Sélectionner une page

Les 60 ans des accords d’Evian : les pieds-rouges ou la solidarité internationaliste

Après l’indépendance de l’Algérie, en juillet 1962, quelques dizaines de milliers de militants français anticolonialistes affluent dans le pays pour « réparer les dégâts » de la guerre. S’ils ont « le cœur à gauche », la majorité d’entre eux n’ont aucune attache partisane.

Longtemps, les pieds-rouges n’ont pas existé. Invisibles, inaudibles, absents des romans nationaux où ils n’avaient pas place. A l’inverse des pieds-noirs, dont l’exode spectaculaire a marqué les esprits et la culture française, l’arrivée de ces jeunes Européens dans l’Algérie indépendante est passée presque inaperçue. Pas d’Albert Camus ni d’Enrico Macias parmi eux. Hormis quelques figures de la lutte anticoloniale, comme celle du communiste Henri Alleg, auteur de La Question (Minuit, 1958), ou celle de la « porteuse de valises » Hélène Cuenat, évadée de la prison de la Petite Roquette, en février 1961, et que la presse française avait baptisée « la Tigresse », aucun de ces extravagants migrants, emplis de curiosité et d’espérance dans la révolution algérienne, soucieux de « réparer les dégâts » de la guerre et du colonialisme, n’est célèbre, ni même connu. Certains le deviendront plus tard, mais pour d’autres raisons, à l’instar d’un Gérard Chaliand ou d’une Marceline Loridan. En cet été 1962, l’« été Far West », selon le mot du médecin militant Michel Martini, personne ne les remarque.

Le terme de pied-rouge a-t-il été inventé par l’écrivain Kateb Yacine, soucieux de célébrer l’« homme nouveau », version algérienne, ou par le journaliste Edmond Brua, raillant ces « bolcheviques » débarquant à Alger, à contre-courant des pieds-noirs, dans un pays dont ils ne savent rien ? Son origine demeure obscure. Drôle de nom, en tout cas, que celui de pied-rouge – drôles de gens surtout !

Une tribu hétéroclite

Pour commencer, ils ne sont pas nombreux : quelques dizaines de milliers, tout au plus, chacun jalousement attaché à son lien singulier avec l’Algérie. S’ils ont « le cœur à gauche », ces anticolonialistes sont rarement des têtes politiques, ni des militants chevronnés. Médecins, instituteurs, agronomes, étudiants, artistes ou journalistes, certains ont déserté l’armée française ou se sont insoumis, quelques-uns ont fait partie des réseaux de soutien au Front de libération nationale (FLN), d’autres sont des syndicalistes ou des membres d’associations chrétiennes.

Cette tribu hétéroclite compte en son sein des communistes et quelques trotskistes. Mais la majorité n’a aucune attache partisane. « La révolution, à l’époque, on ne pouvait pas la faire en France », expliquera Eugénie Dubreuil. Issue d’une famille modeste de province, la jeune femme est alors membre de la Fédération anarchiste. « La France, c’était Charonne, c’étaient les Algériens jetés à la Seine, ce pourrissement de la vie politique, cet étouffement ! Moi, j’avais envie de vivre, d’avancer. C’est surtout ça, je crois, qui m’a convaincue d’aller en Algérie. L’envie de vivre, oui ! Plus que la révolution. » Elle fera le saut en 1963, rejoignant son amoureux, Georges Chatain, reporter à l’hebdomadaire Révolution africaine, alors dirigé par l’avocat Jacques Vergès. Eugénie Dubreuil devient enseignante à l’Ecole des beaux-arts d’Alger.

Les pieds-rouges n’ont jamais pesé, sinon à l’extrême marge, sur les choix politiques de la jeune République algérienne

« C’était le temps des utopies, des turbulences, le temps de l’Afrique », rappellera Jean-Marie Boëglin, qui fut chef d’un réseau lyonnais de soutien au FLN avant de s’installer à Alger, où il participa à la naissance du Théâtre national algérien (TNA). Les années 1960 sont celles des mouvements de libération africains. Alger la blanche est devenue Alger la rouge. Mais un rouge particulier, éloigné du système soviétique. « Alger, c’était la Havane », résumera Pierre Avot-Meyers, ouvrier métallurgiste et militant « pabliste » – groupe trotskiste, dont le leader, Michel Raptis, dit Pablo, a contribué à l’adoption des décrets sur l’autogestion, en mars 1963. Qu’on ne s’y trompe pas, cependant : les pieds-rouges n’ont jamais pesé, sinon à l’extrême marge, sur les choix politiques de la jeune République algérienne. Leurs témoignages sur les premières années de l’Algérie indépendante sont, en revanche, particulièrement éclairants et précieux.

Leur histoire, commencée dans l’effervescence collective, s’est souvent terminée sans gloire, parfois dans la douleur, le silence et la solitude, notamment pour les plus engagés auprès du président Ahmed Ben Bella, chassé du pouvoir par Houari Boumediene, en juin 1965. Le colonel putschiste préfère aux remuants pieds-rouges – dont certains sont emprisonnés et torturés, avant d’être expulsés vers la France – les sages bataillons de « coopérants techniques », envoyés par l’Etat français.

Les pionnières des combats humanitaires

Les pieds-rouges n’auraient-ils donc été que des « idiots utiles », comme certains d’entre eux, après coup, ont feint de le penser d’eux-mêmes ? L’équipe de la Cinémathèque, animée par Jean-Michel Arnold, ou celle de René Vautier, et son cinéma ambulant, ont fait de l’agit-prop avant la lettre, projetant Nosferatu (de F. W. Murnau, 1922), Le Mépris (de Jean-Luc Godard, 1963) ou Le Sel de la terre (d’Herbert Biberman, 1954) devant des publics souvent analphabètes, toujours curieux et assoiffés du monde. La docteure Annette Roger, neurophysiologiste de haut niveau, devenue l’une des plus importantes responsables du ministère algérien de la santé, ou l’infirmière Mireille Desrez, ex-équipière de la Cimade, nommée directrice des études au centre d’enseignement médical de Constantine, ont formé des bataillons de blouses blanches, dans un pays « clochardisé », qui ne comptait, au sortir de la guerre, qu’une centaine de médecins pour 9 millions d’habitants. Elles furent, sans le savoir, des pionnières de la solidarité transfrontière et des combats humanitaires.

Ce n’est qu’à l’orée des années 2000, près de quarante ans plus tard, que certains pieds-rouges ont écrit leurs mémoires – souvent avec humour. Ils y décrivent l’enthousiasme enfiévré des années 1962-1963, puis le désenchantement devant les dérives d’un régime prédateur, dominé par l’armée – sentiments auxquels les protestataires du Hirak ont donné, en 2019, un singulier écho. Paradoxalement, c’est en France que les anticolonialistes – parmi eux, les pieds-rouges – ont été entendus. L’Etat, par la voix de ses présidents, a fini par reconnaître, en 1983, la réalité de la guerre menée en Algérie ; et, plus récemment, de la torture, pratiquée par l’armée française. Tardive victoire ? La plupart des pieds-rouges ne sont plus là pour s’en féliciter.

Catherine Simon, ancienne correspondante du Monde à Alger. Auteure d’Algérie, les années pieds-rouges. Des rêves de l’indépendance au désenchantement (1962-1969), La Découverte, 2009 ; Livre de poche 2011.


Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *