurs » et des « ravaudeurs », écrivait déjà Bruno Latour dans Où suis-je ? (La Découverte, « Les Empêcheurs de penser en rond », 186 pages, 15 euros), c’est-à-dire entre les extractivistes et toute une cohorte d’activistes.
La lutte des classes n’est plus aujourd’hui la même que celle des siècles passés. Nous avons changé de monde, nous n’habitons plus sur la même Terre. Nous ne vivons plus dans le monde dépeint par les Modernes, qui, du XVIIe au XXe siècle, se projetaient dans un univers infini où le progrès illimité apporterait bonheur et prospérité. Avec la crise climatique, nous redécouvrons la Terre, c’est-à-dire cette fine peau de quelques kilomètres d’épaisseur qui recouvre le globe terrestre et que certains scientifiques appellent la « zone critique » ou d’autres, « Gaïa », comme le physiologiste britannique James Lovelock ainsi que le philosophe Bruno Latour.
Une enveloppe, notamment composée d’atmosphère et d’océans, façonnée par l’ensemble des vivants et sur laquelle nous devons désormais « atterrir », au lieu de vivre hors-sol. « Nous ne sommes plus des humains dans la nature, mais des vivants au milieu d’autres vivants », résument Bruno Latour et Nikolaj Schultz. Un changement de cosmologie illustré par l’épidémie de Covid-19 et qui donne, selon le philosophe Patrice Maniglier, une grande acuité à la pensée de Bruno Latour : « Ce n’est pas nous qui sommes devenus latouriens ; c’est notre temps » (Le Philosophe, la Terre et le virus. Bruno Latour expliqué par l’actualité, Les liens qui libèrent, 268 pages, 19 euros).
Autrefois, donc, les conflits se nouaient autour des rapports de production, entre ceux qui détenaient le capital et ceux qui vendaient leur force de travail. Or aujourd’hui « le système de production est devenu un système de destruction ». Tous les rapports scientifiques en attestent : afin de continuer à vivre sur cette planète surchauffée, rongée par les zoonoses, ravagée par les torrents de boue et les incendies de forêt, nous devons changer de direction. Du logement à l’alimentation, de l’énergie à la mobilité, les conflits portent désormais sur les « conditions d’habitabilité ». C’est pourquoi « la production n’est plus notre seul horizon », expliquent Bruno Latour et Nikolaj Schultz.
Le rôle historique des écologistes
Une force politique peut porter ce combat, même si les auteurs reconnaissent qu’elle n’est, pour l’heure, qu’une fiction théorique : la « nouvelle classe écologique ». Comme les libéraux et les socialistes ont su le faire en leur temps, tout au long des XIXe et XXe siècles, les écologistes pourraient assumer leur rôle historique, qui consiste ainsi à « maintenir les conditions d’habitabilité de la planète ».
Pour les capitalistes libéraux comme pour leurs principaux opposants, il fallait accroître la production, le clivage se faisait sur la répartition et la distribution des richesses. Et les rares changements de propriétaires – entre bourgeois et prolétaires – n’empêchaient pas les « forces productives » d’épuiser la terre. Il fallait « aller de l’avant ». Mais comment mobiliser « quand le mot d’ordre apparaît comme : “En arrière toute !” », se demandent les auteurs. Sans doute pas en étant « décroissant », car il faut maintenir le besoin et l’envie de prospérer. Encore moins en étant réactionnaires (« Le sol des réactionnaires est encore plus abstrait et stérile que celui des globalisateurs »).
Ecologiser, cela consiste tout d’abord à « superposer le monde où l’on vit avec le monde dont on vit », disent les auteurs. Car les classes géosociales dessinent une tout autre cartographie : un paysan du Limousin est relié à l’Amazonie par le soja que son semencier importe du Brésil, un cadre urbain est dépendant des mines de lithium qui alimentent son vélo électrique. La notion de territoire a elle-même changé. C’est pourquoi l’écologisation s’affranchira des frontières et des Etats-nations.
La classe écologique doit donc prendre en charge les conditions d’habitabilité, et nouer de nouvelles alliances avec des univers sociaux qui lui semblaient éloignés. Chacun en a fait l’expérience. Que ce soit au sujet de la chasse, du véganisme ou des éoliennes, l’écologie divise les familles, les amis ou les collègues de travail. Mais elle relie aussi à d’autres mondes sociaux. C’est pourquoi il faut passer de la lutte des classes à la « lutte des classements ».
Poursuivre le « processus de civilisation »
Puisque le communisme s’est échoué et que les élites libérales ont trahi, assurent Bruno Latour et Nicolas Schultz, les écologistes peuvent prendre le relais. Mais avec « fierté », précisent-ils. Or l’écologisme est souvent honteux. Et parfois même ennuyant et culpabilisant, estiment les auteurs : « L’écologie politique réussit l’exploit de paniquer les esprits et de les faire bâiller d’ennui ». Alors que la classe écologique peut être sûre d’elle-même, d’autant qu’elle est « plus rationnelle », n’hésitent pas à affirmer les auteurs. Il faut ainsi poursuivre le « processus de civilisation » analysé par le sociologue Norbert Elias, qui a étudié la façon dont la bourgeoisie avait supplanté l’aristocratie en Europe, en imposant non seulement un rapport de force, mais une culture.
On a parfois reproché à la nouvelle pensée écopolitique, et à Bruno Latour en particulier, de n’être pas assez « radicale ». Or Bruno Latour est sur ce point assez clair. La classe écologique est « de gauche, et de gauche au carré ». Elle reprendrait même, « en l’amplifiant, l’histoire de la gauche émancipatrice ». Car non seulement elle s’oppose à l’« économisation », mais également au règne de la production. Le signe, macabre, de ce passage de témoin, en attesterait : « Les militants écologistes sont maintenant plus nombreux à se faire assassiner que les syndicalistes. »
A l’aide d’un nouveau matérialisme, non plus dialectique, mais que l’on pourrait qualifier de matérialisme écologique, cette nouvelle classe géosociale pourrait régénérer et réorienter cet idéal. Voici, en tout cas, même si « la vie politique est à son plus bas », un ouvrage destiné à reprendre fièrement ce combat.
« Mémo sur la nouvelle classe écologique », de Bruno Latour et Nikolaj Schultz (La Découverte, « Les Empêcheurs de penser en rond », à paraître le 6 janvier 2022, 96 pages, 14 euros)