« Il n’est jamais trop tard pour agir en faveur du climat »
Stabiliser le réchauffement climatique nécessite d’agir dès maintenant, mais, contrairement à ce que l’on a pu lire dans les médias, il n’existe pas de date butoir au-delà de laquelle il n’y aurait plus rien à sauver, rappelle un collectif de scientifiques auteurs des trois volets du sixième rapport d’évaluation du GIEC, dans une tribune.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) concernant les options de réduction des émissions de gaz à effet de serre est un rappel à la réalité. Nous savions déjà que l’influence humaine sur le climat avait entraîné un réchauffement planétaire de 1,1 °C en moyenne sur la dernière décennie par rapport à 1850-1900.
Ce nouvel opus nous explique que, malgré des politiques climatiques de plus en plus nombreuses prises dans de nombreux pays, nous sommes loin d’être en route pour limiter le réchauffement à 2 °C, a fortiori à 1,5 °C. Sauf en cas d’action très rapide, soutenue dans le temps et à grande échelle, pour réduire fortement les émissions en 2030 et atteindre la neutralité carbone au milieu du siècle. Ce défi n’est pas hors de portée, c’est le message-clé du dernier rapport, mais il est, de fait, particulièrement ambitieux.
Avons-nous, pour autant, « trois ans seulement pour garantir un monde vivable », comme on a pu l’entendre dans les médias ? Cette affirmation en forme de compte à rebours particulièrement alarmiste ne figure pas dans le rapport. C’est pourtant ce qu’affirmait, dans son titre, la première dépêche de l’Agence France-Presse sur le sujet, publiée à l’instant même où le rapport était rendu public [le 4 avril] : « Emissions must peak before 2025 for “liveable future” » (« Les émissions doivent atteindre un sommet avant 2025 pour qu’un “avenir vivable” soit envisageable »). Abondamment reprise dans les médias nationaux et internationaux, elle sonne comme un nouvel avertissement adressé par la communauté scientifique à l’humanité, assorti d’une date butoir encore plus proche.
Tout ou rien
Cette affirmation n’est, cependant, pas cohérente avec les conclusions du rapport, et elle contribue même à en obscurcir les principaux messages.
En premier lieu, elle véhicule l’idée d’un tout ou rien. Soit nous agissons avant 2025, soit c’est la catastrophe. En réalité, les deux précédents rapports du GIEC, sur la science du climat et sur les impacts, l’adaptation et la vulnérabilité, ont montré que nous subissons déjà, dans toutes les régions du monde, l’intensification des impacts du changement climatique, et que ceux-ci vont aller croissant pour chaque accroissement de réchauffement supplémentaire. En retardant une franche réduction des émissions de gaz à effet de serre et la mise en place de mesures d’adaptation structurantes, nous sacrifions dès maintenant de multiples écosystèmes et l’habitabilité de certaines régions.
Pour autant, il n’y a pas, à ce jour, de seuil établi au-delà duquel il n’y aurait plus rien à sauver. Dit autrement, chaque fraction de degré de réchauffement évité compte, et il n’est jamais trop tard pour agir, même si nous devions, au moins temporairement, dépasser les 1,5 °C.
En second lieu, les Etats se sont déjà engagés à faire passer les émissions mondiales par un pic dans la décennie qui vient. Le rapport souligne que, si tous les Etats du monde respectent leurs « contributions nationales déterminées » – les engagements qu’ils ont pris dans le cadre de la mise en œuvre de l’accord de Paris –, les émissions mondiales seront, en 2030, légèrement en dessous de leur niveau de 2019. Des engagements aux actes, il y a évidemment un grand pas, et le rapport insiste bien sur le fait que des politiques et mesures complémentaires sont indispensables pour tenir ces objectifs.
Mais le vrai défi, plus que de faire passer les émissions mondiales de gaz à effet de serre par un pic, est de les réduire très rapidement et très fortement. Selon le rapport, il faudrait qu’elles aient chuté quasiment de moitié en 2030 par rapport à 2019 pour pouvoir stabiliser le réchauffement à un niveau proche de 1,5 °C. Et il faudrait qu’elles aient chuté de près d’un quart en 2030 pour pouvoir stabiliser le réchauffement sous 2 °C sans avoir à faire le pari de réductions vertigineuses entre 2030 et 2050.
Pour ce faire, le rapport identifie un ensemble d’« actions [qui] peuvent être prises dès à présent » pour « changer les trajectoires de développement, accélérer la réduction des émissions et les transitions dans tous les secteurs ». Ces options existent, dans tous les secteurs (énergie, bâtiments, industrie, transports, agriculture, services, villes), au niveau de la demande comme de l’offre. Les actions à mener pour en faciliter la mise en œuvre sont connues, par exemple réorienter les investissements et financements sous-jacents. Les mettre en œuvre rapidement et simultanément constitue en revanche un immense défi. Il n’est pas utile d’y ajouter, en plus, une date butoir artificielle.
Christophe Cassou, climatologue ; Wolfgang Cramer, écologue et géographe ; Céline Guivarch, économiste ; Raphaël Jachnik, économiste ; Gerhard Krinner, climatologue ; Franck Lecocq, économiste ; Gonéri Le Cozannet, géographe ; Nadia Maïzi, mathématicienne et ingénieure ; Valérie Masson-Delmotte, climatologue ; Yamina Saheb, docteure en énergétique ; Jean-Baptiste Sallée, océanographe ; Sophie Szopa, chimiste de l’atmosphère.
Dans le Monde
Complément :
Rapport du GIEC : « Chaque émission de gaz à effet de serre évitée réduit le changement climatique et ses effets »
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat a publié, lundi, un rapport détaillant l’éventail des solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Les chercheurs Céline Guivarch et Franck Lecocq, coauteurs du rapport, ont répondu à vos questions.

Centrale à charbon à Hejin, province de Shanxi (Chine), en novembre 2019.
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a publié, lundi 4 avril, le troisième et dernier volet de son sixième rapport d’évaluation.
La fenêtre pour éviter les pires effets de la crise climatique est désormais extrêmement étroite, mais on peut encore s’y faufiler, selon le GIEC. Dans tous les scénarios étudiés, avoir une chance de limiter le réchauffement à 1,5 degré ou à 2 degrés supplémentaires « implique des réductions de gaz à effet de serre rapides, profondes et la plupart du temps immédiates dans tous les secteurs ». Les émissions doivent atteindre leur maximum avant 2025, avant d’être drastiquement réduites.
Comment inverser la tendance ? Céline Guivarch, directrice de recherche au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Cired), et Franck Lecocq, directeur du Cired, tous deux coauteurs du rapport, ont répondu aux questions des lecteurs du Monde.
L’AFP et de nombreux médias et internautes sur les réseaux sociaux ont résumé le rapport avec cette phrase « L’humanité dispose de moins de trois ans pour inverser la courbe des émissions de gaz à effet de serre, responsables du changement climatique, si elle veut conserver un monde vivable ». Pouvez-vous dire si cette reprise très inquiétante vous semble fidèle au contenu du rapport ?
Céline Guivarch : Le rapport insiste clairement sur l’urgence à agir pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Seules des réductions immédiates et soutenues dans tous les secteurs sont à même de nous mettre sur une trajectoire permettant d’éviter les effets les plus graves du changement climatique. Pour autant, il est trompeur de communiquer un message du type « nous avons X années pour agir ». En réalité, il n’est jamais trop tard pour agir : chaque émission de gaz à effet de serre évitée réduit le changement climatique et ses effets, réduit les risques, les pertes et les dommages. Il n’est jamais trop tôt non plus pour agir. Nous sommes aujourd’hui déjà à +1,1 °C à l’échelle du globe et des effets négatifs sont mesurés, pour les écosystèmes et les sociétés humaines. Il n’y a donc pas de seuil en deçà duquel il n’y aurait pas de risque, ni au-delà duquel il n’y aurait plus de moyen d’action.
Pourquoi est-il si compliqué de mettre en place les solutions proposées par le rapport du GIEC ?
Franck Lecocq : Le rapport insiste sur les différentes barrières à la réduction des émissions : financements insuffisants pour la transition bas carbone, mais aussi barrières institutionnelles (par exemple, le manque de cohérence des décisions à différents échelons géographiques) et des barrières liées au capital physique (centrales électriques, etc.). Les solutions doivent combiner politiques publiques, actions des entreprises et des corps intermédiaires, et action des citoyens.
La question de la sobriété est abordée dans ce troisième volet du rapport du GIEC, sous le terme « sufficiency ». Pouvez-vous nous en dire plus sur ce que dit le rapport à ce sujet ?
Franck Lecocq : Le rapport insiste sur le fait que, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, il convient de combiner réduction de l’usage des combustibles fossiles, déploiement de technologies basse émission (renouvelables, etc.), électrification des usages, changements dans les modes de production (chaînes d’approvisionnement par exemple) et dans les modes de consommation (température de chauffage intérieure moins élevée, mobilité douce, etc.). La sobriété est donc une partie de l’équation, mais une partie seulement.
Pour exercer des choix vers des modes de consommation bas carbone, il faut en avoir la possibilité. Pour prendre un exemple, je peux vouloir prendre les transports en commun, mais je ne peux pas le faire si je n’ai pas de ligne de bus ou de métro à proximité de chez moi. Rendre ces choix possibles passe ici par des choix collectifs, sur les infrastructures et l’aménagement du territoire en particulier. Le rapport discute en détail de ces enjeux.
Quelles sont les trois mesures – réalistes – les plus efficaces ?
Céline Guivarch : Le rapport ne cite pas seulement trois mesures, mais un ensemble d’options d’atténuation pour l’ensemble des secteurs (transports, bâtiments, industrie, agriculture et alimentation, systèmes énergétiques). Les options sont de natures diverses (technologiques, mais aussi de transformation des modes de production et de consommation, des infrastructures, des organisations sociales). Le rapport montre clairement que ce n’est qu’en mobilisant collectivement un ensemble d’options que l’on sera à même d’éviter les effets les plus graves du changement climatique.
Le bouquet des options mobilisées est bien évidemment laissé au débat public et au politique, et il dépendra des spécificités des différentes régions du monde. A l’échelle mondiale, le rapport montre que des options disponibles aujourd’hui, si elles sont prises collectivement, peuvent réduire environ de moitié les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, à un coût raisonnable (inférieur à 100 dollars par tonne CO2-equivalent évitée). Elles sont données dans la figure 7 du résumé.
Elles comprennent, par exemple (cette liste n’est pas exhaustive, je vous invite à vous reporter à la figure en question) : le déploiement de l’énergie solaire, la préservation des écosystèmes (éviter conversion, artificialisation), la reforestation, la réduction des gaspillages alimentaires, l’isolation des bâtiments, le report du transport vers des modes peu ou pas émetteurs (rail, transport en commun, vélo, marche), l’électrification des véhicules, l’efficacité énergétique et « matière » dans l’industrie…
En tant que simple citoyen, quelles mesures efficaces puis-je mettre en œuvre ?
Céline Guivarch : Le rapport montre un potentiel important des mesures de réduction des émissions portant sur la demande (d’énergie, de biens, de matériaux). Pour autant, il montre aussi que cela ne repose pas uniquement sur des actions individuelles, qui sont réellement efficaces si une action collective crée les conditions de ces choix, en investissant dans des infrastructures qui permettent l’accès au transport en commun ou des infrastructures cyclables sécurisées, en transformation l’offre de biens (plus durables, réparables, recyclables…).
Mais l’action individuelle peut être une porte d’entrée. Vous pouvez vous renseigner sur les effets en termes d’émissions de vos modes de déplacements, de votre logement, de vos choix de consommation… mais aussi, si vous avez la chance d’avoir une épargne, de son implication (que finance-t-elle ?). Un premier pas est aussi de se renseigner auprès de sources fiables (et ce rapport en est une), et de partager l’information. Vous pouvez également réfléchir à comment vous pouvez être acteur des transformations dont il est question, au travers d’actions plus collectives sur votre lieu de vie, de travail, d’étude, etc.
Que dit le rapport sur le nucléaire ? En termes de coût, de sécurité, de lenteur de mise en œuvre par rapport aux transitions rapides à effectuer ?
Franck Lecocq : Le rapport ne fait pas de prescription sur les choix technologiques. Il balaie les options disponibles, dont le nucléaire fait partie (voir chapitre 6 du rapport), en indiquant, pour le nucléaire comme pour les autres technologies étudiées, les enjeux et risques associés.
Est-il vrai que des zones de notre planète seront invivables du fait de l’impact conjugué des températures et des taux d’humidité ?
Céline Guivarch : La question des impacts du changement climatique, de la vulnérabilité des écosystèmes et des sociétés humaines à ses effets, est traitée dans le groupe 2 du GIEC (le précédent volet, publié fin février). Le rapport qui vient d’être publié traite lui de « l’atténuation », c’est-à-dire des options de réduction des émissions de gaz à effet de serre, dont l’accumulation dans notre atmosphère est la cause de changement climatique anthropique (fait scientifique établi par le rapport du groupe I), pour limiter le phénomène et en éviter les impacts les plus graves.
Qu’est-il dit dans le rapport sur la réorientation de la finance ?
Franck Lecocq : Le rapport consacre un chapitre entier à la finance. Il note qu’il existe une large quantité d’épargne disponible dans le monde, et que la question est de la réorienter vers des actions de réduction des émissions. La littérature sur le sujet s’est considérablement développée depuis quelques années, et le rapport résume les grandes options pour ce faire : une meilleure évaluation des risques associés au changement climatique, des mécanismes de garantie publique des investissements bas carbone et de risking, etc.
Le rapport souligne aussi les inégalités fortes sur l’accès au capital entre pays, et sur l’importance de favoriser les transferts vers les pays où l’épargne domestique n’est pas suffisante (section E5 du résumé pour décideurs).
La voiture électrique constitue-t-elle une réponse adaptée au choc climatique ?
Céline Guivarch : Pour le secteur des transports, le rapport évalue l’ensemble des solutions de réduction des émissions de gaz à effet de serre, dans le triptyque « éviter-transformer-améliorer ». Dans les options « éviter » se classent, par exemple, l’optimisation des chaînes logistiques pour éviter certains transports de marchandises, ou des actions d’urbanismes pour réduire les distances d’accès aux services essentiels et aux lieux de travail, ou encore, pour certaines activités, le télétravail ou les téléréunions, qui évitent des déplacements.
« Transformer » veut dire reporter certains déplacements vers des modes peu ou pas émetteurs (rail, transports en commun, vélo, marche), et donc la mise en place des infrastructures pour le permettre. « Améliorer » porte enfin sur l’amélioration des véhicules, pour qu’ils soient efficaces énergétiquement, légers, et électrifiés. C’est dans cet ensemble que le véhicule électrique se place, c’est une solution de réduction des émissions, à condition que la production d’électricité soit à faible émission. Mais cela n’est pas la solution unique.
Quelles mesures le rapport envisage-t-il en termes de transport international (aviations pour les civils et cargo pour les marchandises) ?
Franck Lecocq : Pour le transport aérien et maritime, le rapport indique que les gains d’efficacité ne seront pas suffisants, et que des technologies supplémentaires sont requises, comme biocarburants à haute densité énergétique, hydrogène ou carburants synthétiques, en plus de la réorientation de la demande. L’aviation, en particulier, fait partie des secteurs dont il est le plus difficile de réduire les émissions. Sur cette question, vous pouvez consulter la section C8 du résumé pour décideurs et chapitre 10 du rapport.
Est ce que la recommandation du rapport relative à l’arrêt du financement des énergies fossiles fait consensus dans les négociations entre Etats ou est ce que certains Etats y sont encore récalcitrants ?
Céline Guivarch : Le rapport est un rapport scientifique, d’évaluation et de synthèse de l’état des connaissances. Il a été rédigé par plus de 270 scientifiques de toutes les régions du monde. Les conclusions du rapport sont donc l’état des connaissances. Le résumé à l’intention des décideurs fait l’objet d’un examen et d’une approbation ligne par ligne avec l’ensemble des Etats membres du GIEC.
Pour autant ce sont les auteurs scientifiques qui conservent le dernier mot et sont garants du fait que le résumé reflète de façon équilibrée le rapport sous-jacent. Le fait que le résumé à l’intention des décideurs soit approuvé par l’ensemble des Etats est très fort car il établit une base scientifique commune à laquelle tous adhèrent. Les négociations politiques internationales, par exemple au sein de la CCNUCC – Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques – peuvent s’appuyer sur cette compréhension commune des fondements scientifiques.
Les solutions proposées sont-elles applicables par tous les pays ?
Franck Lecocq : Les circonstances sont évidemment très différentes entre pays, et les bouquets de solutions que chaque pays peut mettre en œuvre vont beaucoup varier. Le rapport fait très attention à être pertinent partout, et la présence d’auteurs de très nombreux pays dans le monde est à cet égard essentielle.
Notons que, dans de nombreux pays, l’enjeu principal est de faire en sorte que la population accède à une vie décente, et la littérature montre que cela est possible, même dans un monde qui se décarbone rapidement. Sur la question de l’accès au financement, l’enjeu est lui aussi largement discuté, d’autant que la crise du Covid-19 a vu les niveaux d’endettement de nombreux Etats augmenter. Permettre un plus grand accès à l’épargne extérieure est ici essentiel.
Si on n’agit pas, à quoi peut-on s’attendre ? Quels sont les scénarios ?
Céline Guivarch : Le rapport montre clairement qu’agir tardivement implique des effets du changement climatique plus graves, mais aussi que cela rend plus difficile l’action ensuite. Agir tôt a des bénéfices : cela induit une réduction des coûts des options d’atténuation (on apprend en faisant, cela a été le cas au cours de cette dernière décennie avec le développement du solaire qui a vu ses coûts divisés par 10), et cela évite des formes de blocage dans des trajectoires à hautes émissions (des investissements dans des infrastructures émettrices, qui seraient non rentabilisées).
Le rapport montre également que le coût de l’action est inférieur à celui de l’inaction : l’investissement pour réduire les émissions est un investissement rentable à long terme car il évite de subir les effets les plus important du changement climatique.
Le Monde