Abstention : les fautifs ne sont pas toujours ceux que vous croyez
Au premier tour des législatives, 52,5% des inscrits se sont abstenus. Les raisons à cette immense désaffection sont nombreuses. Mais tentons de dresser le tableau général.

Passons rapidement, d’abord, sur les causes structurelles. Non qu’elles soient mineures, au contraire. Mais elles dessinent une pente générale contre laquelle il faudra des décennies et le sursaut de tous – citoyens, corps intermédiaires, politiques etc. – pour espérer lutter vraiment. Je parle là de la pente individualiste que l’on observe dans toutes les sociétés occidentales, qui conduit à un repli sur la sphère privée, le cocon et l’horizon du « jour le jour », au détriment de l’espace et du temps publics. Cette évolution culturelle accouche d’un rapport à la politique qui se borne à lui demander un minimum de sécurité – physique et sociale – et se désintéresse du reste… Voilà qui grignote peu à peu les rites de la citoyenneté.
S’il n’y a plus d’alternative, il n’y a plus de politique
Et disons que l’actuel paysage politique français n’arrange rien à l’affaire. Car enfin, où en est-on de la recomposition commencée en 2017, quand l’élection d’Emmanuel Macron a fait voler en éclat la vieille alternance droite/gauche, que les Français avaient fini par juger factice et insatisfaisante ? Réponse : nous nous installons dans une (autre) crise de régime. Pour le comprendre, il faut écouter ce que disent les macronistes eux-mêmes de ce que représente la majorité présidentielle : l’autre soir, dans une émission sur France 5, l’homme de lettres Camille Pascal – ex-plume de Nicolas Sarkozy, puis, récemment, de Jean Castex – disait du nouveau gouvernement, qu’il était « enfin, le cercle de la raison, dans sa version large, au pouvoir ».
C’est bien ainsi que les macronistes – et avec eux, une partie de leurs électeurs – voient les choses. Qu’ils y réfléchissent, néanmoins : si « le cercle de la raison » est au pouvoir, cela veut dire que tout le reste relève de la déraison. Or s’il n’y a plus d’alternative, il n’y a plus de politique. Et il n’a plus, au reste, qu’une forme dégradée de démocratie. Voilà à mon sens, une cause conjoncturelle fondamentale de l’abstention et de l’aboulie démocratique qui nous guette.
Fouiller les désaccords
Il faudrait, pour lutter contre, deux mouvements simultanés. D’abord, sortir de cette idée, très répandue chez les élites, que toutes les propositions, les requêtes ou les options qui rompent avec le pilotage technique du cours des choses tel qu’on l’a connu depuis 30 ans, sont absurdes, infaisables, ou pire : fachos. En plus de creuser chaque jour un peu plus les fractures françaises, cette attitude est un déni de politique. Au fondement de la démocratie représentative est le constat qu’il existe dans les sociétés des intérêts et des aspirations divergentes, et que le jeu des partis et des institutions doit servir à les métaboliser, par la délibération et l’arbitrage collectif. Les désaccords ne sont pas le résultat d’un manque de « pédagogie » comme semblent le croire trop souvent nos ministres : ils sont consubstantiels aux sociétés, et c’est le rôle de la politique que de les exposer, les fouiller et les arbitrer. « Nous avons sans trop le savoir rompu avec cette idée-là, mettait récemment en garde l’académicien François Sureau dans Le JDD. Dès lors, il ne peut plus y avoir que l’opposition des tondeurs et des tondus, ou celle des « raisonnables » et des « déments ». »
Ensuite. Pour que le miracle démocratique fonctionne, il faut que les options et les propositions de l’opposition soient portées par des représentants crédibles. C’est là la responsabilité historique du PS et de LR, que d’avoir laissé – par manque de travail, par manque d’audace, par confort ou par habitude, que sais-je ? – le quasi-monopole de l’alternative à Marine Le Pen d’un côté et à Jean-Luc Mélenchon de l’autre. Ces deux-là font certes des scores impressionnants compte tenu de leur radicalité, mais par leurs penchants autoritaires, leur vision du monde et leur démagogie programmatique, ils empêchent en vérité le diagnostic des mécontents de jamais arriver au pouvoir. C’est toute l’impasse où nous sommes. Et nous avons cinq ans pour en sortir.
La page est presque vierge. Le président, Emmanuel Macron, ne se représentera pas. Qu’adviendra-t-il, dès lors de sa majorité attrape-tout, qui tord et contourne les lignes de fractures idéologiques jusqu’à vouloir faire croire qu’il y a une cohérence politique à nommer « en même temps » au gouvernement Pap N’Diaye et Gérald Darmanin ? Et que se passera-t-il dans l’opposition ? Ce qu’il reste de « non alignés » à gauche et à droite travailleront-ils à façonner de vraies visions, regarderont-ils en face les fractures qui ont divisé puis dispersé leurs électorats ces 20 dernières années ?, Ou laisseront-ils la France Insoumise et le Rassemblement National emboliser la reconstruction de la gauche et de la droite ? C’est peu dire que ces questions sont déterminantes pour l’avenir de notre pays. C’est à la fois angoissant et exaltant. En avant !
Anne Rosencher ( Photo )