Présidentielle 2022 : « Comme troisième homme, Jean-Luc Mélenchon peut espérer compter bien davantage que tous ses prédécesseurs »Défait pour la troisième fois au premier tour de la présidentielle, entravé par son âge, Jean-Luc Mélenchon n’en est pas moins devenu un acteur essentiel de la recomposition.
Si le communiste Fabien Roussel ne s’était pas présenté à l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon aurait réalisé le rêve de sa vie : il serait parvenu, dimanche 10 avril, à se qualifier pour le second tour et, ce faisant, à détrôner Marine Le Pen au terme d’un long parcours politique qui l’aura mené de l’extrême gauche à L’Union populaire, en passant par le Parti socialiste (PS), puis par le Parti de gauche.

Le cactus Roussel n’est pas un accident. Il est le fruit des relations conflictuelles que le leader des « insoumis » entretient avec le reste de la gauche, y compris avec celle dont il est supposé être le plus proche : les communistes, qui avaient, au début, misé sur lui pour tenter d’enrayer leur inexorable déclin, se sont sentis entraînés dans une aventure personnelle qui menaçait leurs alliances électorales. Ils ont rompu. Les comptes finissent toujours par se solder.
Au soir du premier tour, le seul gain apparent pour Jean-Luc Mélenchon est d’être monté d’une marche. De la quatrième place en 2012 et 2017, il s’est hissé à la troisième en 2022, grâce à une constante progression de ses voix : il avait enregistré 11,1 % des suffrages exprimés il y a dix ans, était passé à 19,6 % il y a cinq ans et grimpe cette fois à près de 22 %. Au vu de cette dynamique, il suffirait presque qu’il se montre patient pour 2027 si l’âge aidant – 70 ans –, le candidat ne se voyait désormais davantage en passeur qu’en conquérant.
La place de troisième homme n’est pas la plus confortable dans le système électoral français qui, de la présidentielle aux législatives, vise à favoriser la bipolarisation de la vie politique. François Fillon qui l’avait occupée en 2017 a disparu des radars ; François Bayrou, qui s’y était élevé en 2007, n’a pu accomplir son projet qu’en se ralliant à Emmanuel Macron dix ans plus tard. Cette fois, pourtant, Jean-Luc Mélenchon peut espérer compter bien davantage que tous ses prédécesseurs.
Récit perturbé
Le premier effet de ses 22 % est en effet de dynamiter la représentation symbolique de la recomposition politique voulue par les deux finalistes. Depuis 2017, Emmanuel Macron et Marine Le Pen s’accordent à dire que le clivage gauche-droite est désormais supplanté par la fracture entre progressistes et nationalistes, organisée autour d’une vision antagonique de la construction européenne. La dynamique Mélenchon perturbe le récit : elle comporte certes une composante eurosceptique importante, mais elle se nourrit surtout du refus du match annoncé Macron-Le Pen, de la préoccupation écologique, très prégnante chez les jeunes et d’un antilibéralisme qui a toujours été vigoureux dans la gauche française.
L’évidence saute aux yeux : le paysage politique issu du 10 avril n’est pas bipolaire, contrairement à ce qui était énoncé, mais structuré en trois blocs : la gauche radicale, le centre macroniste et la droite extrême. En affirmant très vite, contrairement à 2017, que « pas une seule voix ne doit aller à Marine Le Pen », mais en refusant, tout aussi fermement, d’appeler à soutenir Emmanuel Macron, le leader des « insoumis » a délimité son territoire : il sera l’opposant de gauche au président sortant, celui qui le fera danser sur les braises, comme ce fut le cas du temps de François Hollande.
Le PS, le Parti communiste, les Verts rêvaient d’avoir la peau de Jean-Luc Mélenchon. C’est lui qui a eu la leur. Au terme de dix-sept ans de friction, ces trois partis dits « de gouvernement » en étaient arrivés à la conclusion qu’il existait bien deux gauches irréconciliables comme l’avait énoncé Manuel Valls. Le verdict se vérifie, mais à leur détriment. Sur les décombres de la gauche gouvernementale qui subit la mortelle réplique du séisme de 2017, l’« insoumis » est devenu le dominant et dispose de sérieux atouts pour le rester.
En position de force
En vue du second tour de la présidentielle, son électorat est stratégique. Il est à la fois convoité par Emmanuel Macron, qui ne dispose plus de réserve suffisante dans la gauche modérée, et guigné par Marine Le Pen, qui a besoin d’élargir son assise populaire pour espérer l’emporter. La dynamique du vote utile, qui s’est déclenchée lors du premier tour, peut se prolonger durant la période de l’entre-deux-tours, car sans jamais accorder de satisfecit à Emmanuel Macron, le perdant pourra se targuer de l’avoir fait bouger vers la gauche, dès que certaines de ses expressions (« la planification écologique ») ou de ses propositions seront considérées. En vue des élections législatives qui suivront la présidentielle, il restera ainsi en position de force pour recomposer à sa main la partie de la gauche républicaine qui ne se sera pas ralliée à Emmanuel Macron et qu’il prétend faire entrer en cohabitation si le président sortant est réélu.
Sur le plan stratégique, l’élan puisé dimanche 10 avril auprès d’un électorat jeune et urbain souligne par contraste l’essoufflement qui menace le candidat Macron. De « hors système », celui-ci est devenu le candidat du système. Certes, le président sortant renforce son assise électorale de 2017 en engrangeant 27,8 % des suffrages exprimés, soit 3,8 points de plus qu’il y a cinq ans. Au terme d’un quinquennat de crises, la performance est réelle mais fragile, car une grande partie du pays, désormais en rébellion ouverte, aspire à autre chose.
En 2017, Emmanuel Macron incarnait le camp de l’optimisme. Il séduisait les jeunes, son score était spectaculaire dans les métropoles. Cette fois, son projet est jugé poussif, insuffisamment écologique, trop peu social.
Mal défendu par ses troupes pendant la campagne de premier tour, Il a été copieusement démoli par tous ses adversaires, y compris les candidats les plus modérés qui appellent aujourd’hui à voter en sa faveur. En un soir, la culture de gouvernement a spectaculairement régressé en France. C’est ce phénomène aussi que révèle le vote Mélenchon.