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COP15 : « Sur l’élimination des subventions néfastes à la nature, il n’y a eu aucun progrès en dix ans »

David Cooper, secrétaire exécutif adjoint de la Convention sur la diversité biologique des Nations unies (second en partant de la gauche), le ministre chinois de l’écologie et de l’environnement Huang Runqiu (à droite) et Inger Andersen, directrice exécutive du programme des Nations Unies pour l’environnement, lors de la COP15, à Montréal, le 19 décembre 2022.

Ecologue, professeur à l’université Paris-Saclay, membre de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), Paul Leadley fait partie des scientifiques qui ont conseillé les négociateurs de la 15e conférence mondiale sur la biodiversité (COP15), qui s’est conclue, lundi 19 décembre, à Montréal (Canada), sur l’adoption d’un nouveau cadre mondial visant à enrayer l’érosion de la biodiversité d’ici à la fin de la décennie.

Comment qualifieriez-vous cet accord ?

Il y a des choses très positives, d’autres moins. En tant que scientifiques, nous avons beaucoup travaillé sur la question des pesticides et de la pollution par les nutriments, c’est-à-dire l’azote et le phosphore.

Concernant les pesticides, l’accord retient la notion de risque, qui doit être réduit de 50 %. Elle est beaucoup plus pertinente que la notion d’usage : certains pesticides sont assez peu toxiques en grande quantité, alors que d’autres sont extrêmement toxiques en petite quantité, comme les néonicotinoïdes. Aux Etats-Unis, ils ont diminué les quantités de 40 % et ont augmenté le risque par quatre ! Beaucoup de pays ne voulaient pas que le mot « pesticide » soit mentionné dans le texte, certains avaient dit que c’était une « ligne rouge », et pourtant cela figure toujours. C’est extraordinaire.

L’accord prévoit aussi une diminution de moitié des pertes de nutriments vers l’environnement. Il était important de ne pas se concentrer uniquement sur les engrais, mais aussi sur d’autres formes de pollution. Dans certains pays, les eaux usées sont plus problématiques que les engrais.

Sera-t-il possible de mesurer les progrès sur ces aspects ?

De ce côté-là, nous sommes un peu déçus. Le cadre retient différents indicateurs, mais ce sera à chaque pays d’établir son propre indicateur de risque. Au sein de l’Union européenne, par exemple, l’indicateur de risque qui est en cours de préparation présente des faiblesses importantes. Un comité ad hoc va être mis en place pour poursuivre le travail sur les indicateurs d’ici à la prochaine COP [la COP16 aura lieu en 2024 en Turquie], donc nous espérons que cela sera amélioré.

Les cibles de protection et de restauration sont-elles adaptées ?

La grande crainte sur l’objectif de protéger 30 % des terres et des mers, c’est qu’il n’y ait pas de ressources suffisantes pour le faire correctement. Je travaille beaucoup sur les scénarios de modélisation et l’on sait que 30 % sans ressources adaptées, c’est à peine mieux que le « business as usual » [la routine]. Il est donc décevant qu’il n’y ait pas eu plus d’engagements financiers en faveur des pays en développement. En revanche, si l’on protégeait vraiment bien un tiers de la planète, ce qui est loin d’être le cas, ce serait exceptionnel.

Le pourcentage de terres dégradées à restaurer a lui été rehaussé pour arriver à 30 %. Il aurait été préférable d’exprimer cet objectif en surface, par exemple un milliard d’hectares, parce que nous ne connaissons pas précisément la superficie des terres dégradées. Mais soyons honnêtes, si on en restaure 30 %, quelle que soit leur définition, ce sera un grand progrès.

Y a-t-il des mesures fortes visant à transformer le modèle économique ?

Le cadre adopté à Montréal contient des éléments forts sur les causes directes – les espèces invasives, les pesticides… –, mais il faut aussi agir sur les causes en amont, notamment la surconsommation et la production. Et là-dessus, il y a très peu d’éléments chiffrés, sauf un sur les subventions néfastes pour la nature.

C’est peut-être la cible que l’on a le plus ratée dans le cadre des objectifs d’Aichi, qui avaient été adoptés pour la période 2010-2020 : il n’y a eu absolument aucun progrès dans le secteur agricole ou dans celui de la pêche. Zéro progrès en dix ans. Est-ce qu’on va y arriver d’ici à 2030 ? C’est extrêmement difficile. Lorsque l’on redirige des subventions, il y a des perdants et des gagnants. Mais tant que des subventions poussent dans le mauvais sens, il est très difficile d’avancer dans l’autre.

Il y a aussi un chiffre important visant à diminuer de moitié les pertes de nourriture. On sait qu’un tiers des produits agricoles sont perdus, soit avant qu’ils n’arrivent au consommateur, soit en bout de chaîne. Réduire le gaspillage, c’est réduire les quantités qu’il faut produire, donc la quantité d’engrais, de pesticides, de terres à utiliser…

Ce cadre mondial est-il plus ambitieux que celui d’Aichi ?

On est dans la même position qu’en 2010, avec un accord assez ambitieux, mais qui doit être mis en œuvre. Il a tout de même un cadre de suivi plus clair et mieux structuré. Le problème, c’est que nous voulions l’adopter dans sa globalité, en associant des indicateurs à chaque cible, mais nous n’avons pas eu le temps de terminer et ça a été remis à plus tard. S’il est adopté lors de la COP16 en conservant son ambition, ce sera très positif. Mais, pour l’instant, c’est encore en chantier.

A quel point la division Nord-Sud a-t-elle été vive ?

Cette division était partout, dans toutes les discussions, jusqu’à la fin. Je pense que la crispation autour des cibles chiffrées était en partie liée à une profonde incompréhension sur la façon dont elles doivent être transposées au niveau national.

Si je dis que je suis d’accord pour 30 % de restauration, dois-je restaurer 30 % des terres dégradées chez moi ? Notre réponse en tant que scientifiques, c’est « ça dépend ». Quelle superficie de terres dégradées y a-t-il, de quel type ? Il faut une vraie réflexion sur ce qui est « bien » au niveau de chaque pays. Il y a eu un manque de clarté sur ces questions, ce qui a pollué toutes les discussions.

La mobilisation a-t-elle été à la hauteur de l’urgence ?

Enormément d’entreprises et d’autorités locales étaient présentes, ce qui est très encourageant. Beaucoup de ces acteurs commencent à prendre au sérieux les questions de biodiversité. Cela a été l’un des moteurs du changement dans le discours sur le climat.

Des entreprises étaient présentes, mais pas de chefs d’Etat…

C’est une énorme déception. Cela n’aurait peut-être pas changé fondamentalement l’ambition de ce qui a été adopté, mais en termes d’image que cela donne au monde concernant l’importance de la biodiversité, c’est extrêmement décevant.

Les liens entre climat et biodiversité ont-ils été faits ?

Une fois de plus, nous avons été confrontés au manque de volonté des Etats de faire trop de jonctions entre la convention sur la diversité biologique et celle sur le climat. Nous aurions voulu voir une cible chiffrée sur la manière dont la nature peut contribuer à l’atténuation du changement climatique. Il est tout à fait possible, en protégeant et en restaurant la nature, d’avoir une ambition relativement élevée en la matière. Mais il n’y a finalement aucun chiffre et toute discussion autour du climat et de la biodiversité a été très difficile. J’ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi, alors qu’il y a tellement de liens entre ces deux crises. Le climat est un facteur de perte de biodiversité, mais protéger et restaurer est aussi une solution face au réchauffement, à la fois en matière d’adaptation et de réduction des émissions.

Les Etats qui jouent un rôle majeur dans les négociations sur la protection de la nature sont les pays en développement, qui abritent une grande biodiversité, alors que les poids lourds de l’arène climatique sont les producteurs et les grands utilisateurs de pétrole. Les jeux d’acteurs et de puissance sont différents dans les deux conventions.

Ces COP sont-elles utiles ?

C’est une question éternelle, qui n’a pas de réponse scientifique. Est-ce que si l’on n’avait jamais fixé de cible visant à limiter le réchauffement à 1,5 °C, on parlerait des problèmes liés au fait de dépasser 1,5 °C ?

Pour la biodiversité, on a maintenant des objectifs. On veut par exemple diminuer le risque lié à l’utilisation des pesticides de 50 %, ce qui est très ambitieux. Est-ce qu’on risque de ne pas atteindre cet objectif ? Oui. Mais si, d’ici à 2030, on réfléchit davantage en termes de risque, que l’on mesure celui-ci correctement et que ce risque lié aux pesticides a commencé à diminuer, ce sera quand même un grand progrès.

Perrine Mouterde à suivre sur Le Monde

     

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