
Invasion de l’Ukraine : « Peut-on encore défendre la nuance quand le monde s’embrase ? »
Sur la guerre en Ukraine, la France et l’Europe doivent faire entendre une voix singulière, celle de la diplomatie, qui consiste à prendre en compte la psychologie et les intérêts de l’adversaire pour éviter l’escalade.
Peut-on encore défendre la nuance quand le monde s’embrase ? Y a-t-il la moindre subtilité qui vaille quand un pays est agressé, bombardé, envahi ? L’essentiel alors est de dénoncer l’agresseur et de soutenir le peuple qui se bat pour défendre son droit le plus fondamental. Certes. Mais cela interdit-il justement toute réflexion ? L’histoire nous a montré maintes fois que les proclamations péremptoires et les démonstrations d’élan guerrier sont rarement la preuve d’une juste analyse. Elles ne sont même pas celle d’un éventuel courage.
En 1999, quand l’Otan bombarda Belgrade, on tenta d’alerter sur la folie d’une opération qui détournait l’Otan de son objet et en faisait l’instrument d’une ingérence occidentale dont les conséquences seraient lourdes. En 2003, Marianne, à nouveau, fut l’un des premiers médias à soutenir la position de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin, à une époque où les néoconservateurs français tenaient le haut du pavé et prêchaient la croisade contre l’« axe du mal ». En 2011, enfin, quand, une fois encore, l’ensemble de la classe médiatique et politique applaudissait aux exhortations enfiévrées d’un Bernard-Henri Lévy, au point de trouver légitime la violation par l’Otan du mandat de l’ONU, Marianne faisait entendre une voix dissonante. Non pas pour le plaisir du contre-pied, mais parce qu’il fallait alors que quelques-uns rappellent à l’Occident le danger mortel que constituaient son discours messianique et sa certitude d’incarner le Bien au point de s’autoriser à déstabiliser le monde.
« Il n’y a que deux côtés à la barricade », se plaisent à répéter ceux qui rêvent de rejouer les épopées glorieuses. Encore faut-il ne pas avoir rêvé de la barricade. Encore faut-il ne pas jubiler de se croire auréolé de courage et de gloire sur sa barricade. Encore faut-il, surtout, ne pas parler de barricade depuis un bureau feutré, derrière un écran dans lequel il est si facile de voir le reflet de Malraux. Malraux, justement, écrivait qu’il faut « faire la guerre sans l’aimer ». Depuis quelques années, une expression sature le paysage médiatique : le « retour du tragique ». Oui, l’illusion de la fin de l’Histoire s’est dissipée. Le délire néoconservateur d’une victoire de la « démocratie libérale » aussi. C’est ce délire qui a conduit au chaos en Irak et en Syrie. C’est ce délire, aussi, qui a empêché d’entendre ce que professe, depuis vingt ans, Vladimir Poutine, et que son isolement et sa paranoïa lui ont fait mettre à exécution. « Faire la guerre sans l’aimer » c’est savoir qu’elle est un risque, mais se garder de l’appeler de ses vœux pour se rêver en Jean Moulin. C’est justement relire les phrases sublimes et tragiques de Malraux sur ce que la guerre fait aux hommes…
Tenaille réactionnaires versus atlantistes
Nous sommes pris en étau entre les authentiques réactionnaires, pour qui la détestation de la modernité et des droits individuels justifiait qu’on vît en Vladimir Poutine un rempart de la « civilisation chrétienne » contre la décadence, et les atlantistes forcenés, pour qui la supériorité morale de l’Occident autorisait qu’on méprisât toute volonté russe de préserver une aire géographique d’influence. Les premiers font heureusement amende honorable. Prévenir la crise démocratique et le recul de l’universalisme en France ne passera jamais par la complaisance envers le contraire de la démocratie et de l’universalisme. Les seconds, en revanche, considèrent que l’Histoire leur donne raison, que ce qui arrive était inéluctable, quand c’est justement la politique qu’ils ont soutenue qui l’a provoqué.
Pourquoi avons-nous douté jusqu’au dernier moment d’une invasion imminente de l’Ukraine ? Parce qu’Emmanuel Macron, comme Volodymyr Zelensky, dans leur volonté de ne pas suivre aveuglément les décisions américaines, émettaient des doutes. Et parce que, loin de tous ceux qui applaudissent désormais à l’alignement de l’Europe derrière les États-Unis et l’Otan, nous croyons que, jusqu’au bout et dans la continuité de ce qu’a tenté Emmanuel Macron, la France et l’Europe doivent faire entendre une voix singulière, celle de la diplomatie, qui consiste à prendre en compte la psychologie et les intérêts de l’adversaire pour éviter l’escalade. Sur ce point, les positions de Nicolas Sarkozy ont été les plus raisonnables : discuter avec les Russes, jusqu’au bout, car ce qui remplacera la diplomatie sera la guerre totale, et concevoir des institutions du XXIe siècle, car l’Otan, l’ONU, le G7 et le G20 ont démontré leur inefficacité.
En 1962, quand le monde fut au bord de la guerre nucléaire, de Gaulle a été le premier chef d’État à assurer Kennedy de son soutien. La France était du côté des États-Unis. Mais elle restait malgré tout non alignée. Ou, plutôt, c’est parce qu’elle était non alignée que son soutien fut immédiat et important. Encore faut-il rappeler que, dans cette crise des missiles de Cuba, nul n’avait trouvé normal qu’une des deux puissances installât des missiles à quelques centaines de kilomètres de l’autre. C’était bien un casus belli. Mais la chute du mur de Berlin nous avait fait croire que tout cela était fini et que l’unique superpuissance pouvait donc étendre sa sphère partout où elle le voulait, et repousser la Russie dans ses frontières les plus restreintes. Le président de la République, dans un communiqué, exhorte les soldats français à l’extrême retenue pour éviter tout incident. Jamais nous n’avons été aussi proches du gouffre.
Natacha Polony
Crise en Ukraine : la guerre en Europe… sans les Européens
Ni les États-Unis, ni la Russie ne veulent la neutralité de l’Ukraine. Reste à savoir si ce jeu de guerre a une fin.
C’est donc la guerre. Une fois de plus, le continent européen voit sur son sol les bombardements, les tirs de missile, la destruction, la mort. La guerre, bien sûr, était déjà là depuis de nombreuses années, sous forme sporadique. Mais, à force d’ouvrir le couvercle, le diable finit par sortir de sa boîte, et nul ne sait plus l’y faire rentrer. Vladimir Poutine sait-il jusqu’où il veut – et peut – aller ? Il vient de torpiller les derniers espoirs de paix. Et de donner raison à des États-Unis qui, eux aussi, ont tout fait, depuis trente ans, pour en arriver là.
Le jusqu’au-boutisme russe était-il écrit d’avance ? Nul ne peut refaire l’Histoire, mais se remémorer l’ensemble des événements qui marquent les relations entre la Russie et l’Otan depuis la chute de l’empire soviétique permet de comprendre un processus qui n’avait rien de fatal mais qui ressemble au besoin furieux, pour les États-Unis, de pousser leur avantage. Car s’il est stupide de minimiser l’aspiration démocratique des Ukrainiens et leur volonté de s’affirmer comme une nation indépendante, force est de reconnaître que, dès l’éclatement de l’URSS, cette aspiration et cette volonté ont été encouragées, soutenues et sponsorisées par les États-Unis. Et si nul ne peut interdire à l’Ukraine de demander son adhésion à l’Otan, rien, pour autant, n’oblige les Américains à laisser penser que cette demande pourrait aboutir.
Otan : vingt ans d’échecs
Rembobinons un peu le film. En 1991, après la chute du Mur et l’indépendance des anciennes républiques d’URSS, les États-Unis s’engagent, en échange de l’acceptation par la Russie du nouvel état des lieux, à ne pas étendre l’Otan à ses frontières. Les jeunes démocraties de l’Est rejoignent en revanche l’Union européenne, comme un symbole d’une Europe réunifiée autant que parce qu’elles offrent un formidable marché à la main-d’œuvre à la fois qualifiée et sans aucune protection. Cependant, les pays limitrophes de la Russie – l’Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie – restent pour l’heure dans la sphère de Moscou. Mais les États-Unis vont soutenir avec ostentation les révolutions anti-Russes, jusqu’à celle de Maïdan, en 2014, qui renverse le gouvernement prorusse par une alliance baroque des démocrates pro-Occidentaux et des groupuscules nationalistes et néonazis.
Bien évidemment, les menées de Vladimir Poutine pour maintenir le cordon sanitaire autour de la Russie ne font pas dans la subtilité. Les derniers épisodes sont d’ailleurs d’une confondante banalité : soutien aux républiques autonomes, infiltration, dénonciation d’incidents nécessitant une intervention pour « maintenir la paix »… On croirait un mauvais film. Mais la nervosité du chef du Kremlin a une histoire. Nous avions évoqué l’affaire Khodorkovski et les visées américaines pour prendre possession des matières premières russes et installer un pouvoir pro-Américains à Moscou, mais il faut y ajouter l’histoire récente de l’Otan.
Lorsqu’Emmanuel Macron, en novembre 2019, déclare, dans The Economist,que l’Otan est en état de « mort cérébrale », il dresse le constat de vingt ans d’échecs de l’organisation et d’une situation désormais absurde. La marine turque vient de menacer un navire français en Méditerranée occidentale sans que l’organisation (ni l’Union européenne) ne proteste. La Turquie, membre de l’Otan, colonise le nord de Chypre et confisque ses hydrocarbures, massacre les soutiens de l’Otan en Syrie et livre des armes à la Libye en rupture de l’embargo décidé par l’ONU. Et l’Otan ne réagit pas. Mais le mal vient de plus loin.
Résurrection
Le bombardement de Belgrade, en mars 1999, restera comme le symbole de la dérive de l’organisation ; une organisation créée pour défendre l’Europe contre une attaque de l’URSS et qui se retrouvait sans objet, sans projet, engagée dans une opération dont la conséquence fut le nettoyage ethnique des Serbes du Kosovo. Plus proche de nous, l’opération tout aussi illégitime en Libye. Les prétextes fournis par les grandes consciences habituelles ne masquent pas la réalité : l’Otan a provoqué un chaos en Libye, dont l’Afrique et l’Europe subissent encore les conséquences. Pis, c’est le non-respect par l’Otan du mandat confié par l’ONU – qui stipulait qu’il s’agissait d’empêcher le massacre de Misrata mais certainement pas de renverser Kadhafi – qui a convaincu Vladimir Poutine de ne plus jamais accepter ce genre d’opération. La Russie n’avait pas mis son veto à l’intervention en Libye, elle l’opposera systématiquement à toute intervention en Syrie.
Aujourd’hui, cette organisation zombie retrouve, grâce à Vladimir Poutine, une existence, et même un attrait. Alors que l’unique solution pour l’Ukraine eût été la « finlandisation », un statut neutre garantissant qu’elle ne basculerait ni dans un camp ni dans l’autre, ce sont désormais la Finlande et la Suède qui disent vouloir adhérer à l’organisation si la Russie venait à envahir l’Ukraine. Ni les États-Unis ni la Russie ne veulent la neutralité de l’Ukraine. Les affaires du fils de Joe Biden ne font que démontrer, comme le dit un peu brutalement le président russe, que « l’Ukraine est une colonie américaine » ou du moins que les Américains aspirent à ce qu’elle le devienne. Et les manœuvres de Vladimir Poutine rappellent qu’il ne veut l’Ukraine que soumise. Reste à savoir si ce jeu de guerre a une fin. Une chose est sûre : il se joue en Europe, mais sans les Européens.