
Dans le Verdon asséché : « On touche le réchauffement climatique du doigt. C’est brutal »
Le débit de l’affluent de la Durance est affaibli par le manque de neige cet hiver dans les Alpes. La baisse du niveau des lacs artificiels pénalise durement l’activité touristique.
« Where is the lake ? » (« Où est le lac ? ») Incrédule, Shirley Marchand montre l’écran de son smartphone. Selon son GPS, cette touriste hollandaise, arrivée, la veille au soir, à Saint-André-les-Alpes (Alpes-de-Haute-Provence), devrait marcher au milieu d’une eau émeraude. Pas sur cette interminable esplanade de boue séchée, dont le sol, blanc de chaleur, craquelle sous ses pas. Entre l’Espagne et Monaco, Shirley a réservé au Camping du Lac, attirée par cette plage vantée par les internautes. Depuis le matin, elle erre avec René, son compagnon, dans ce no man’s land longeant un Verdon au débit asthmatique. Sans comprendre.
Le lac de Castillon n’a pourtant pas disparu et, « avec ses 80 mètres de profondeur à l’aplomb du barrage, il est loin d’être à sec », observe le maire de Saint-André, Serge Prato. Mais ici, comme à Castellane, autre commune qui le borde, son rivage a reculé, parfois de plusieurs centaines de mètres, conséquence directe de sa baisse de volume. « Chez nous, le lac est en pente douce. Alors, quand son niveau perd 5 mètres, cela se voit », fait remarquer l’élu, agacé « par les médias qui disent qu’il n’y a plus d’eau ici ».
Castillon est le plus élevé des cinq lacs artificiels du Verdon. Chaudanne, Sainte-Croix, Quinson et Esparron suivent en aval. Autant de retenues créées dans l’après-guerre, le long de cet affluent impétueux de la Durance, pour produire de l’électricité, mais aussi pour maîtriser l’irrigation et l’alimentation en eau des grandes agglomérations du Sud-Est. L’exploitation touristique des lacs, elle, ne s’est développée que plus tard, intégrée en 2013 dans le schéma d’aménagement et de gestion des eaux du Verdon (SAGE), validé par l’Etat, les collectivités territoriales et les soixante-neuf communes du bassin versant.
A Castillon, le lac se vide chaque hiver. Mais le printemps marque habituellement sa remontée jusqu’à la « cote touristique », cette hauteur garantie par convention entre EDF, gestionnaire des barrages, et les communes, pour permettre les activités nautiques. « Cette année, le niveau est resté largement en dessous. Et, visuellement, pour les touristes, c’est une catastrophe », reconnaît M. Prato.
Plage quasi déserte
Dans ce territoire alpin, le pire était attendu. Cet hiver, l’absence exceptionnelle de chutes de neige et de pluie sur le val d’Allos, où le Verdon prend sa source, annonçait l’été. « En constatant cela, EDF a arrêté de turbiner en février. Mais le débit entrant était trop faible pour remplir les lacs », constate Jacques Espitalier, maire de Quinson, vice-président du parc naturel régional du Verdon et président du SAGE.
A Sainte-Croix, la plus large des retenues, avec 760 millions de mètres cubes, le niveau atteignait, début juillet, les chiffres habituels du 30 août. « S’il ne pleut pas, on devrait perdre encore 4 mètres d’ici à la fin de l’été. Cela nous obligera peut-être à fermer l’accès des gorges aux touristes », explique M. Espitalier. Pour tenter de maintenir le niveau des lacs, EDF s’est engagée à ne pas lâcher d’eau en juillet et en août. Seul le « débit réservé » du Verdon, 1,5 mètre cube par seconde à Castillon, est assuré pour maintenir l’écosystème de la rivière.
Dans sa petite cabane de la plage du Plan, Christel Genevois nettoie à l’éponge la boue de ses paddles en location, en guettant les rares chalands. « Ici, la saison, c’est plutôt du 15 juillet au 15 août », se rassure cette professionnelle du tourisme. Cet été, pour la première fois en vingt ans, Christel ne proposera aucune sortie rafting dans les gorges du Verdon. En supprimant ses lâchers hebdomadaires, EDF a condamné cette activité sportive très attractive. « Mais il y a suffisamment d’eau dans le grand canyon pour faire de l’aquarando. C’est très sympa aussi… », tente de convaincre Christel. A ses pieds, la plage est quasi déserte. « D’habitude, elle fait 2 mètres de large, pas 30 mètres », note-t-elle.
Le Plan est la victime collatérale la plus directe de la sécheresse. Le maire de Saint-André-les-Alpes y a interdit la baignade, dès le 7 juillet. En cause, un accès à l’eau qui ne se fait plus sur des galets, mais dans les alluvions du Verdon, zone boueuse qui se met en suspension dès qu’on la foule. « Nous avons fait des tests de turbidité, le 1er juillet. On ne voyait pas à 30 centimètres. Si un gamin coule, comment les maîtres-nageurs vont-ils le repérer ? », justifie M. Prato.
D’autres sites sont un peu mieux lotis. Dans la baie du Touron, au pied de Saint-Julien-du-Verdon, 7 kilomètres plus bas, le parking et la petite plage saturent. Ici, le lac est profond et la baignade reste autorisée. Inès Flores, responsable de Biké-Beach, une base nautique, prévoit toutefois un chiffre d’affaires réduit de moitié. « On a fermé notre deuxième site à Saint-André et ramené tout ce qu’on a pu ici. Mais, faute de place, six bateaux restent au garage », détaille-t-elle. En catastrophe, Biké-Beach a allongé ses pontons, doublé un escalier pour atteindre l’eau… Et annulé l’embauche d’un salarié. « D’habitude, je prie pour qu’il fasse beau. Cet été, je prie pour qu’il pleuve », lâche la jeune femme.
« Remise en cause du plan d’urbanisme »
A Castellane, Jean-Claude et Tom Fraizy, père et fils, ont lancé, avec l’aide de la municipalité, près de 40 000 euros de travaux de terrassement et de dragage pour sauver leur saison estivale. Le snack Sirocco et la cahute de location pieds dans l’eau, que la famille exploite depuis trente-cinq ans, sont désormais à 200 mètres du rivage où les clients embarquent sur les pédalos. « On a aussi acheté des talkies-walkies pour communiquer », s’amuse le plus jeune, 32 ans. L’aîné, 68 ans, note les petits tourbillons de poussière qui n’existaient pas avant, la température de l’eau qui a grimpé de presque 5 degrés… Autant de changements susceptibles de rebuter la clientèle, craint-il. Déjà, cet historique du lac constate que les habitués de la Côte d’Azur, « ceux qui viennent pour une journée », ne sont pas là cette année.
« Pour l’instant, nous n’avons pas de baisse de fréquentation, et cela sera une très bonne saison », se rassure le maire de Castellane, Bernard Liperini, dont la commune de 1 600 habitants vit essentiellement du tourisme. L’élu n’en cache pas pour autant ses inquiétudes : « Aujourd’hui, on touche le réchauffement climatique du doigt. C’est brutal », déplore-t-il. Cet été, la municipalité doit, pour la première fois, ravitailler en eau des hameaux dont les sources sont à sec. « Cela risque aussi de remettre en cause le plan d’urbanisme. Dans certains quartiers, si on me présente un permis de construire avec une piscine, je vais réfléchir à deux fois », ajoute le maire.
« Le climat nous pousse à une meilleure gestion de la ressource, car on sait que le cas de figure que nous vivons cet été est appelé à se multiplier », abonde M. Espitalier, son collègue de Quinson. A la tête du SAGE et en tant que vice-président de l’Agora, ce « parlement de l’eau » mis en place par le conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur, l’élu prêche, dans des « réunions parfois tendues », pour une utilisation plus solidaire des eaux du Verdon. Pour lui, une partie de la solution se situe bien loin des lacs, dans des territoires en aval « qui ne font pas les économies d’eau qu’ils devraient faire ».
L’élu alpin cite les grandes aires de production agricole des Bouches-du-Rhône, notamment la plaine de la Crau, qui, dit-il, « utilisent encore des méthodes archaïques d’irrigation ». En 2021, le conseil régional a engagé 28 millions d’euros dans la modernisation de ces réseaux hydrauliques agricoles. Au bord du lac de Castillon, entre deux locations de paddle, Inès Flores ne croit guère à une prise de conscience générale. « Ce qui nous inquiète, c’est l’avenir. Car on sait bien que les priorités sont l’électricité, l’eau potable et l’irrigation en aval… Pas le tourisme des lacs », résume-t-elle.
Gilles Rof Gorges du Verdon,