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Jan Patocka, la démocratie comme « ébranlement »

Le 13 mars 1977, Jan Patocka, né en 1907 à Turnov, en Bohème austro-hongroise (aujourd’hui en République tchèque), meurt d’une hémorragie cérébrale à l’hôpital de Strahov, à Prague, devenue la capitale de la République socialiste tchécoslovaque. La mort du philosophe survient alors qu’il est en lutte contre le pouvoir et en butte à d’interminables interrogatoires policiers, qui se poursuivent jusqu’à son lit d’hôpital après qu’un premier malaise l’a rendu aphasique et paralysé. En Occident, la nouvelle stu­péfie. Dans cette période où le monde du « socialisme réel » commence à trembler sur ses bases sans qu’on le sache encore, on érige pour de bonnes raisons en martyr ­celui qui assume depuis peu avec l’écrivain Vaclav Havel et le juriste Jiri Hajek la tâche de porte-parole de la Charte 77.

Ce document, qui vient d’être publié clandestinement, rassemble un certain nombre d’intellectuels exigeant la liberté d’expression. Le régime s’était engagé à la respecter en ratifiant les accords d’Helsinki (1975), par lesquels plusieurs pays, de part et d’autre du « rideau de fer », s’engageaient à établir une paix durable et à garantir les droits fondamentaux de leurs citoyens. Mais, dans la Tchécoslovaquie postérieure à l’écrasement du « printemps de Prague » (1968) par la Russie et ses alliés, le vent souffle dans le sens de la répression. Les signataires de la Charte 77 réclament symboliquement le rétablissement d’une célébration officielle pour l’anniversaire de la Ire République, une démocratie parlementaire, née en 1918 à la chute de l’Empire austro-hongrois.

Dès lors que le respect de l’humanité en l’homme se trouve en cause

Comme Jan Patocka l’écrit en décembre 1976 à Florence Weber, une proche de son ami le philosophe et mathématicien Robert Campbell (1912-1985), avec lequel il entretient une passionnante correspondance en français, de 1946 à sa mort (Editions Jérôme Millon, 2019) : « Il me semble qu’il serait urgent de pousser certains Etats à s’en tenir à la stricte légalité et à ne pas violer les lois qu’ils se sont eux-mêmes données ou qu’ils ont approuvées. » Pour lui, la dissidence qui renaît à la faveur de la Charte 77 redonne de l’actualité à l’idéal kantien de la Métaphysique des mœurs (1797) : « Il y a cent quatre-vingts ans déjà, note Patocka à ce propos dans un de ses commentaires de la charte, on a souligné, par une analyse conceptuelle rigoureuse, que toutes les obligations morales reposent sur ce qu’on peut appeler le devoir de l’homme envers lui-même, lequel englobe le devoir de se défendre contre l’injustice. » La morale n’a pas pour fonction de « faire fonctionner la société », ajoute-t-il. Elle doit se montrer inconditionnelle dès lors que le respect de l’humanité en l’homme se trouve en cause.

Ce caractère éthique de la dissidence, Patocka le qualifie de « politique apolitique », empruntant la formule au philosophe et fondateur de la Ire République tchécoslovaque, Tomas Masaryk (1850-1937), dont il a étudié et édité les œuvres au début des ­années 1950, après sa deuxième expulsion, en 1948, de l’université en cours de stalini­sation (la première fut le fait de l’occupant ­allemand en 1939). L’expression « pourrait se doter d’un sens nouveau de nos jours, ­notet-il en décembre 1976. Cette solidarité de ceux qui ont souffert un ébranlement de ­certaines convictions, qui se rassemblent, par-delà les dogmatismes, pour se solidariser concrètement entre êtres humains ! On en sent la poussée un peu partout ». Car, pour Jan Patocka, une révolte authentique ne naît pas de l’indignation ni de la colère. Dans les conférences qu’il tient à son domicile ou dans une cachette et qui sont diffusées par samizdats (ces imprimés qui, à l’Est, circulent sous le manteau) – elles sont réunies dans les Essais hérétiques (Verdier, 1981) –, le philosophe pense en temps réel sa propre expérience de la subversion au nom du droit.

« Solidarité des ébranlés »

Pour lui, la démocratie ne se conçoit qu’en état de crise ou de tension, à l’opposé de la fausse paix dont le contre-modèle, à ses yeux, sont les accords de Munich par lesquels son pays fut livré à l’Allemagne nazie en 1938. Sa forme fondamentale est celle d’un « ébranlement » dont l’archétype est selon lui fourni dans les temps modernes par la situation des tranchées, quand les combattants des deux bords éprouvent une angoisse commune face à l’atrocité de la ­situation où ils sont engagés. Patocka en parle comme de la « solidarité des ébranlés », parce que ce vécu dépasse les convictions et les doctrines. Rarement philosophie politique aura reçu une application aussi immédiate et radicale.

Pourtant, quand il devient un personnage tragique de la dissidence, Jan Patocka est inconnu du public français. Seuls entendent parler de lui les spécialistes de la phénoménologie, ce courant philosophique fondé par Edmund Husserl (1859-1938), qui estime que la vérité gît dans la manifestation de la chose. Patocka en a été le disciple direct, après avoir entendu à Paris, où il séjourne en 1929, les conférences du maître. Il suit également les séminaires d’un autre grand esprit allemand, Martin Heidegger, à l’université de Fribourg-en-Brisgau, au début des années 1930, dont l’influence sur sa pensée restera profonde. Son don pour les langues et son immense culture lui permettent de remédier à ses trois évictions de l’université Charles de Prague, où il a été réintégré en 1968, mais vite mis à la retraite d’office. A chaque fois, il subsiste en traduisant Hegel ou en publiant l’œuvre du fondateur de la pédagogie, le Morave Comenius (1592-1670). Il se voit en outre contraint à bien des besognes alimentaires par une vie familiale et sentimentale agitée.

Sa description de la vie quotidienne et intime, que cet extraordinaire épistolier détaille avec franchise et humour, fait sentir la dureté des existences dans l’univers socialiste

Malgré ce contexte pénible, le penseur, soupçonné par les autorités communistes d’être « réactionnaire » parce qu’il n’est pas marxiste, conserve intacte sa curiosité pour la philosophie de son époque. « Je regrette de n’y participer qu’à la manière du non-être platonicien », regrette-t-il en 1948, en observateur « qui saisit seulement les reflets, entrevus à travers des journaux ou des rumeurs ». Les ouvrages étrangers sont en effet difficiles à acheminer, les articles à publier, les voyages sont compliqués et les rémunérations d’universités étrangères impossibles à transférer. Quant aux lettres, elles sont ­parfois ouvertes. Le harcèlement officiel ira même jusqu’à empêcher la publication d’un volume d’hommages pour ses 60 ans.

Sa description de la vie quotidienne et intime, que cet extraordinaire épistolier détaille avec franchise et humour, fait sentir la dureté des existences dans l’univers socialiste. On peine à se chauffer, les logements sont rares. Des tracasseries administratives sans fin obligent les familles à cohabiter, brisant les couples et les carrières, compromettant la bonne entente entre parents et enfants, fragilisant psychologiquement les êtres en proie à des accès de découragement ou à des maladies physiques médiocrement soignées. Jan Patocka subit tout cela sans se plaindre, en s’amusant des progressistes français pleins d’illusions en visite dans la capitale tchécoslovaque. « Vos communistes sont de petits anges auprès des nôtres », confie-t-il ainsi à Robert Campbell.

Un philosophe à part entière

Pour autant, ce théoricien de la responsabilité n’impute pas uniquement ses échecs personnels aux circonstances qui l’en­tourent. Dans un autoportrait désabusé adressé à la deuxième compagne de Robert Campbell, Janine Pignet, à l’automne 1975, il confie ainsi : « Mon Dieu, je travaille, mais pour qui et à quelle fin ? Je n’ai au fond rien fait en dehors du petit livre sur “le monde naturel” [sa thèse, Le Monde naturel comme problème philosophique, Vrin, 2016], reflétant les idées de Husserl sur la question – que depuis longtemps je ne partage plus, sans parvenir à une solution satisfaisante (…). Je suis heureux de méditer l’expérience des grands et je serais content d’en être le truchement auprès des jeunes ; mais c’est précisément ce qui m’est interdit. »

La découverte progressive de son œuvre, en France, grâce aux efforts de Paul Ricœur, Marc Richir, Renaud Barbaras et de sa traductrice, Erika Abrams, a montré comme ce jugement du penseur sur lui-même était partiel et finalement inexact. Aujourd’hui, Jan Patocka n’est plus considéré seulement comme un dissident sacrifié, un « héritier spirituel » ou un simple passeur entre les ­cultures, mais comme un philosophe à part entière, dont l’œuvre mérite d’être étudiée pour elle-même. Sa pensée de l’histoire, du corps, de la dévastation par la technique, de l’Europe en déclin mais porteuse du « souci de l’âme » légué par la Grèce, de l’entrelacs possible de la philosophie et de la théologie s’impose désormais, à côté de l’aura justifiée mais encombrante du héros de la liberté.

Nicolas Weill à suivre sur Le Monde

Jan Patocka, repères

1907 Naissance de Jan Patocka, à Turnov, dans l’Empire austro-hongrois (aujourd’hui République tchèque).

1925-1931 Il étudie la philo­sophie, ainsi que les langues slaves et romanes, à Prague. Membre fondateur du Cercle philosophique de Prague.

1936 Il soutient sa thèse sur Le Monde naturel comme problème philosophique.

1939 Un décret nazi ferme l’université Charles de Prague, où il enseignait. Il devient professeur dans le secondaire.

1948-1950 Après avoir une deuxième fois perdu son poste, il est versé dans les « Brigades de travail ».

1950-1954 Il est archiviste à l’Institut Masaryk jusqu’à sa fermeture.

1966 Décès de son épouse, ­Hélène Patocka.

1968 Réintégré à l’université à l’occasion du « printemps de Prague », il est mis à la retraite d’office en 1972.

1977 Porte-parole de la Charte 77 à la demande de ­Vaclav ­Havel, il meurt le 13 mars.

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