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Nonna Mayer : «  Le front républicain, ce sont des gens de camps opposés qui s’allient dans un même combat pour défendre la République menacée »

La politiste revient, dans un entretien au « Monde », sur cette notion et sur ce qu’elle implique dans la perspective du second tour de l’élection présidentielle, le 24 avril.

Nonna Mayer, politiste, chercheuse émérite au CNRS, rattachée au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po et spécialiste du Front national, devenu le Rassemblement national, revient, dans un entretien au Monde, sur la notion de front républicain.

Comment peut-on définir ce que l’on appelle le « front républicain » ?

C’est l’idée que face à un candidat ou une candidate qui défend des idées contraires aux valeurs de la République, les partis oublient leurs désaccords, surmontent le clivage gauche-droite et s’allient pour lui faire barrage. L’idée est de défendre la République contre ses adversaires, dès la IIIRépublique. Mais le terme de « front républicain » émerge vraiment face à l’extrême droite poujadiste, ce mouvement de révolte des petits commerçants et artisans contre la fiscalité et contre l’Etat, en 1956.

Y a-t-il une différence avec un « vote barrage » ?

Le terme consacré de front républicain est plus précis. Le vote barrage peut viser n’importe quel candidat. Le front républicain, ce sont des gens de camps opposés qui s’allient dans un même combat pour défendre la République menacée.

Emmanuel Macron affirme que le seul front républicain qui ait existé récemment a eu lieu en 2002, lors du second tour de la présidentielle opposant Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen. A-t-il raison ?

Il va un peu vite. Mais il y a de plus en plus de réticences à le mettre en œuvre. Dans une société polarisée, c’est difficile de s’allier avec quelqu’un contre qui on s’est battu pendant des années. Il faut faire de la pédagogie auprès des électeurs sur le thème du « moindre mal ». Le front républicain a toujours été plus pratiqué à gauche qu’à droite et souvent de manière unilatérale. A droite, aux cantonales de 2011, Nicolas Sarkozy va préférer au front républicain la consigne du « ni ni », c’est-à-dire ne voter ni pour le candidat PS ni pour celui du Front national. Façon de s’en laver les mains, car cela ne fait pas barrage.

En revanche, en 2015, lors des élections régionales, le Front national arrivait largement en tête dans les Hauts-de-France et en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Les socialistes étaient en troisième position. Ils se sont désistés et ont appelé à voter pour le candidat de droite le mieux placé. Non sans réticences, parfois. Ça a marché. Cependant, à faire cela trop souvent, on vide le jeu politique de tout sens. C’est à utiliser dans des circonstances exceptionnelles.

Jean-Luc Mélenchon dit « pas une voix à l’extrême droite », sans appeler à voter pour Emmanuel Macron. Le front républicain de gauche n’existe-t-il plus ?

Le front républicain passe mieux du côté du centre droit et du centre gauche que chez la gauche radicale. On peut comprendre cette lassitude, avoir encore à choisir entre la peste et le choléra. Mais finalement, Jean-Luc Mélenchon est sur la même ligne que la droite, celle d’un « ni ni ».

Ce « ni ni » banalise-t-il l’extrême droite ?

Absolument. Il met Macron et Le Pen sur le même plan, considérant que les deux maux se valent. Ce qui est loin d’être le cas. Certains électeurs mélenchonistes sont tentés de faire la politique du pire et de dire « on se retrouve toujours devant le même choix, j’en ai assez. Qu’elle soit élue, et dans cinq ans on tirera les marrons du feu ». C’est un jeu dangereux, compte tenu de ce qu’est le programme de Marine Le Pen. Il est contraire à la Constitution, aux normes et aux valeurs européennes, aux traités internationaux. Il mettrait la France au ban de l’Europe et sur le chemin des démocraties illibérales. Il faut savoir quel est le pire danger. La notion d’un vote utile serait sérieusement à considérer.

Y a-t-il une différence avec la situation de 2002 ?

A l’exception des trotskistes et de Bruno Mégret, tous les candidats avaient appelé, à l’époque, à voter pour Jacques Chirac. C’était la première fois que l’extrême droite arrivait au second tour. Ce fut un choc, il y eut des manifestations, une vraie mobilisation. Par ailleurs, c’était Jean-Marie Le Pen, pas sa fille. Marine Le Pen a réussi à adoucir son image, même si
la moitié de l’électorat voit encore en elle un danger pour la démocratie. En tout cas, 2002 est un très bel exemple de front républicain quasi unanime, et réussi.

N’y a-t-il pas un risque de nourrir le discours antisystème du RN en adoptant cette stratégie ? N’est-ce pas contre-productif ?

Tout à fait. La tactique de Jean-Marie et de Marine Le Pen est d’opposer « nous » à « tous les autres » . Et si « tous les autres » s’allient contre eux, cela leur donne raison d’une certaine manière, et les place au centre du jeu politique. C’est valorisant pour l’extrême droite puisque, pour l’abattre, il faut que tout le monde se coalise. C’est la preuve que la gauche et la droite, c’est la même chose. Le front républicain est donc une tactique à utiliser à bon escient, au cas par cas, mais il ne suffit pas. Pour battre l’extrême droite, il faut lui opposer un programme, des idées.

Abel Mestre

Nonna Mayer, née le 25 mars 1948 à Neuilly-sur-Seine, est une chercheuse en sciences politiques et directrice de recherche émérite au CNRS, spécialiste de sociologie électorale et notamment de l’extrême droite, du racisme et de l’antisémitisme. Elle a été présidente de l’Association française de science politique de 2005 à 2016.

Publications
  • (avec Michel-Antoine Burnier et Frédéric Bon), Les sondages peuvent-ils se tromper ?, Paris, Calmann-Lévy, 1974.
  • (en codirection avec Georges Lavau et Gérard Grunberg, L’univers politique des classes moyennes, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1983
  • (en codirection avec Daniel Gaxie), Indépendance, salariat et vote, Association française de science politique, 2e Congrès national, Grenoble, 25-28 janvier 1984, « Les Analyses du comportement électoral en France », n° 6, Paris, Association française de science politique, [1984].
  • La Boutique contre la gauche, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1986.
  • (en codirection avec Pascal Perrineau), Le Front national à découvert, préface de René Rémond, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1989
  • (en codirection avec Daneil Boy), L’électeur français en questions, CEVIPOF, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1990 
  • (avec Pascal Perrineau), Les comportements politiques, Paris, Armand Colin, 1992.
  • (dir.), Les modèles explicatifs du vote, Table-ronde de l’Association française de science politique, 23-26 avril 1996, Aix-en-Provence, Paris/Montréal, L’Harmattan, 1997
  • (en codirection avec Daneil Boy), L’électeur a ses raisons, Paris, Presses de Sciences Po, 1997
  • Ces Français qui votent FN, Paris, Flammarion, 1999. (ISBN 2-08-067323-8) ; rééd. augmentée en 2002 sous le titre Ces Français qui votent Le Pen
  • (en codirection avec Gérard Grunberg et Paul M. Sniderman), La démocratie à l’épreuve. Une nouvelle approche de l’opinion des Français, Paris, Presses de Sciences Po, 2002 
  • (en codirection avec Bruno Cautrès), Le nouveau désordre électoral : les leçons du 21 avril 2002, Paris, Presses de Sciences Po, 2004.
  • (en codirection avec Éric Agrikoliansky et Olivier Fillieule), L’altermondialisme en France : la longue histoire d’une nouvelle cause, Paris, Flammarion, 2005 
  • (en) (avec Jocelyn Evans), « Electorates, new cleavages, social structures », dans Alistair Cole, Patrick Le Gales, Jonah Levy (dir.), Developments in French Politics 3, Palgrave, MacMillan, 2005.
  • (en) (en codirection Bert Klandermans), Extreme right activists in Europe : through the magnifying glass, Londres / New York, Routledge, 2006.
  • « Les transformations de l’antisémitisme français », dans Journal für Konflikt und Gewaltforschung, 2005.
  • (en codirection avec Erwan Lecœur, Jean-Yves Camus et Sylvain Crépon), Dictionnaire de l’extrême droite, Paris, Larousse, « À présent », 2007
  • (avec Bertrand Hervieu, François Purseigle, Pierre Muller, Jacques Rémy), Les mondes agricoles en politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2010
  • (en codirection avec Céline Braconnier, Les inaudibles : sociologie politique des précaires, Paris, Presses de Sciences Po (PFNSP), « Académique », 2015 
  • (en codirection avec Sylvain Crépon,et Alexandre Dézé), Les faux semblants du Front national : sociologie d’un parti politique, Paris, Presses de sciences Po, 2015.
  • (en co direction avec Yves Déloye), Analyses électorales, Bruxelles, Bruylant, 2017.
  • Les mots qui fâchent. Contre le maccarthysme intellectuel (direction avec Alain Policar et Philippe Corcuff), Éditions de l’Aube, avril 2022, avec des contributions dont de : Pascal Blanchard (historien), Martine Storti, Nicolas Lebourg, Myriam Revault d’Allonnes ou encore Gilles Boëtsch…

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