Iran : la forteresse des barbus et des corbeaux finira par tomber, par Abnousse Shalmani
Malgré la contestation qui embrase l’Iran, les mollahs ne sont pas prêts à lâcher la bride du voile, qui est l’ADN des islamistes. Mais à force, le régime finira par tomber.

Des femmes ont manifesté à Erbil, capitale du Kurdistan irakien, avec des images représentants Mahsa Amini.
Elle danse. Elle tourne. Toute de blanc vêtu. Son foulard virevolte au-dessus de sa tête. Elle s’approche des flammes. Elle jette son foulard dans le feu, lève les bras, saute, crie, applaudit son geste transgressif. Sous les applaudissements d’une foule composée d’hommes et de femmes affamés de liberté. Deux images resteront dans l’Histoire quelle que soit l’issue de la contestation qui embrase l’Iran. La première : le visage de Mahsa Amini, 22 ans, kurde iranienne en week-end à Téhéran, arrêtée, tombée dans le coma dans des conditions plus que suspectes un peu plus de deux heures après son arrestation et morte à l’hôpital trois jours plus tard. Et la seconde, donc : cette femme aux longs cheveux noirs, habillée de blanc qui tourne qui danse qui se libère. Comme le plus bel hommage rendu à la mémoire de Mahsa Amini.
Ce n’est pas la première fois que les femmes sont en première ligne lors des manifestations en Iran, loin de là – cessons de nous laisser berner par l’inculture crasse des néoféministes qui voient de l’inédit là où il n’y a que tradition. La foule des manifestants a toujours été largement mixte en Iran. La Révolution islamique, aussi, s’est faite avec des femmes et des hommes – la porte-parole des terrifiants preneurs d’otages de l’Ambassade Américaine était une femme, la non moins terrifiante « Tiger Lily », surnom de Massoumeh Ebtekar, aujourd’hui vice-présidente de la République Islamique.
Malgré les bêtises que l’on entend, la foule des contre-manifestants compte autant de femmes que d’hommes et plus de 60% de la police des moeurs est composée de redoutables femmes-mères-la-morale. Mais, parce que Mahsa Amini est morte dans les mains de la police des moeurs, parce que depuis l’élection du « boucher de Téhéran », l’ultra-conservateur Ebrahim Raïssi, il faut que cela se voit dans les rues, il faut que les citoyens iraniens comprennent qu’il n’y aura pas d’accommodements avec la charia, les interdits, le carcan politico-religieux qui les tient prisonniers depuis 40 ans, parce que les premières victimes de la charia sont les femmes, il est logique que les femmes et leurs foulards brûlés soient en majesté.
La Révolution Islamique fut une « révolution esthétique ». Avant même le référendum du 1er avril 1979, le 7 mars, le foulard fut rendu obligatoire. Le lendemain, jour des droits des femmes, elles sont descendues dans les rues, ces femmes bourgeoises, ouvrières, paysannes, prolétaires, communistes, religieuses, qui avaient fait la révolution mais qui ne voulaient pas du voile. Les plus âgées, les plus voilées ne pouvaient plus l’enlever, c’était trop tard, c’était déjà une seconde peau, mais elles n’en voulaient pas de ce linceul pour leurs filles, leurs petites filles.
Ce que voulait Khomeini, ce que théorisait l’islam politique, c’est qu’il fallait voir tout de suite, sans aucun doute, que l’islam était au pouvoir. Et quoi de plus visible que le voilement des femmes ?
Les Iraniens sont pris au piège de leur fierté et de leur nationalisme trois fois millénaires
La Révolution islamique a commencé lors de la Célébration du 2500e anniversaire de la fondation de l’empire perse, en octobre 1971. La Célébration dura un an, de mars 1971 à mars 1972, avec l’ouverture de 2 500 écoles primaires à travers l’Iran, des inaugurations de monuments, des évènements culturels, censés rappeler que la Perse n’est pas arabe, et que l’Iran était aussi capable que l’Occident de miser sur la culture, l’éducation, la technique, en un mot le progrès. Le climax de ces festivités s’est déroulé entre 12 et le 16 octobre 1971 sous les yeux du monde : un spectacle de grande envergure, un résumé de la civilisation perse, l’acmé de la royauté persane. Le discours du Shah, qui s’adressait directement à Cyrus le Grand, fut doublé par Orson Welles pour la version anglaise, tandis que les prestigieux invités trinquèrent avec un Dom Pérignon Rosé 1959…
Ce que voulait Khomeini c’est effacer ces images, effacer les femmes dévoilées, imposer l’islam politique au coeur d’une civilisation qui avait été plus longtemps Zoroastre que musulmane. Au fur et à mesure que l’on s’approchait de février 1979 et du retour de l’Ayatollah Khomeini, les cheveux se couvraient de voile, les hommes retiraient la cravate, les barbes islamistes s’imposaient, les moustaches communistes faisaient encore de la résistance, le noir s’imposait à petit pas, et la foule devenait homogène. C’est l’effacement progressif du corps singulier, qui porte les stigmates de son individualisme dans son choix vestimentaire au profit du corps effacé sous les signes extérieurs d’une idéologie totalitaire. L’apogée de cette évolution est la célèbre photographie où une milice de femme en tchador noir, portant des kalachnikovs, occupe tout le cadre de la photo et où elles se confondent toutes, semblables à une armée de clones. Ce jour-là Khomeini a gagné. Les femmes qui avaient manifesté contre le Shah avec leur corps singulier et leurs cheveux au vent, disparurent sous le tchador noir. Aujourd’hui nous assistons à la révolte des filles et des petites-filles de ces femmes qui ont perdu en 1979.
Il est probable que la contestation qui embrasse l’Iran ne débouchera pas sur la révolution tant attendue. En 2009, la révolution verte faisant suite à la fraude électorale d’ampleur réélisant Ahmadinejad a inspiré les révolutions arabes, a fait des centaines de morts, mais sans faire vaciller les mollahs. En 2019, les manifestations d’ampleur contre la vie chère mais aussi, et surtout, contre les choix de politique extérieur de la République Islamique, comme le financement du Hezbollah et le soutien à la Palestine, ont fait plus de 300 morts, mais ont été stoppées net par la pandémie qui a une nouvelle fois sauvé le turban des mollahs.
Si, comme à Cuba, à chaque révolte, chaque contestation d’ampleur, chaque image puissante qui raconte le désir de changement, le besoin de liberté, j’espère, je soutiens, j’imagine, chaque fois la déception est grande, mais la rage intacte. Outre l’absence d’une opposition assez excitante pour accepter le sang et les larmes d’une révolution, les Iraniens sont pris au piège de leur fierté et de leur nationalisme trois fois millénaires, car s’ils ne veulent plus des mollahs depuis fort longtemps, ils ne sont pas prêts à troquer leurs dirigeants contre les Américains ou les Occidentaux. S’ils sont descendus en masse dans les rues pour fêter la signature de l’accord sur le nucléaire en juillet 2015, c’est qu’ils validaient l’idée de garder les mollahs contre une plus grande ouverture économique, politique, culturelle, morale.
Le shiisme est un sécularisme, Khomeini y a rajouté le sunnisme politique
En 2009, comme en 2019, j’imaginais alors un système où les mollahs seraient apprivoisés, une « mollahrchie » sur le modèle britannique où les chefs religieux resteraient en vitrine tandis qu’un gouvernement élu gouvernerait démocratiquement. D’autant plus que la révolution constitutionnelle de 1905 avait instauré la séparation du religieux et du politique, d’autant plus que le shiisme réfute la participation du clergé aux affaires séculaires, se réservant les âmes. On oublie trop souvent que la Révolution Islamique d’Iran fut une révolution sunnite : si l’Ayatollah Khomeini n’avait pas lu le penseur des Frères Musulmans, Sayeed Qutb, il n’aurait pas, dans un premier temps, horrifié le clergé shiite qui demanda au Shah d’Iran son exil en 1965. Le shiisme est un sécularisme, Khomeini y a rajouté le sunnisme politique, offrant au clergé, en plus du pouvoir spirituel, le pouvoir politique et surtout économique. Les mollahs tiennent toutes les ficelles du pouvoir et ne sont pas prêts à lâcher la bride du voile qui ferait tout s’effondrer.
Car le voile des femmes est l’ADN des islamistes. Ici ou là-bas, le voile ne changeant pas de nature en passant les frontières, il est le signe d’un conservatisme et d’un totalitarisme, un antiféminisme et une insulte à la liberté. Comme en Afghanistan, alors que les caisses sont vides, que les ventres crient famines, le seul ministère qui fonctionne, depuis le premier jour du retour des talibans au pouvoir, est celui de la promotion de la vertu et de la prévention du vice, qui s’occupe de voiler les femmes et de leur interdire toute vie sociale et publique. Comme en France, où l’on voit certaines mères et jeunes femmes musulmanes manifester et « se révolter », non pour réclamer une meilleure école, un apprentissage d’excellence, mais le port du voile et l’autorisation de la prière dans les écoles. Je n’exagère pas, je constate. Je constate que les Françaises qui se voilent par « liberté », par « choix », sont dans une démarche tribaliste et identitaire, qui rejette le contrat social français, ses valeurs d’égalité et la liberté du corps des femmes en prônant la pudeur – cette même pudeur qui a tué Mahsa Amini.
Et alors ? Que reste-t-il d’espoirs ? Que va-t-il rester de ces images de femmes d’un courage inouï défiant les barbus et les corbeaux ? Que va-t-il rester de ces rues embrasées par les feux de joie où brûle le symbole de l’oppression des femmes, donc du peuple tout entier ? Il restera bien trop de cadavres, bien trop de frustrations et peut-être, qu’à force d’être ainsi attaqué, la forteresse des barbus et des corbeaux finira par tomber, d’un coup, sans même qu’on l’ait vu venir.
Abnousse Shalmani