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Pouvoir d’achat, emploi, urgence écologique : ce qu’il faut retenir du discours de politique générale d’Elisabeth Borne

La première ministre n’a pas sollicité la confiance des députés, mais, devant l’Assemblée nationale, elle a appelé les oppositions à « bâtir ensemble » des compromis.

La première ministre Elisabeth Borne au journal télévisé de TF1, mercredi 6 juillet 2022.

Se présentant devant un Parlement défiant, où elle ne dispose pas de majorité absolue, Elisabeth Borne a prononcé mercredi 6 juillet sa déclaration de politique générale. La première ministre a dévoilé sa méthode et son programme, au premier rang duquel figure le très attendu projet de loi sur le pouvoir d’achat, présenté jeudi en conseil des ministres.

Voici ce qu’il faut retenir de sa prise de parole :

  • Le pouvoir d’achat, défi numéro un du gouvernement

Selon Mme Borne, « notre premier défi, c’est de répondre à l’urgence du pouvoir d’achat ». Elle rappelle que « de nombreuses mesures ont été prises depuis l’automne dernier ». Sans elles, assure-t-elle, les prix de l’électricité auraient augmenté d’un tiers – au lieu de 4 % – et ceux du gaz, de 45 % – au lieu de « prix bloqués ». Grâce à cette réaction du gouvernement, « notre inflation est la plus faible de la zone euro », s’est félicitée Mme Borne.

  • Suppression de la redevance audiovisuelle

Elisabeth Borne a confirmé devant l’Assemblée nationale la décision du gouvernement de supprimer la redevance audiovisuelle et d’engager une réforme du financement de l’audiovisuel public.

  • Le plein-emploi est « à notre portée »

La première ministre a estimé que le plein-emploi était « à notre portée » et dit avoir « la conviction profonde » que la France « peut sortir du cercle vicieux du chômage de masse ».

A 7,3 %, le taux de chômage français est « le plus bas depuis quinze ans », conséquence, selon elle, des réformes de l’apprentissage, de l’assurance-chômage, de l’investissement dans la formation des demandeurs d’emploi et du plan « 1 jeune, 1 solution ». Pour atteindre le plein-emploi, « nous devons ramener vers l’emploi celles et ceux qui sont les plus éloignés du marché du travail », a-t-elle estimé.

  • L’épineuse réforme des retraites

Sans apporter beaucoup de précisions sur le calendrier, l’ancienne ministre du travail a prévenu que les Français devraient « travailler progressivement un peu plus longtemps ». « Notre pays a besoin d’une réforme de son système de retraite », réforme qui « ne sera pas uniforme », qui « devra prendre en compte les carrières longues et la pénibilité » et « veiller au maintien dans l’emploi des seniors », a ajouté la première ministre, qui a précisé que cette réforme serait menée « dans la concertation avec les partenaires sociaux, en associant les parlementaires le plus en amont possible ».

  • Apporter des réponses à l’urgence écologique

La première ministre a promis des « réponses radicales à l’urgence écologique », que ce soit « dans notre manière de produire, de nous loger, de nous déplacer, de consommer ».

« Dès le mois de septembre, nous lancerons une vaste concertation en vue d’une loi d’orientation énergie-climat », a-t-elle ajouté, en promettant de définir « filière par filière, territoire par territoire » des « objectifs de réduction d’émissions, des étapes et des moyens appropriés ».

L’Etat a par ailleurs l’intention de renationaliser à 100 % le groupe EDF, a annoncé Elisabeth Borne. « Cette évolution permettra à EDF de renforcer sa capacité à mener dans les meilleurs délais des projets ambitieux et indispensables pour notre avenir énergétique », a-t-elle déclaré devant l’Assemblée nationale.

  • Ecole, petite enfance et égalité des chances

Mme Borne a évoqué la politique des « 1 000 premiers jours » pour favoriser l’égalité des chances. « Dans la droite ligne des “1 000 premiers jours”, nous répondrons à la première préoccupation des parents aujourd’hui : le manque de solutions de garde pour les enfants, et notamment les enfants de moins de 3 ans, a-t-elle déclaré. (…) Mon gouvernement souhaite bâtir avec les collectivités un véritable service public de la petite enfance. Il permettra d’offrir les 200 000 places d’accueil manquantes. »

« Mon gouvernement continuera à déployer le service national universel [SNU] », a poursuivi la cheffe de la majorité. Pour elle, « l’avenir de notre jeunesse, enfin, passe par un enseignement supérieur et une recherche avec les moyens de ses ambitions. L’université sera donc au cœur de l’action de notre gouvernement ».

L’exécutif veut également rendre accessible dès la 6e le Pass culture, qui permet actuellement aux 15-18 ans de disposer d’un budget pour acheter des produits culturels.

  • Vers une forme de décentralisation de la santé

« Le Ségur de la santé a permis des revalorisations sans précédent des salaires des soignants et des moyens inédits pour l’hôpital », a soutenu la première ministre en abordant le thème de la santé, et « notre système de santé est aujourd’hui préservé », même s’il faut rester « vigilant » à ses yeux.

A l’unisson d’Emmanuel Macron, qui a déjà évoqué une forme de décentralisation de la santé, Elisabeth Borne assure que « les solutions viendront des professionnels, des élus, des patients et du terrain ». Elle annonce des « consultations dès septembre » pour lutter notamment contre les déserts médicaux. Il faut aussi « permettre le recrutement de 50 000 infirmiers et soignants d’ici à 2027 ».

Concernant le grand âge, il s’agit surtout de « donner aux personnes âgées la capacité de vieillir sereinement chez elles ». Au sujet du handicap, qui touche selon elle « 12 millions de Français », Mme Borne soutient la construction d’une « société inclusive ». Elle a annoncé une conférence nationale sur le sujet au début de 2023. Elle a rappelé enfin l’ambition du gouvernement de déconjugaliser l’allocation aux adultes handicapés (AAH), comme le réclament les associations.

  • Des territoires qui ont besoin de « visibilité et de stabilité »

La première ministre a ensuite ouvert le volet des territoires. Pour elle, « les collectivités ont besoin de visibilité et de stabilité dans leurs compétences ».

« En Corse, le cycle des discussions engagées avec les élus et les forces vives sera relancé dans les prochains jours. Il faut aboutir à des solutions concrètes pour tous les Corses, et notamment la jeunesse, a promis la première ministre. Des solutions concrètes pour le travail, pour le logement, pour la transition écologique, pour le développement économique et la sécurité. Nous sommes prêts à ouvrir tous les sujets, y compris institutionnels. »

Mme Borne a ensuite évoqué les territoires d’outre mer. « Il y a quelques jours, toutes les collectivités d’outre mer se sont rassemblées pour lancer l’appel de Fort-de-France. Nous leur répondrons, a-t-elle fait savoir. Mon gouvernement les accompagnera pour soutenir le développement économique et créer de l’emploi, pour renforcer la présence des services publics et assurer la sécurité, pour améliorer, avec les collectivités, la distribution d’eau potable, l’assainissement, le traitement des déchets. Pour agir sur toutes les causes de la vie chère, comme dans l’Hexagone. »

Elle a également eu un mot pour la Nouvelle-Calédonie, qui a récemment voté contre son indépendance, dans un scrutin marqué par une abstention forte. « Nous aurons à écrire l’avenir de notre relation au terme du processus politique défini par l’accord de Nouméa. Des discussions seront engagées avec l’ensemble des partis », a-t-elle dit.

  • Lutter contre l’insécurité du « quotidien »

« Les défis sont nombreux contre l’insécurité du quotidien, contre la cyberdélinquance, contre les trafics », a assuré la première ministre, évoquant ensuite la création de 200 brigades de gendarmerie et de 11 unités de forces mobiles. En matière pénale, elle a mentionné la création de 15 000 places de prison et le recrutement de 8 500 magistrats et personnels judiciaires.

  • Souveraineté nationale sur fond de pandémie

« La souveraineté n’est ni le repli sur soi ni l’exclusion. Au contraire, c’est notre capacité à peser et à affronter les crises », a affirmé la cheffe de la majorité, qui a souligné que « la pandémie nous a prouvé notre trop forte dépendance aux industries étrangères ».

Sur un volet plus économique, la première ministre a annoncé que la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE), un des impôts de production payé par les entreprises, sera bien supprimée « dès la loi de finances 2023 ». « Concrètement, ce sont près de 8 milliards qui permettront de renforcer la compétitivité de nos entreprises, aux trois quarts des PME et des [entreprises de taille intermédiaire] », a-t-elle déclaré, ajoutant que cette perte de ressources pour les collectivités sera compensée.

La première ministre a aussi affirmé qu’elle souhaite voir les contrôles aux frontières renforcés. « En matière d’immigration irrégulière, nous continuerons notre lutte à tous les niveaux. Nous créerons une force aux frontières », a-t-elle dit, avant de conclure son discours par une promesse : « Je m’engage à bâtir des compromis ambitieux sans compromission sur les valeurs, des solutions concrètes, des majorités de projets et d’idées. »

Elisabeth Borne tente un discours de la méthode devant l’Assemblée nationale

Dans sa déclaration de politique générale, prononcée mercredi devant les députés, la première ministre a défendu le programme présidentiel d’Emmanuel Macron tout en invitant les oppositions au compromis, mais sans engager la confiance de son gouvernement.


La première ministre, Elisabeth Borne, tient son discours de politique générale devant l’Assemblée nationale, le 6 juillet 2022.

La première ministre, Elisabeth Borne, tient son discours de politique générale devant l’Assemblée nationale, le 6 juillet 2022.

Souvent, il lui a fallu hausser la voix pour couvrir les huées d’une assistance en partie hostile. En se hissant à la tribune de l’Assemblée nationale, mercredi 6 juillet, pour énoncer sa déclaration de politique générale, la première ministre, Elisabeth Borne, savait qu’aucune mansuétude ne lui serait accordée. Son propos, elle s’en doutait, serait couvert par autant d’invectives que les vivats de ses soutiens ne parviendraient guère à compenser.

A la tête d’une majorité relative, la sexagénaire n’ignorait pas qu’il lui faudrait affronter la rancœur d’une opposition qui s’est sentie méprisée pendant les cinq précédentes années. Elle s’y était préparée. Pour cela, sans doute, la locataire de Matignon n’a pas tenté, mercredi, de convaincre les parlementaires. Peine perdue à ce stade. La cheffe du gouvernement voulait se défendre. Et s’imposer. Y est-elle parvenue ? L’avenir le dira.

Mais au terme d’un peu plus d’une heure d’un propos centré sur la redite du programme présidentiel d’Emmanuel Macron, émaillé de rares annonces, comme la nationalisation à venir de l’électricien EDF, l’ancienne préfète, ingénieure, a soudain oublié le « nous » pour basculer vers le « je ».

Dans une tirade à la fois féministe et personnelle, la femme que l’on dit robotique et froide, « techno » et sévère, suspectée au sein même de son camp de ne pas être à la hauteur, a quitté quelques instants sa carapace pour se livrer à la confidence. « Si je suis ici devant vous, première ministre de la France, je le dois à la République. C’est elle qui m’a tendu la main (…) alors que j’étais cette enfant dont le père n’était jamais vraiment revenu des camps », a-t-elle expliqué sans se laisser chavirer par l’émotion. Une référence à son parcours d’enfant malmenée par la vie. Elevée par une mère célibataire à la suite du suicide de son père rescapé d’Auschwitz, lorsqu’elle avait 11 ans, Elisabeth Borne fut érigée en pupille de la nation.

Alors oui, « je ne corresponds peut-être pas au portrait-robot que certains attendaient. Cela tombe bien, la situation est inédite. Je n’ai pas le complexe de la femme providentielle. J’ai été ingénieure, femme d’entreprise, préfète, ministre. Mon parcours n’a suivi qu’un fil rouge : servir », a-t-elle confié avant de rendre, les mains sur les hanches, un hommage appuyé à la République et aux femmes qui, comme elle, ont dû se battre pour s’imposer en politique : Irène Joliot-Curie, Suzanne Lacore, Cécile Brunschvicg, Simone Veil ou Edith Cresson, la première femme première ministre.

« L’heure n’est pas à nous compter, mais à nous parler »

Elisabeth Borne ne s’est pas transformée dans l’épreuve. La récente députée élue du Calvados reste cette femme austère au ton monocorde. Mais elle aura montré qu’elle sait se battre pour arracher une majorité « texte par texte » au sein de ce Parlement tempétueux. Une nécessité pour faire avancer le pays et, accessoirement, sauver son gouvernement.

Accusée par ses contempteurs au sein du Rassemblement national (RN) ou de La France insoumise (LFI) de se dérober en refusant de se soumettre à un vote de confiance, qu’elle savait trop risqué, elle riposte. « L’heure n’est pas à nous compter, mais à nous parler », lâche-t-elle en tentant de faire basculer la charge du côté de l’opposition. « Devant chaque défi, nous devrons nous poser la question : voulons-nous bloquer ou voulons-nous construire ? C’est en fonction de cela que les Français nous jugeront », argumente-t-elle. « Une nouvelle page de notre histoire politique et parlementaire commence : celle des majorités de projet. Avec mon gouvernement, j’en serai l’infatigable bâtisseuse », a-t-elle souligné.

Pour parvenir à ces consensus au cas par cas, la locataire de Matignon aura offert aux parlementaires un condensé du « en même temps » macronien. Quelques mesures ont pu séduire la gauche, comme la nationalisation à venir d’EDF, enjeu de souveraineté énergétique en ces temps de guerre en Europe. La promesse d’une société « plus inclusive », dans laquelle s’inscrit la déconjugalisation à venir de l’allocation aux adultes handicapés, que réclament depuis des mois les associations, aura aussi été saluée sur les bancs de la gauche. Comme la revalorisation des retraites et des prestations sociales, notamment les allocations familiales, la prime d’activité ou les aides au logement. Une façon de faire oublier la baisse de l’APL, décidée au début du premier quinquennat d’Emmanuel Macron et qui avait contribué à forger son étiquette de « président des riches ».

La première ministre aura aussi tenté d’appâter les écologistes en assumant une certaine « radicalité » dans le combat pour le climat. « Tous, nous avons conscience des enjeux et des risques. Tous, nous devons faire bloc. Ce mot de radicalité, je le prends donc à mon compte », a-t-elle assuré, avant, toutefois, de revenir à l’essence de l’écologie macroniste : « Je ne crois pas un instant que cette révolution climatique passe par la décroissance. Au contraire, la révolution écologique que nous voulons mener, ce sont des innovations, des filières nouvelles, des emplois d’avenir », a-t-elle détaillé.

La fin du « quoi qu’il en coûte »

A la fin, la droite aura sans doute été la mieux servie. En faisant de la lutte contre l’insécurité un combat pour « l’égalité des chances », Elisabeth Borne aura insisté sur le volet régalien, qui a, jusqu’ici, fait défaut à Emmanuel Macron.

En rappelant dès les premiers mots la nécessité de revenir à une plus grande orthodoxie budgétaire, elle aura aussi signifié la fin du « quoi qu’il en coûte », qui a fait déraper les comptes publics. « Nos objectifs sont clairs : en 2026, nous devrons commencer à baisser la dette. En 2027, nous devrons ramener le déficit public sous les 3 % [du produit intérieur brut du pays] », s’est-elle avancée. Enfin, en rappelant que la réforme des retraites restait bel et bien à l’agenda du gouvernement, sans mentionner l’âge de départ à 65 ans, elle a pu satisfaire une partie des rangs des députés du parti Les Républicains (LR). « Oui, nous devrons travailler progressivement un peu plus longtemps », a-t-elle admis, ajoutant : cette réforme « n’est pas ficelée. Elle ne sera pas à prendre ou à laisser. Mais elle est indispensable ».

Chahutée, bousculée, Elisabeth Borne n’a jamais approfondi les sujets. Le pouvait-elle ? Détailler ses ambitions aurait, de facto, refermé les débats. Or il lui faut parlementer et négocier. C’est donc sur la méthode qu’a davantage reposé son discours. Et sur l’attitude qu’elle attend de la part des oppositions. « Le compromis, ce n’est pas se compromettre. C’est accepter, chacun, de faire un pas vers l’autre », a-t-elle plaidé en s’adressant à d’éventuels partenaires, tout en promettant d’aborder, de son côté, « chaque texte dans un esprit de dialogue, de compromis et d’ouverture ».

Aucune convergence évoquée avec LFI ou le RN

Une main tendue qui reste a priori circonscrite aux partis dits de gouvernement. A mots couverts, la première ministre a exclu des pourparlers à venir le RN comme LFI. « Honte à ceux qui attaquent systématiquement nos policiers et nos gendarmes. Honte à ceux qui tentent de dresser les Français contre ceux qui les protègent », a-t-elle lancé en référence aux mots de Jean-Luc Mélenchon, qui avait affirmé, lors de la campagne des législatives, après un contrôle routier qui s’était soldé par la mort d’une jeune femme, que « la police tue ». Le RN, qui prône la préférence nationale, se sera, lui, senti visé par la lutte « avec intransigeance contre toutes les discriminations » qu’entend défendre la cheffe du gouvernement. « Qu’elle concerne le genre, la religion, la couleur de la peau, le handicap, l’orientation sexuelle : chaque discrimination est une humiliation, une blessure, une violence », a-t-elle signifié.

Cette mise au point, après que la majorité présidentielle a été critiquée pour avoir composé avec le RN lors de l’attribution des postes-clés du Palais-Bourbon, a encore été appuyée lorsque Elisabeth Borne a mentionné les points de consensus possibles avec les différents chefs de groupe, citant Olivier Marleix (LR), préoccupé par l’état des comptes publics, Boris Vallaud (Parti socialiste), soucieux des déserts médicaux, Cyrielle Chatelain et Julien Bayou (Europe Ecologie-Les Verts), attachés à l’écologie, ou encore André Chassaigne (Gauche démocrate), défenseur de la cohésion des territoires. Aucune convergence n’a jamais été évoquée avec les représentants de LFI ou du RN.

La première ministre n’a pas manqué de souffle. Mais un peu plus d’une heure de discours n’aura pas suffi à faire naître une culture du compromis. Et aura sans doute accentué l’opposition des radicaux. « Si vous pensez que ça va passer crème, vous vous trompez ! », a prévenu Jean-Luc Mélenchon à l’issue de son intervention, tandis qu’à l’extrême droite, Marine Le Pen décrivait Elisabeth Borne comme « une provocation politique ».

Peu importe, semble répondre l’intéressée. « J’entends que nous partons souvent d’un même point de départ, mais que nous pouvons diverger sur le point d’arrivée. Cela s’appelle le débat démocratique et pour le dire le plus simplement possible, cela ne me fait pas peur. Je trouve même cela enthousiasmant », a-t-elle assuré en clôture des débats. Combattante, donc.

Claire Gatinois

Discours d’Elisabeth Borne : un fond convenu, mais une forme malicieuse

Lors de sa déclaration de politique générale, la Première ministre n’a pas étonné par le contenu, mais par son attitude. Aurait-elle même pris du plaisir ?

Ceux qui la connaissent essaient tant bien que mal d’en persuader leur monde. Ceux qui la découvrent, à l’aune d’un déjeuner ou d’une rencontre avec la presse, s’en étonnent en refermant la porte derrière eux. Non, Elisabeth Borne n’est pas (qu’) un bloc de glace, au regard dur et aux traits fermés ; oui, Elisabeth Borne a parfois l’esprit taquin et le ton facétieux. Certes, cela ne saute pas aux yeux dès l’abord. C’est pourquoi la Première ministre, depuis sa nomination à Matignon, tente, ici grâce à une interview à LCI visant à fendre son armure, là par un petit clin d’oeil à son ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin devant les caméras lors du premier conseil des ministres post-remaniement, de montrer une autre facette d’elle-même. Sa déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale devait, également, servir de rencontre avec les Français, autant que d’une présentation de la feuille de route du quinquennat. « C’est à la France que je parle », a-t-elle d’ailleurs déclaré en introduction de son discours.

Les journalistes politiques avaient tous été prévenus une poignée d’heures avant le grand saut devant l’hémicycle surchauffé – surtout à sa gauche : « C’est un discours qui lui ressemble : elle n’est pas là pour faire des envolées lyriques ou des grandes phrases, mais pour dire concrètement comment on déploie les politiques dont le pays a besoin », affirmait son entourage. Une heure durant, Elisabeth Borne a tenu promesse. Pourtant, à quelques reprises, son style avait de quoi étonner. Sans étincelles – il ne faut tout de même pas exagérer… – la Première ministre a révélé une partie d’elle-même que beaucoup ignoraient.

Sur le fond comme sur la forme, cette « DPG » ressemblait à beaucoup de « DPG » avant elle. Contrainte à balayer un spectre immense de thématiques, l’ex-ministre du Travail a tenu un discours qui ressemblait parfois à une succession de « bullet points », copiés-collés des déclarations d’Emmanuel Macron durant sa campagne présidentielle et après sa victoire. Seule annonce notable : la renationalisation d’EDF pour renforcer la souveraineté énergétique du pays. Le tout englobé dans un chapelet d’expressions toutes faites, de mots-valises et de portes enfoncées qui semblent inhérents à l’exercice, doublés de cette indécrottable tendance macroniste à la technocratisation du vocabulaire.

Pas intimidée par le chahut

Au milieu de tout cela, les Français ont tout d’abord découvert une Première ministre pas le moins du monde intimidée par le brouhaha, pour ne pas dire le chahut, pour ne pas dire le vacarme provoqué par les députés de la Nupes, et en particulier ceux de la France Insoumise qui se sont singulièrement – et sans doute trop – illustrés. Elisabeth Borne, droite comme un « i », a laissé passer les orages dans le silence. Une seule fois, elle a paru excédée, levant la tête et lançant un regard à la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, qui s’est empressée de faire la police.

Surtout, la cheffe du gouvernement a, de temps à autre, fait preuve d’une certaine malice. Plus étonnant encore, elle a même semblé prendre du plaisir dans cette épreuve du feu qui invite d’habitude à la sobriété. Il suffisait de voir son large sourire appuyé, qui tendait presque vers une forme de provocation élégante, à chaque fois qu’elle mentionna et apostropha les présidents de groupes avec lesquels elle s’était entretenue il y a deux semaines, pour s’en rendre compte. A propos de la transition écologique : « Madame la présidente Châtelain, Monsieur le président Bayou, nous en avons parlé. » A propos de l’équilibre des finances publiques : « Nous en avons parlé, justement, Monsieur le président Marleix. » A propos des déserts médicaux : « Nombreux m’en ont parlé, notamment le président Vallaud, sur ce sujet aussi, nous pouvons construire des consensus. »

Tous ? Non. Les présidentes du groupe LFI et RN, Mathilde Panot et Marine Le Pen, renvoyées dos à dos dans leur anti-républicanisme, n’ont pas eu le droit à leur petite coquetterie roublarde. Elisabeth Borne, dont l’une des missions était de montrer ostensiblement qu’elle tendait la main pour trouver des compromis à chaque texte qui serait examiné, s’en est donné à coeur joie. On ne compte plus le nombre de fois où elle prononça les mots « ensemble » (25 occurrences), « bâtir » (24) ou, justement, « compromis » (7). A la manière d’Emmanuel Macron lors de ses allocutions, la Première ministre en a profité pour prendre les Français à témoin. Plus c’est gros…

Dans le lot des espiègleries politiques, on notera également quelques tentatives visant à dessouder les bruyants députés Nupes qui lui faisaient face. « La transition énergétique passe par le nucléaire, je sais que c’est une conviction largement partagée sur ces bancs », a-t-elle notamment lancé, non sans viser les parlementaires communistes qui se distinguent de leurs alliés Insoumis et Verts sur ce sujet. Joli coup : quelques députés du PCF ont même applaudi, à cet instant, la cheffe du gouvernement.

Elisabeth Borne a clôturé sa déclaration de politique générale en desserrant quelque peu la vis : elle a fait référence à ses origines familiales, à son statut de pupille de la nation, rendu hommage aux femmes politiques – Irène Joliot-Curie, Suzanne Lacore, Cécile Brunschvicg, Simone Veil, Edith Cresson… – « qui ont ouvert le chemin ». Une conclusion plus émouvante, sans aucun doute plus sincère. « Bâtir ensemble, nous y parviendrons », a-t-elle déclaré pour ses tout derniers mots : si, dans l’élaboration des textes, cela n’est pas aussi certain, Elisabeth Borne sera au moins parvenue à bâtir, en partie, son personnage de Première ministre.

Erwan Bruckert

 

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