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« Le Culte des chefs », de David A. Bell : ce lien fervent entre un homme et son peuple

L’historien américain montre comment, aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, la démocratie naissante s’accommode de l’idolâtrie pour ses leaders.

« Simon Bolivar honorant le drapeau après la bataille de Carabobo, 24 juin 1821 », d’Arturo Michelena (1883).

« Simon Bolivar honorant le drapeau après la bataille de Carabobo, 24 juin 1821 », d’Arturo Michelena (1883).

« Le Culte des chefs. Charisme et pouvoir à l’âge des révolutions » (Men on Horseback. The Power of Charisma in the Age of Revolution), de David A. Bell, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, Fayard, « L’épreuve de l’histoire », 384 p., 26 €, numérique 18 €.

David Bell, éminent professeur à Princeton (New Jersey), spécialiste de la France des XVIIIe et XIXe siècles, a le goût du paradoxe. Dans un précédent ouvrage, La Première Guerre totale (Champ Vallon, 2010), il avait montré comment la volonté de paix universelle et la répudiation du modèle aristocratique de la guerre à la fin du XVIIIe siècle avaient débouché, pendant les périodes révolutionnaire et impériale, sur les conflits armés les plus meurtriers que l’Europe eût jamais connus : en finir à jamais avec la guerre, pour le bien des peuples, justifiait que l’on utilisât tous les moyens nécessaires, y compris en s’en prenant aux civils.

De la même manière, dans son nouvel ouvrage, Le Culte des chefs, il souligne l’origine commune entre la démocratie et son envers, l’idolâtrie pour un homme jugé exceptionnel, autorisé dès lors par des individus dévoués et des foules admiratives à concentrer le pouvoir et à agir comme il l’entend. Dans les deux cas, selon David Bell, les Lumières dévoilent leurs ambiguïtés : le sentimentalisme prend le pas sur la raison, la souveraineté du peuple se met au service d’un seul.

Pascal Paoli, George Washington, Napoléon Bonaparte, Toussaint Louverture et Simon Bolivar

C’est au moyen de cinq portraits que l’historien analyse ces relations entre charisme et pouvoir. Pascal Paoli, George Washington, Napoléon Bonaparte, Toussaint Louverture et Simon Bolivar entrent tour à tour en scène dans des chapitres très vivants, adressés à un large lectorat. Si le deuxième et surtout le troisième sont connus des lecteurs français, les trois autres le sont moins, à des degrés divers. Or, dans ces années de bascule vers la modernité (1750-1850), leur renommée fut aussi retentissante que celle du premier président des Etats-Unis ou de l’empereur français.

Pascal Paoli, chef de la nation et général du « royaume de Corse » de 1755 à 1769, fit voter une Constitution démocratique qui étonna l’Europe. Dans la décennie 1790 et au début des années 1800, Toussaint Louverture fut à l’origine d’une révolte d’esclaves puis d’une révolution à Saint-Domingue (Haïti), qu’il arracha à la domination française sous le regard médusé du monde. Dans les décennies 1810 et 1820, Simon Bolivar imposa les indépendances des colonies espagnoles d’Amérique latine et bénéficia lui aussi d’une admiration qui dépassa largement le continent sud-américain. Chacun d’entre eux ne cessa d’être comparé – et de se comparer – aux autres, ce qui fournit à l’auteur la matière d’un procédé élégant liant les chapitres entre eux dans une ronde à la Schnitzler.

Les cinq hommes avaient effectivement beaucoup en commun. Ces « hommes à cheval », pour reprendre une expression appréciée par l’auteur, furent tous des héros militaires. Ils furent salués comme des rédempteurs. Ils fondèrent un ordre politique nouveau, qui, pour certains, dériva vers une dictature personnelle : à cet égard, la réserve de Washington, peu à l’aise avec la popularité dont il bénéficiait, est ici exceptionnelle. Toutefois, ce qui intéresse David Bell est moins l’action militaire et politique de ces révolutionnaires et chefs d’Etat – sur laquelle on n’apprend guère ici – que la relation très particulière qui lia ces leaders à leur peuple et à des admirateurs enthousiastes des deux côtés de l’Atlantique.

L’essor d’un nouveau « régime émotionnel »

Il n’est question que d’effusion, de ferveur, d’amour inconditionnel, qui traversèrent jusqu’aux existences individuelles de citoyens ordinaires : dans les années 1820 et 1830, par exemple, 200 bébés américains au moins furent prénommés Simon Bolivar, en hommage aux exploits du chef vénézuélien. Que dire en outre des objets, gravures, ouvrages qui célébrèrent ces héros, tel le récit de voyage enamouré du Britannique John Boswell en Corse, qui peignit l’adoration dont bénéficiait Paoli ?

Au total, ce nouveau lien entre un chef et son peuple naît de la rencontre entre une révolution politique – la promotion de la souveraineté du peuple –, une révolution technique et commerciale – la diffusion démultipliée de l’imprimé et un accès beaucoup plus large à la lecture – et l’essor d’un nouveau « régime émotionnel » disposé à l’effusion, dans un monde atlantique traversé par d’importantes circulations d’hommes, de nouvelles et de produits, notamment culturels. David Bell montre ainsi comment la vogue des romans sentimentaux de la fin du XVIIIe siècle est l’un des facteurs qui pèsent le plus lourd dans cette configuration politique inédite.

Le propos est original et croise élégamment des travaux antérieurs, de la notion fondamentale de charisme chez Max Weber aux travaux de William Reddy sur l’histoire des émotions ou ceux d’Antoine Lilti (directeur de la collection dans laquelle le livre paraît en français) sur la célébrité. Sans être militant, il fournit une réflexion opportune sur les tendances illibérales qui, dès les origines, travaillèrent nos démocraties.

Lire un extrait sur le site des éditions Fayard.

Pierre Karila-Cohen (Historien et collaborateur du « Monde des livres »)

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