Répercussions psychiques de la guerre en Ukraine: réinjecter des mots, de la vie et du lien contre l’angoisse

UKRAINE – Alors que le cadre collectif, le lien social et la santé psychique en France se trouvent déjà grandement éprouvés par le terrorisme, les crises sociales successives, l’incertitude liée au dérèglement climatique et la pandémie de Covid, la guerre en Ukraine apparaît comme une nouvelle mise à l’épreuve.
En thérapie, l’actualité se déploie chez certains en toile de fond comme un bruit sourd, lancinant, qui jette une ombre inquiétante sur des préoccupations préexistantes. Jade, déjà désabusée par sa vie professionnelle, fait part de difficultés de concentration. Elle évoque une perte de sens, un sentiment d’inanité, de vide, face à son travail qui lui semble stérile. D’autres évoquent un sentiment d’insécurité et d’impuissance, la crainte d’une extension mondiale du conflit, ses répercussions financières.
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La médiatisation de la guerre en Ukraine, un facteur de stress amplifiant des fragilités préexistantes
L’actualité prend une toute autre ampleur chez des patients souffrant de troubles anxieux très lourds, qui manifestent une véritable détresse et font part de projections cataclysmiques. L’anxiété généralisée de Lucie, jeune patiente de 19 ans, la plonge dans un état de tension et d’inquiétude permanent. Ses comportements d’anticipation excessives, son besoin de contrôle et d’évitement du danger potentiel la mènent à se replier sur elle-même – repli accentué au gré des confinements successifs liés à la pandémie, et qui prend aujourd’hui des proportions préoccupantes. Elle évoque en séance une vidéo de la guerre en Ukraine, le regard embué de larmes. Un mouvement de panique sur fond de détonations, les corps sous les décombres, les cris. Le silence qui s’en suit vient témoigner d’une sidération partagée face aux scènes de chaos, où la mort s’immisce par effraction.
La médiatisation de la guerre via les réseaux sociaux, les chaînes d’information en continu, la radio, les notifications inopinées sur le téléphone, assaille quotidiennement d’images douloureuses. Elles nous confrontent à la mort, à la barbarie, à la tragédie de ces femmes et de ces hommes que la guerre astreint à un départ marqué par la soudaineté, la brutalité, entraînant un vécu de rupture radicale avec leur communauté, des séparations, des pertes. Même à distance, l’impact de ces traumatismes de guerre n’est pas négligeable, et chacun y répond selon ses propres modalités psychiques et physiques.
Ayana, elle, a éteint phobiquement la radio comme la télévision depuis deux semaines. Elle s’épuise, dans une stratégie d’évitement très élaborée, à tenir à distance tous les médias, toutes les rencontres qui pourraient la confronter à l’actualité, qui fait l’objet d’un véritable interdit de penser. Mais son sommeil est parasité par des cauchemars: elle rêve de scènes de violence où les exactions se multiplient, où la ruée collective désordonnée est marquée par la précipitation, l’affolement et le chaos de la foule.
«Ce qu’on ne peut pas dire, on ne peut pas le taire.» : Françoise Davoine – Histoire et trauma: la folie des guerres, 2006
Ayana a assisté, il y a quelques années, à une fusillade militaire en lien avec les événements politiques de son pays d’origine, durant laquelle des civils furent abattus. Si l’évocation de la guerre en Ukraine lui est insupportable, c’est que ces images se télescopent avec un souvenir traumatique, qu’elle cherche à tout prix à tenir hors d’elle, mais qui insiste par un véritable harcèlement intérieur. En se coupant des médias, elle cherche à se couper de ses propres éprouvés, pour se soustraire à l’angoisse générée par un déferlement d’affects trop puissants. En résulte une perte de contact affectif avec elle-même, et ses traumatismes, enfermés dans le mutisme durant la journée, se fraient un chemin de force lorsqu’elle baisse la garde, la nuit, à travers ses cauchemars.
L’actualité peut susciter des reviviscences traumatiques chez celles et ceux qui ont été exposés à des situations similaires par le passé, mettant face à la nécessité de soigner des plaies psychiques encore à vif. Ce qui rend un événement traumatique est avant tout l’impossibilité de se le représenter mentalement: l’événement, du fait de sa violence et de sa force d’effraction, est resté comme un corps étranger, et suscite la crainte permanente de son retour. Comme le formulait Françoise Davoine, “Ce qu’on ne peut pas dire, on ne peut pas le taire.” (Histoire et trauma: la folie des guerres, 2006).
Contre les deux extrêmes du déni et de l’hyper-empathie face à la guerre: réinjecter des mots, de la vie et du lien social
Si l’empathie démesurée et les conduites de sur-implication affectives rendent insoutenable l’impuissance devant certaines situations, y renoncer en se rendant insensible trouve un effet véritablement destructeur. Alors que la crise sanitaire épuisait déjà la volonté à force de craintes et d’espoirs déçus, beaucoup se laissent gagner par l’apathie et la lassitude. Les mots manquent pour saisir l’horreur de la guerre, mais il ne faut pas céder au premier réflexe du repli sur soi. Comme l’écrivait Anton Tchekhov, “l’indifférence est une paralysie de l’âme, une mort prématurée” (A. Tchekhov, Récit d’un inconnu et autres nouvelles (1893), Paris, Gallimard, 2009).
Il s’agit, pour les plus sensibles et les plus anxieux, de se préserver d’une identification débordante au vécu des victimes, sans y perdre pour autant son empathie. Il est primordial de mettre en circulation, par la parole, ce que l’actualité génère en soi: la communication verbale et le partage d’affects, au fondement de toute communication humaine, est indispensable pour réinjecter de la vie et du lien, là où prévalent le mortifère et la déliaison. La mise en parole de ces images brutes, de ces ressentis, permet de réceptionner et d’assimiler, progressivement, ce qui semble inintégrable.
Pour Ayana et pour d’autres, cette actualité tragique offre une passerelle pour traiter des expériences traumatiques personnelles qui, restées longtemps sans récit, appellent une possibilité de remémoration et une narration habitée, pour s’apaiser progressivement. Il importe de considérer la tonalité vivante de la tristesse qui, lorsqu’elle surgit, représente déjà une remise en mouvement, une réanimation de la vie psychique permettant de se reconnecter à soi-même: en sortant de son “anesthésie affective”, qui vérouillait la porte aux informations autant qu’à ses émotions, Ayana retrouve une forme de présence à elle-même, aussi douloureuse soit-elle. Le concept de résilience, emprunté à la physique par Boris Cyrulnik et Claude Seron, véhicule l’idée d’une capacité de la matière à retrouver sa forme initiale après avoir été soumise à une pression extérieure. Mais la reconstruction de soi, après un traumatisme, se caractérise moins par un retour à un état antérieur que par le fait de retrouver un nouvel équilibre salutaire, enrichi de la confrontation à des épreuves importantes.
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«La mise en parole de ces images brutes, de ces ressentis, permet de réceptionner et d’assimiler, progressivement, ce qui semble inintégrable.»
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S’il ne faut pas réprimer à tout prix la tristesse, de même, il ne faut pas s’empresser à couvrir, à étouffer l’angoisse avant même qu’elle ne puisse s’exprimer. Lorsque l’angoisse nous prend, le monde et la possibilité de l’habiter se réduisent (l’étymologie latine de l’angoisse véhicule précisément l’idée d’un resserrement, rétrécissement à l’origine d’une gêne, tel un passage difficile à négocier). L’angoisse, qui est un affect diffus (à la différence de la peur, qui identifie une menace concrète), nécessite un espace d’expression qui lui permette de se déployer pour se qualifier, s’exprimer et finalement, s’apaiser, réouvrant vers d’autres possibles. Pour faire un pas en avant, on perd nécessairement l’équilibre un court instant! Dans le dialogue, ce qui était immobilisé, étriqué en soi, circule à nouveau et se transforme. Plutôt que d’engager un bras de fer contre l’anxiété, qui la renforce et l’auto-entretient, il importe de la prendre en considération et de l’apprivoiser par les mots.
Contre l’impuissance, la passivité et le sentiment de perte de contrôle : reconquérir une posture active
Pour atténuer le sentiment d’impuissance, l’angoisse voire l’accablement que peut susciter ce flot continu d’informations autour du conflit, la tentation de se couper de tous les écrans n’est pas une solution, et reviendrait à arracher une mauvaise herbe à la surface qui repousserait indéfiniment. Pour autant, plutôt que de laisser venir à soi machinalement des images et des (dés)informations, qui mettent en position de spectateur passif, il est préférable de choisir ses sources en priorisant des informations de qualité, et de limiter le temps consacré à s’informer.
Face à l’incertitude et l’imprévisible, éminemment anxiogènes, et plutôt que de s’engouffrer dans des projections pessimistes trop lointaines, mieux vaut se concentrer sur des actions à accomplir à court terme. Ainsi, participer à l’élan de solidarité collectif permet de récupérer une posture active, de se préserver un pouvoir d’action sur le monde, aussi modeste soit-il, là où la marge de manœuvre semble réduite. France Bleu a répertiorié géographiquement les différentes actions mises en place près de chez soi; et le gouvernement a recensé, sur Service-public.fr, les différents dispositifs en place depuis le début du conflit en Ukraine.
L’impact traumatogène de la guerre, comme du terrorisme, concerne moins l’arme utilisée ou l’événement en soi que l’intentionnalité et l’incarnation humaine de cette violence, surgissement brutal de la haine homicide : un humain jouit de la destruction d’un autre, et dispose de sa vie. L’irruption de cette violence attaque les fondements même d’une société, cherche à éradiquer tout lien social humanisant. La barbarie rompt le contrat qui lie les Hommes entre eux par l’écrasement des valeurs, du respect des règles sociales et des lois civilisatrices des interdits fondamentaux.
Liam, qui sera père pour la première fois d’ici quelques mois, se demande, désemparé, dans quel monde il accueillera sa petite fille. Mais donner la vie, c’est toujours donner la mort, car c’est la donner à un être mortel en le livrant à l’effort, à la lutte, aux combats de la vie. C’est parce que l’on a des enfants, une famille de cœur ou de sang, que l’on souhaite que le monde reste une terre d’accueil : sans perpective de transmission et de partage, nous perdrions l’une des raisons les plus fortes d’en prendre soin.
Le lien humain, fait de partage, d’entraide, de bienveillance et de sollicitude, constitue le meilleur remède à l’angoisse. Ce sont ces rencontres ré-humanisantes qui permettent de re-déployer, au-delà de ce qui a été perdu, abîmé, détruit dans ces existences meurtries, une force vitale. Cette mobilisation admirable à l’égard des réfugiés ukrainiens met en évidence, en parallèle, l’ambivalence et l’inhospitalité à laquelle se heurtent d’autres réfugiés exilés de leur pays d’origine, contraints à fuir les violences humaines et politiques ayant mis leurs vies en péril. La condition du demandeur d’asile gagne à être éclairée à la lumière de l’actualité et des tragédies personnelles que les individus traversent : ces réfugiés, étrangers à tous les pays, qui se voient refuser l’asile dans le pays où ils sont venus trouver refuge, nous rappellent l’importance de la résistance face aux crispations identitaires de plus en plus présentes, à la prolifération de discours sécuritaires qui assignent le sujet à cette place d’étranger indésirable. Il importe de saluer les initiatives citoyennes et associatives qui, souvent en creux des dispositifs institutionnels, parfois en marge de la loi, tentent de favoriser du lien social et luttent contre les tentatives de déshumanisation, dans la dynamique d’une désobéissance civile qui lutte pour la dignité humaine.