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« Les irresponsables » par Raphaël Enthoven

Comment ne pas comprendre que, dans un contexte de sanctions contre la Russie et de flambée des prix de l’énergie, l’Occident se tourne vers les Saoudiens ? « L’éthique de responsabilité » (dont parle Max Weber dans Le Savant et le Politique) n’impose-t-elle pas de serrer la main de Mohammed Ben Salmane –  d’autant que Joe Biden a précédé Emmanuel Macron dans cet exercice ? À courte échéance, il n’y a, effectivement, que des bénéfices à réhabiliter MBS. Rares sont les poignées de main qui donnent la migraine à Poutine et améliorent le pouvoir d’achat en jugulant l’inflation sur les matières premières. Ouvrir les vannes saoudiennes pour soulager les marchés, ce n’est pas rien !

À dire vrai, Macron et Biden n’ont pas commis d’erreur en serrant (ou en « bumpant ») la main de MBS (Mohammed Ben Salmane).

Ils ont commis une faute.

Parce que l’image est épouvantable. La main qu’ont saisie successivement les présidents américain et français, mandataires de peuples libres et dépositaires de leurs principes, est la main d’un assassin. Et ses hôtes, prétendument démocrates, le savent. C’est en conscience qu’ils ont serré la main dont l’index s’est levé pour ordonner, entre autres, la mort de Jamal Khashoggi et de quantité d’autres opposants.

« Pour qui vous prenez-vous ? Qui êtes-vous pour faire la leçon ? Et d’ailleurs : la main de MBS n’est pas plus sale que celle de Khadafi ou de Poutine… » On entend la raison d’État se moquer des « belles âmes » et faire valoir qu’en temps de guerre leur absolutisme est absurde, et qu’il serait irresponsable de ne pas s’entendre avec le Saoudien pour tacler le Russe…

Seulement, le problème, le péché, n’est pas de serrer la main d’un dictateur quand on est un démocrate ; depuis que la victoire sur le nazisme est passée par l’alliance avec Staline, l’éthique de responsabilité commande parfois d’accomplir ce geste. Qui veut la fin veut les moyens. Si la poignée de main à MBS avait pour effet de déstabiliser l’Iran, de libérer des infirmières bulgares ou de permettre aux Saoudiennes de se promener en string (ou pas) sur les plages de Riyad, il n’y aurait pas grand-chose à dire. Est-ce le cas ?

Le problème, c’est qu’ils sont précisément irresponsables, les présidents qui vendent leur âme pour séduire un tueur qui, jusqu’à nouvel ordre, est encore, autant que le leur, l’allié de Moscou. Plus préjudiciable à la France ou aux États-Unis qu’une mésentente avec un riche assassin, il y a le fait d’offrir à la grande Histoire, pour un gain si menu, une image si désolante. Dans la partie d’échecs à laquelle se livrent l’Occident et la Russie, le baiser de la mort de MBS n’est qu’un coup de plus. Mais un coup dont le coût est exorbitant, car ce que Biden et Macron ont sacrifié dans ces empoignades, c’est l’essentiel – et l’honneur. Il y a un seuil au-delà duquel l’éthique de responsabilité devient l’alibi du cynisme. Ce seuil est atteint quand, pour un avantage dérisoire, on fait aisément quelque chose de très grave.

Il est de la responsabilité d’un chef d’État de faire prévaloir, à l’occasion, l’intérêt sur la morale et de discuter avec des salauds. Mais il est irresponsable de se salir les mains pour si peu de chose.

Raphaël Enthoven

Raphaël Enthoven

Raphaël Enthoven, né le 9 novembre 1975 dans le 13e arrondissement de Paris. Agrégé de philosophie, il a enseigné dans des lycées, universités, ainsi qu’à Sciences Po et Polytechnique. Depuis 2008, il présente l’émission de télévision Philosophie sur Arte. Il est présentateur et producteur de septembre 2007 à juillet 2011 de l’émission Les nouveaux chemins de la connaissance sur France Culture.

Livres
  • 2007 : Un jeu d’enfant : la philosophie, Fayard, 203 p. ; Pocket, 2008 
  • 2009 : L’Endroit du décor, Gallimard, coll. « L’infini », 151 p.
  • 2010 : La Dissertation de philo, Fayard
  • 2010 : Barthes, Fayard 
  • 2010 : L’Absurde, Fayard 
  • 2011 : Le Philosophe de service et autres textes, Gallimard 
  • 2011 : Lectures de Proust, Fayard
  • 2011 : La Folie, Fayard/France Culture
  • 2012 : La Dissertation de philo (vol. 2) Fayard/France Culture 
  • 2013 : Matière première, Gallimard 
  • 2017 : Little Brother, Gallimard 
  • 2018 : Morales provisoires, Éditions de l’Observatoire
  • 2019 : Nouvelles morales provisoires, éd. de l’Observatoire, 480 p. 
  • 2020 : Le Temps gagné (roman), éd. de l’Observatoire
  • 2022 : Krasnaïa (récit), éd. de l’Observatoire
  • 2022 : Qui connaît Fabien Roussel ?, éd. de l’Observatoire
Livres en collaboration
  • 2003 : avec Jean Paul Barbier-Mueller, Rêves de collection, Sept millénaires de sculptures inédites – Europe, Asie, Afrique
  • 2009 : avec Michaël Fœssel, Kant, Perrin
  • 2009 : avec Claudine Haroche, Jean-Jacques Courtine, Dan Arbib et Noëlle Châtelet, Le Visage, Perrin
  • 2009 : avec Pierre Gibert, Jean Claude Ameisen et Marianne Massin, La Création, Perrin
  • 2009 : avec Jean-Yves Tadié, Maël Renouard, Robert Bréchon, Patrick Quillier, Aurélien Demars, Claire Crignon de Oliveira, Frédéric Gabriel et Patrick Dandrey, La Mélancolie, Perrin
  • 2010 : avec Orlan, Raoul Vaneigem, Unions mixtes, mariages libres et noces barbares, Éditions Dilecta 
  • 2013 : avec Jean-Paul Enthoven, Dictionnaire amoureux de Proust, Plon  — prix Femina essai
  • 2016 : avec Jacques Perry-Salkow, dessins de Chen Jianghong, Anagrammes pour lire dans les pensées, Actes Sud

 

Nota MCD : Mohammed ben Salmane a entamé, à partir de son accession aux pleins pouvoirs, une politique de répression féroce, visible au travers de la hausse des décapitations (48 rien que pour les quatre premiers mois de 2017), mais aussi et surtout au travers des arrestations et détentions arbitraires de défenseurs des droits de l’homme. Il est également accusé d’être le commanditaire de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, démembré dans le consulat saoudien à Istanbul en Turquie par un commando de militaires saoudiens. Il a également durci et militarisé ses relations avec ses voisins qataris et iraniens, donnant lieu à la guerre civile yéménite, laquelle est à l’origine de la plus grande famine de l’histoire du XXIe siècle.

Le politologue Stéphane Lacroix observe que Mohammed ben Salmane joue beaucoup la carte de l’ultranationalisme : « Un discours ultranationaliste qui ressemble en fait à celui des pays autoritaires arabes suivant un schéma bien particulier : le pays est attaqué par ses ennemis, il faut tous être derrière le dirigeant, on parle de complot à longueur de journée dans la presse saoudienne (l’Iran, le Qatar, l’affaire Khashoggi, etc.), on arrête les opposants qualifiés de traîtres… Tout un langage qu’on n’utilisait pas avant ». Selon lui, avec Mohammed ben Salmane l’Arabie saoudite passe aussi d’un « autoritarisme mou, de consensus » à un autoritarisme arabe classique : « Il y a une stratégie de la terreur et du blocage du débat, un niveau de peur jamais vu ».

En 2019, pendant une visite du roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud en Égypte, Mohammed ben Salmane se fait donner le titre de vice-roi par les médias d’État, chose jugée inhabituelle par certains observateurs. Selon le quotidien britannique The Guardian, des tensions entre Mohammed ben Salmane et le roi auraient amené ce dernier à revoir la composition de son équipe de sécurité pendant ce voyage de peur qu’un coup de palais soit tenté.

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