Nazario Quispe Amau s’apprête à dévoiler un petit trésor. Dans une bâtisse en torchis qui fait office d’écomusée du Parc de la pomme de terre, un immense territoire se déployant sur plus de 9 000 hectares dans la région de Cuzco, dans le sud-est du Pérou, des centaines de variétés du tubercule, aux formes et aux couleurs insoupçonnées, sont conservées à l’abri de la lumière. Nazario Quispe Amau est un des « gardiens de la pomme de terre » et technicien du parc. L’inventaire qu’il dresse dévoile un petit aperçu des quelque 1 400 variétés qui y sont cultivées, sur pas moins de 4 000 existantes dans le pays, berceau de « la papa ».

« Il y a la pomme de terre “serpent” », longue d’une dizaine de centimètres et tordue, indique l’homme à la carrure robuste et à l’air affable, père de cinq enfants. « Et voici “les griffes de chat et les pattes de puma” », qui présentent de petites excroissances, ou encore la « nez d’alpaga ». Il saisit aussi « celle qui fait pleurer la belle-fille », textuellement en quechua – deuxième langue du pays et principale de cette région des Andes. « C’est le test qu’une mère fait à sa belle-fille avant de lui faire épouser son fils. Elle est toute bosselée et, par conséquent, très difficile à éplucher », s’amuse-t-il. Une diversité génétique fascinante.

Dans cette région des Andes, entre 3 600 et 4 200 m d’altitude, les paysans cultivent la pomme de terre depuis près de huit mille ans. Lancé il y a près de vingt-cinq ans, le parc a été pensé comme un laboratoire grandeur nature pour expérimenter, observer, conserver les variétés, et veiller à leur bonne reproduction. Il abrite six villages, éloignés les uns des autres, où vivent quelque 5 000 cultivateurs et leurs familles. Environ cinq « gardiens de la pomme de terre », spécifiquement formés pour sauvegarder les semences, sont présents dans chaque village.

Le paysage est parsemé de terrasses agricoles, de terrains abrupts et de petites parcelles à la biodiversité exceptionnelle. « Il y a un long processus de sélection pour obtenir une telle biodiversité, éclaire l’anthropologue Ingrid Hall, de l’université de Montréal, qui a mené de nombreuses recherches au sein du parc. Les paysans d’ici montrent une claire volonté de diversifier les cultures. Lorsqu’ils remarquent un nouveau matériel végétal, ils essaient, expérimentent, conservent ce qui est intéressant et le replantent. » Le parc est un véritable grenier alimentaire et génétique.

« C’est un réservoir pour l’humanité », s’enthousiasme Nazario Quispe Amau, en poussant une lourde porte en bois conduisant dans la « banque de semences » du parc. « C’est ici qu’on stocke notre collection locale », avance-t-il fièrement, avant de s’excuser : « C’est un peu vide en cette saison, car les semences viennent d’être replantées [en septembre], mais on en conserve jusqu’à 700, ce qui assure la préservation dans le cas d’une mauvaise récolte. »

Dans le bâtiment en torchis, les fenêtres au niveau du sol et des bassins d’eau maintiennent une température qui avoisine les 7 ou 8 °C. « Nous pouvons les garder pendant un an et, par sécurité, il en existe une copie génétique au Centre international de la pomme de terre [le CIP, à Lima, la capitale] et une autre à la Banque mondiale des semences [en Norvège], où leur survie sera assurée pendant cent cinquante à deux cents ans », affirme Nazario Quispe Amau. « Cela sert aussi pour les paysans qui perdent leurs semences. On peut leur en donner différentes variétés, pour qu’ils les reproduisent et les multiplient. » Une richesse dont s’enorgueillissent les populations locales, conscientes du trésor alimentaire qu’elles ont entre leurs mains. Nutritive, sacrée, la pomme de terre est très valorisée et surtout indispensable à l’alimentation.

« On l’accompagne avec d’autres aliments, mais c’est la base de tous les repas, du petit-déjeuner au souper, assure Lydia Pacco, agricultrice du parc, tandis que dans ses bras, son bébé âgé d’un an avale goulûment une papa. Elle est très bonne pour la santé ». Elle contient des fibres, des protéines, certaines variétés du calcium « et elles sont enrichies avec de l’engrais naturel, de mouton ou d’alpaga », poursuit la jeune femme.

Changement climatique

L’enjeu de la préservation de ces variétés est donc clé pour la sécurité alimentaire de la région, alors que le parc fait face aux effets du changement climatique, qui affecte la production. « Les pommes de terre montent », décrit Nazario Quispe Amau : elles ont gagné plus de 300 mètres en altitude, à cause de la hausse des températures.

« Les cultures sont déplacées », confirme Tammy Stenner, originaire du Canada et coprésidente de l’association ANDES, organisme à l’origine de la création du parc et qui sert de pont entre scientifiques, agronomes et paysans andins. « En coopération avec le CIP à Lima, on étudie justement différents gènes, les plus résistants, ceux qui répondent au changement climatique, aux maladies ou à la sécheresse. Les paysans eux, voyant que le climat se modifie, tentent d’adapter les pommes de terre à d’autres conditions, car on ne peut pas monter plus haut que les cimes. “On ne peut pas les faire pousser dans le ciel !”, nous a un jour dit un ancien », relate-t-elle.

Et pourtant, les paysans andins repoussent déjà les limites depuis des millénaires. Certaines variétés sont cultivées jusqu’à plus de 4 500 mètres d’altitude. C’est le cas de celle, amère, qui va servir à faire des pommes de terre déshydratées, recherchées pour leurs qualités nutritionnelles et leur longévité. Dans son cellier, Elias Quispe compte ses sacs en toile de jute qui contiennent chacun 12 kg de tubercules. Comme cet agriculteur, chaque famille dispose de réserves qui vont constituer leur alimentation pour un an au minimum.

« Les pommes de terre déshydratées, telles que le chuño [qui ressemble à une petite pierre noire] ou la moraya [blanche], se conservent en moyenne trois à quatre ans », décrit le jeune père de famille. « Et même jusqu’à quinze ans », précise Nazario Quispe Amau. « Pour les préparer, on les écrase avec les pieds et on les met deux semaines dans un trou d’eau, puis elles vont sécher et prendre le gel [pendant l’hiver austral, vers le mois de juin, l’amplitude thermique est très élevée entre le jour et la nuit, permettant ce processus]. Elles sont extrêmement résistantes aux maladies, au froid, à la grêle », explique-t-il.

« Ce sont elles qui ont permis à l’Empire inca de stocker, de développer une politique sociale et de sauver les habitants de famines », ajoute l’anthropologue Ingrid Hall. Dans le parc, le « gardien de la pomme de terre » Nazario Quispe Amau croit lui aussi fermement que le tubercule peut sauver le monde : « Les semences produites ici ne sont pas seulement pour le Pérou, mais pour le monde entier. »