Alors que l’adhésion à l’UE s’éloigne, la Géorgie étale ses divisions
La Commission européenne a émis un avis défavorable à l’accès de l’État caucasien au statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne. Le Premier ministre dénonce une sanction contre le refus géorgien de condamner Moscou, mais doit faire face aux manifestations proeuropéennes.
Le 17 juin, la Commission européenne a émis un avis favorable à l’octroi du statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne à l’Ukraine et à la Moldavie. Il n’en a pas été de même pour la Géorgie, qui a été invitée à conduire des réformes, notamment pour lutter contre la corruption. Mercredi 22 juin, s’exprimant à l’occasion de son rapport annuel au Parlement, le Premier ministre géorgien, Irakli Garibachvili, a regretté cette issue. “J’ai entendu nos amis européens dire que leur motivation première serait le mérite [du pays], mais malheureusement, nous n’avons pas obtenu [de décision favorable]”, a-t-il déclaré, selon des propos relayés par le journal d’opposition géorgien Sakartvelo da Msoplio.
Surtout, le Premier ministre a fait état d’une déception d’autant plus grande que la Géorgie pouvait se targuer de meilleurs résultats que l’Ukraine et la Moldavie en matière de corruption et d’indépendance de la justice. Deux jours plus tôt, lundi 20 juin, plus de 120 000 Géorgiens ont manifesté à Tbilissi à l’appel de l’opposition. Reprenant le slogan “À la maison, en Europe ! ”, ils ont crié leur colère contre le pouvoir en place, jugé responsable du refus bruxellois.
L’avenir européen de la Géorgie en suspens
Contrairement à l’Ukraine et à la Moldavie, la Géorgie devra patienter avant d’obtenir le statut de candidat à l’UE, selon l’avis rendu par la Commission. Alors que les Vingt-Sept doivent trancher lors du sommet européen des 23 et 24 juin, de nouvelles manifestations sont prévues à Tbilissi.

La présidente géorgienne, Salomé Zourabichvili, participe à une manifestation de soutien à l’entrée de la Géorgie dans l’Union européenne, à Tbilissi, le 16 juin 2022.
Deux gagnantes, une perdante. En rendant un avis positif, vendredi 17 juin, sur l’octroi à l’Ukraine et à la Moldavie du statut de candidat à l’Union européenne (UE), la Commission européenne a ouvert la voie à leur adhésion.
Mais la Géorgie, qui aspire elle aussi à rejoindre l’UE, devra encore attendre. Ce petit pays du Caucase doit d’abord mener des réformes – réduire la polarisation politique, renforcer l’indépendance du système judiciaire et lutter contre la corruption – avant de pouvoir prétendre à ce statut, a jugé la Commission.
L’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie avaient toutes demandé leur adhésion peu après l’invasion russe en Ukraine, le 24 février. Il appartient désormais aux Vingt-Sept, réunis jeudi 23 et vendredi 24 juin en sommet à Bruxelles, d’étudier l’avis de l’instance européenne et de décider de l’octroi, ou non, du statut de candidat à l’UE pour ces trois anciennes républiques soviétiques.
La Commission européenne n’a toutefois pas fermé la porte à la Géorgie, qui a affronté la Russie lors d’une guerre de cinq jours en août 2008. Elle a recommandé que le pays se voie offrir une « perspective européenne », c’est-à-dire le droit potentiel à l’adhésion, même si cela n’a aucune valeur juridique. « La porte est grande ouverte. Il appartient maintenant à la Géorgie de prendre les mesures nécessaires pour aller de l’avant », a commenté la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen.
Concernant la lutte contre la corruption, point crucial en Moldavie comme en Ukraine, Tbilissi fait pourtant figure de bon élève. Dans son rapport 2021 sur la corruption, l’ONG Transparency International classe la Géorgie au 45e rang sur 180, contre le 105e rang pour la Moldavie et le 122e rang pour l’Ukraine.
Plus de 80 % de la population pour l’adhésion
Le parti au pouvoir à Tbilissi, Rêve géorgien, s’est dit « heureux » d’avoir une « feuille de route concrète », mais a jugé « regrettable » que la Commission ne soutienne pas le statut de candidat dès à présent. Le 17 juin, le premier ministre, Irakli Garibachvili, avait aussi salué « la décision historique d’accorder à la Géorgie une perspective européenne », ajoutant : « Nous allons travailler avec Bruxelles pour mettre en œuvre toutes les exigences et nous obtiendrons le statut de candidat. »
L’avis de la Commission européenne est un revers pour la Géorgie, dont plus de 80 % de la population soutient l’adhésion à l’UE. Environ 120 000 personnes, drapeaux européen et géorgien à la main, ont défilé lundi à Tbilissi pour réclamer l’adhésion à l’UE. Plusieurs organisations pro-européennes et l’ensemble des formations d’opposition avaient appelé à une « marche pour l’Europe » afin de « prouver l’engagement du peuple géorgien dans son choix européen et dans les valeurs occidentales ».
Cette manifestation, d’une ampleur sans précédent, visait aussi à protester contre le gouvernement, accusé d’avoir échoué volontairement à obtenir la candidature à l’UE. « L’Europe est un choix et une aspiration historiques pour les Géorgiens, pour lesquels toutes les générations ont fait des sacrifices », ont rappelé les organisateurs dans leur communiqué.
Une autre manifestation est prévue vendredi. Un « nouveau mouvement populaire », incluant des partis d’opposition mais dominé par des militants civils, doit également voir le jour, a annoncé l’un des organisateurs, le militant des droits humains Shota Digmelashvili. « Nous formulerons nos demandes au gouvernement et, s’il ne les satisfait pas, une résistance non violente balaiera tous ceux qui font dérailler la Géorgie de son chemin européen », a-t-il prévenu.
Signaux négatifs
L’avis de la Commission européenne vient sanctionner le recul démocratique et la polarisation politique de la Géorgie, qui faisait pourtant figure de modèle aux yeux de Bruxelles, il y a encore dix ans, parmi les anciennes républiques soviétiques. Depuis l’arrivée au pouvoir en 2012 de Rêve géorgien, dirigé dans l’ombre par l’oligarque multimilliardaire et ancien premier ministre Bidzina Ivanichvili, les atteintes à la démocratie se multiplient, au point d’irriter Bruxelles et Washington, les bailleurs de fonds de ce pays pauvre de 3,7 millions d’habitants.
« Plus le temps passe, plus ce gouvernement ressemble à un clan mafieux au service d’un seul homme, Bidzina Ivanichvili », estime Thorniké Gordadzé, chercheur à l’International Institute for Strategic Studies et ancien ministre géorgien de l’intégration européenne. L’avis de la Commission lui semble « assez juste » : « Elle tient compte des aspirations de la société civile, farouchement pro-européenne – peut-être plus que celles de Moldavie et d’Ukraine –, mais elle signifie au gouvernement géorgien qu’il n’a pas fait assez, voire qu’il a saboté le processus, explique-t-il. En trente ans, on n’a jamais eu un gouvernement aussi peu pro-occidental. »
Rêve géorgien est accusé depuis des années par l’opposition et de nombreux observateurs de tenir un double discours, en affichant une politique pro-occidentale, tout en agissant dans l’intérêt de Moscou. Après l’invasion russe en Ukraine, Tbilissi a d’ailleurs refusé de condamner la Russie et de se joindre aux sanctions votées contre elle. « Le gouvernement fait le mort. Il n’a même jamais dit qui était le pays agresseur », relève M. Gordadzé. La présidente géorgienne, Salomé Zourabichvili, a, au contraire, dénoncé l’offensive russe, « mais elle ne représente rien en Géorgie », rappelle le chercheur.
Des signaux négatifs sur l’avenir européen de la Géorgie avaient été envoyés avant même la décision de la Commission. Le 15 juin, Emmanuel Macron avait estimé que le pays était « géopolitiquement différent » de l’Ukraine et de la Moldavie. Le chancelier allemand, Olaf Scholz, ne l’avait, quant à lui, même pas mentionné, le 16 juin, à Kiev, lorsqu’il a soutenu publiquement le statut de candidat pour l’Ukraine et la Moldavie.
Faustine Vincent
Nota : La Géorgie est un pays sur la côte est de la mer Noire dans le Caucase, situé en Europe de l’Est. Elle est considérée comme faisant culturellement, historiquement et politiquement parlant partie de l’Europe. Le pays est membre du Conseil de l’Europe, de l’OSCE, de Eurocontrol, de la Coopération économique de la mer Noire et de l’Alliance GUAM. Elle espère devenir un jour membre de l’OTAN et de l’Union européenne avec laquelle un accord d’association a été conclu en 2014. À la suite de la guerre en Ukraine, la Géorgie a déposé officiellement sa candidature à l’Union européenne le 3 mars 2022. 