Manifestations en Iran : elles iront danser sur vos tombes, par Marylin Maeso
La philosophe rend un vibrant hommage à « l’indépassable démonstration de liberté » des Iraniennes, qui font appel à une « arme à la puissance insoupçonnée » : la danse.
Il en va de l’horreur comme du sel qu’on verse dans l’eau : passé une certaine quantité, elle n’est plus assimilable. Saturé d’images insoutenables, l’esprit s’obscurcit, comme asphyxié sous leur poids. Ces dernières s’accumulent et se brisent sur une pensée ankylosée de stupeur, prise d’effroi comme la victime étourdie du blizzard est prise dans la glace. Du terrorisme à la sale guerre, de la Syrie à l’Ukraine, l’actualité ne manque aucune occasion de nous rappeler que, de tous les produits de l’histoire, l’atrocité est seule immunisée contre la pénurie.
Depuis la mort, le 16 septembre, de Mahsa Amini, jeune femme kurde violemment battue par la police des moeurs au prétexte qu’elle n’aurait pas respecté le code vestimentaire en vigueur, la révolte court les rues d’Iran tandis que la répression les ensanglante. Sur les réseaux sociaux, l’hémorragie : des noms, des âges s’écoulent sans interruption : Hananeh Kian, 23 ans, Danesh Rahnama, 25 ans Mahsa Mogoei, 16 ans, Hadis Najafi et Reza Shahparnia, 20 ans… À la vue de ces visages figés, de ces vies volées par des dictateurs de peur qu’elles ne soient trop bien vécues, le monde est pris à témoin, et en défaut. Les gorges se gonflent d’indignation, mais le cri reste coincé. La colère le dispute à l’impuissance. Leur courage démesuré nous oblige, mais les moyens, comme les mots, nous manquent.
Si la grandeur de ces résistants force le respect, c’est que la leçon de bravoure qu’ils écrivent au poing levé s’accompagne d’une indépassable démonstration de liberté. Elle se dresse sur les pancartes des manifestants. Elle se cache au grand jour sur les maillots des footballeurs de l’équipe iranienne, recouverts au moment des hymnes en protestation contre les exactions de leur gouvernement. Elle s’amplifie sur l’air révolté de « Bella Ciao », repris en persan par des chanteuses iraniennes. Elle éclate dans chaque coup de ciseau que les femmes d’Iran et du monde entier portent à leurs cheveux en solidarité avec Mahsa Amini.
Et elle trouve son apogée, en même temps que son diapason, dans une arme à la puissance insoupçonnée : la danse. L’image des Iraniennes brûlant leur hijab apparaît comme la plus emblématique de la révolution féministe qu’elles ont entreprise dans l’espoir de renverser le régime misogyne des mollahs. Mais celle de ces femmes valsant à la face de leurs tortionnaires ne l’est pas moins, car elle proclame la même victoire. Quand elles brûlent leurs voiles, c’est la Bastille du patriarcat religieux qui part en fumée. Et quand elles dansent, c’est leur corps qui, secouant les vestiges de ses fers, reconquiert son autonomie en retrouvant son rythme propre.
Ces colosses aux pieds agiles
Subjugué par la grâce d’une danseuse espagnole surnommée « la Argentina », Paul Valéry remarque que son corps « semble s’être détaché de ses équilibres ordinaires » (Philosophie de la danse). À contrecourant de l’agitation quotidienne, inattendue dans le flux continu des gestes utilitaires, la danse se distingue par son absolue gratuité. On danse pour danser. Pour la pure beauté du geste. Et soudain, le corps, d’outil destiné à accomplir nos tâches ordinaires, redevient sujet. Dans un pays où le corps des femmes est une marchandise, un objet qui s’opprime, se frappe, se vend et se viole, la danse est un crime, puisqu’elle l’arrache à sa disponibilité pour lui restituer sa dignité. Colosses aux pieds agiles, les Iraniennes consacrent la revanche de la fierté impénitente sur le regard baissé dicté par le bourreau. Chacun de leurs pas campe un pied-de-nez aux adorateurs du garde-à-vous et de la prosternation.
« Du plus loin que je me souvienne, il a toujours suffi qu’un homme surmonte sa peur et se révolte pour que leur machine commence à grincer ». À l’aube d’un soulèvement qui laissera, quelle qu’en soit l’issue, sa marque dans l’histoire, on ne peut que songer à cette formule de Camus tirée de L’État de siège. Et se demander, à la lueur des feux de joie où Iraniennes et Iraniens enterrent le symbole de l’oppression, laquelle, des flammes ou de la danse, est la plus contagieuse. Pour chaque corps qui s’effondre, cent se dressent et s’épanouissent à l’unisson. Pour chaque voix qui s’éteint retentit l’écho démultiplié d’un chant diffusé aux quatre coins du globe.
Quand quelques notes suffisent à générer une déflagration plus intense que tous les tremblements de terre, quand la liberté, glissant de corps en corps, survit à toutes les hécatombes et renaît de ses cendres, comment s’étonner que les tyrans chancèlent ?
Je virevolte, donc nous sommes.
Marylin Maeso, Spécialiste de l’oeuvre d’Albert Camus, Marylin Maeso a publié « La petite fabrique de l’inhumain » (L’Observatoire).