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« Je vous écris de Moscou » : échos clandestins de la tragédie ukrainienne

Sous couvert d’anonymat, un écrivain russe a transmis en France les pages du journal qu’il tient depuis le déclenchement de la guerre. Une catastrophe qui ronge les esprits.

Livre. Alexandre S. est un intellectuel russe qui n’échappe pas à la règle : pour s’exprimer sur l’invasion en Ukraine, mieux vaut préserver un semblant d’anonymat, surtout quand on possède une certaine notoriété, y compris en Europe, pour des romans traduits. A plus forte raison si l’on a décidé de rester à Moscou.

Page après page, Alexandre « S. » a donc envoyé à Nina Kehayan, traductrice du russe en France, son journal de la guerre. Au premier jour, le 24 février, il écrit avoir perdu un pari à 100 dollars pour ne pas avoir cru à l’intervention militaire ; au dernier, trois mois plus tard, le 24 mai, il évoque une jeune photographe se filmant sur un escalator du métro de la capitale en train de raser « à la tondeuse son épaisse chevelure dorée ».

Entre les deux, ce bobo quadragénaire raconte son quotidien, ses rencontres, ses doutes, les stocks de chaussettes qu’il court acheter dans son enseigne – occidentale – favorite, sur le point de fermer. Son dégoût, aussi, pour des intellectuels qui ont fait le choix de « fuir » quand le bateau coule, après s’être « arrogé, de longues années, les prérogatives de civilisateurs, de maîtres, de pasteurs de la société ». « Il me semble que quand on a pris sur soi d’enseigner, on n’abandonne pas ses élèves », fustige-t-il.

« Chacun est devenu une partie d’un monstre toxique »

Pour ceux qui restent, silencieux ou tétanisés, l’espace se rétrécit inexorablement, expositions, conférences, voyages s’annulent. « J’entends souvent dire que l’intelligentsia russe a failli à sa mission. Soit ses représentants ont fui, soit ils se sont tus, soit ils se tordent les mains, soit ils citent les classiques », mais, s’emporte Alexandre « S. », « je n’ai jamais voté Poutine ! ». Il n’y a plus de distinction. Rester, c’est être complice. « Nous avons perdu notre individualité, chacun d’entre nous est devenu une partie d’un monstre toxique haï de tous. »

Depuis le 24 février, ce n’est pas seulement la vie des Russes, assujettis depuis des années à une répression intérieure de plus en plus féroce, qui a basculé, c’est la représentation même du pays qui a sombré. « Toute cette guerre est une immense déception, aussi bien pour ses partisans que pour ses adversaires », souligne-t-il.

En dépit d’un ton lapidaire, et d’anecdotes parfois décalées, le récit d’Alexandre « S. » laisse entrevoir l’horreur de la guerre qui pénètre les esprits, l’amie qui se met à boire, cette autre qui demande comment s’y prendre pour s’immoler, l’auteur lui-même, qui reste hanté par les images, diffusées dans le monde entier début avril, des massacres commis par les troupes russes dans la ville ukrainienne de Boutcha, au point de devenir obsédé par les mains des cadavres aperçus. Car, Alexandre « S. » le dit, les Russes, du moins ceux qu’il fréquente, savent ce qui se passe en Ukraine.

Sa conclusion pourrait être celle-ci, extraite d’une réflexion inscrite à la date du 4 mai : « Nous tous, toute la Russie, nous sommes fatigués de nous-mêmes, de notre lourd destin, de notre lourde histoire (…) et avons décidé de déclencher une guerre pour mourir de façon spectaculaire. » Par autodestruction.

« Je vous écris de Moscou », d’Alexandre S., L’Aube, 144 pages, 15 euros.

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