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« Le nombre de démocraties libérales, estimé à seulement 34, n’a jamais été aussi bas depuis 1995 »

Assistons nous à la fin des démocraties ? «La démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres.» disait  Winston Churchill. Alors  que reste t il de 230 ans de république sociale, laïque, démocratique ? Comment  dans le monde les systèmes autoritaires gangrènent la démocratie et asservissent les peuples ? Liberté, égalité, fraternité, sororité, paix et justice sont partout mises à mal ! MCD

Les démocraties libérales sont réduites à faire le dos rond en espérant que s’épuise la vague autoritaire, analyse, dans sa chronique, Gilles Paris, éditorialiste.

Les défenseurs des normes démocratiques qui se retournent sur l’année écoulée ne peuvent que le constater : cela aurait pu être bien pire. Si l’armée russe s’était révélée aussi modernisée et dominatrice que Vladimir Poutine le professait avec assurance, un pouvoir fantoche serait aujourd’hui installé à Kiev à la place de celui, certes perfectible, qui accompagne l’affermissement dans la guerre d’une nation, et ce pouvoir serait actionné du Kremlin. Il serait aussi légitime que celui d’Alexandre Loukachenko à Minsk, c’est-à-dire qu’il ne représenterait rien des aspirations de son peuple et reposerait exclusivement sur les mêmes ressorts répressifs.

L’Ukraine ne serait plus indépendante, ni souveraine. Il lui serait intimé l’ordre de tourner le dos à l’Europe, alors qu’il s’agit d’une aspiration profonde, à l’origine de la révolution de 2014 à laquelle Vladimir Poutine ne s’est jamais résigné. La contagion autoritaire qui a saisi le monde depuis plus d’une décennie aurait avancé un peu plus. La Géorgie et la Moldavie y seraient plus exposées que jamais. Le discours devenu obsessionnel du Kremlin et de ses épigones d’un déclin irréversible du camp occidental aurait trouvé de nouveaux relais et de nouveaux idiots utiles pour le présenter comme une réalité.

Cela aurait également pu être bien pire, si, aux Etats-Unis, la fièvre de la contestation des résultats électoraux par une partie du camp républicain, lorsque ces derniers lui sont défavorables, n’avait pas reflué lors des élections de mi-mandat, le 8 novembre. Il y avait matière à inquiétude depuis qu’une minorité significative de ce camp justifie désormais le recours à la violence contre le parti adverse.

La mise en garde de Joe Biden à propos de cette dérive, à la veille de ces élections, a cependant rencontré un écho suffisant, y compris de la part d’électeurs républicains modérés. Ces derniers ont en effet refusé de soutenir certains candidats appuyés par Donald Trump, qui prétendaient occuper au niveau des Etats les plus disputés des postes stratégiques dans la perspective de la présidentielle de 2024.

Puissance du populisme d’extrême droite

Au Brésil, le retour au pouvoir de Luiz Inacio Lula da Silva a été obtenu de haute lutte. Comme l’ancien président républicain en 2020 aux Etats-Unis, le sortant, Jair Bolsonaro, qui se réclamait du même modèle populiste dédaigneux des règles démocratiques, a réussi, deux ans plus tard, à galvaniser son électorat malgré un mandat riche en controverses. Battu de peu, il s’est muré dans le silence avant de s’engager, lui aussi, sur la pente glissante d’un négationnisme électoral resté pour l’instant marginal. Si l’alternance historique survenue en Colombie a témoigné d’une maturité politique inattendue, les troubles qui ont saisi le Pérou après la tentative de coup de force du président, Pedro Castillo, en décembre, ont souligné au contraire la fragilité de la démocratie dans cet Etat andin.

La pente autoritaire reste par ailleurs forte dans bien des pays devenus stratégiques avec l’émergence d’un monde multipolaire. C’est le cas de l’Inde du premier ministre Narendra Modi comme de la Turquie du président Recep Tayyip Erdogan, qui va s’efforcer par tous les moyens de prolonger son règne à la tête de l’Etat à l’occasion de l’élection présidentielle prévue en juin.

Désormais confrontée au retour de la guerre à ses portes, l’Union européenne ne peut que constater également la puissance d’un populisme d’extrême droite décidé à tirer profit dans les urnes d’un jeu politique qui préserve le pluralisme, en Suède, en Italie comme en France, où le Rassemblement national s’efforce de se présenter comme une autre solution acceptable. Les déboires des partisans du Brexit au Royaume-Uni ont pourtant souligné la vanité du projet de « reprendre le contrôle » d’un destin national présenté comme corseté par Bruxelles. Au discours stigmatisant des élites déconnectées, congédiées par référendum, la réalité britannique oppose le déclassement accéléré de classes défavorisées abusées par le ressassement d’obsessions identitaires, qui ont donc voté en 2016 contre leurs intérêts.

Ambitions réduites aux fondamentaux

Si on ajoute le cas israélien, marqué par la poussée de partis illibéraux lors des législatives de novembre, à la somme des glissements qui nourrissent l’autocratisation du monde, selon la formule de l’Institut V-Dem, un observatoire rattaché à l’université de Göteborg, en Suède, financé notamment par la Banque mondiale, l’année 2022 ne peut donc qu’alimenter la prudence. Selon le même observatoire, 70 % de la population mondiale vit aujourd’hui dans une autocratie, et le nombre de démocraties libérales, estimé à seulement 34, n’a jamais été aussi bas depuis 1995.

A Washington, l’administration de Joe Biden en a pris acte. Au lieu de diviser le monde en deux camps comme le président l’avait fait en arrivant à la Maison Blanche, ce qui impliquait de se ranger au sein de celui minoritaire, elle s’efforce au contraire de bâtir des communautés d’intérêts aux ambitions réduites aux fondamentaux : le respect des règles d’un ordre mondial défini par la Charte des Nations unies : souveraineté et intégrité territoriales. « Notre objectif n’est pas de forcer nos partenaires à s’aligner sur nous dans tous les domaines. Et nous ne découperons pas le monde en blocs rigides », a ainsi expliqué, en octobre, le conseiller du président à la sécurité nationale, Jake Sullivan.

Les démocraties libérales sont donc réduites à faire le dos rond en espérant que s’épuise la vague autoritaire. Leurs meilleures alliées restent, dans cette entreprise, les autocraties elles-mêmes. Car, de l’enlisement russe en Ukraine à la répression sauvage en cours en Iran en passant par la gestion erratique de la pandémie par la Chine de Xi Jinping, les terres de l’autoritarisme offrent aujourd’hui à tous les regards le même paysage désolé.

Nota de MCD: le discours afin de contextualiser

Winston Churchill. reproche alors à un gouvernement qui s’enfonce dans l’impopularité de chercher à diminuer les droits du Parlement en amenuisant le pouvoir de veto de la Chambre des Lords, la deuxième Chambre du Parlement:

«Comment l’honorable gentleman conçoit-il la démocratie? Laissez-moi la lui expliquer, M. le président, ou au moins certain de ses éléments les plus basiques. La démocratie n’est pas un lieu où ou obtient un mandat déterminé sur des promesses, puis où on en fait ce qu’on veut. Nous estimons qu’il devrait y avoir une relation constante entre les dirigeants et le peuple. « Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple »: voilà qui reste la définition souveraine de la démocratie. […] Démocratie, dois-je expliquer au ministre, ne signifie pas « Nous avons notre majorité, peu importe comment, et nous avons notre bail pour cinq ans, qu’allons-nous donc en faire? ». Cela n’est pas la démocratie, c’est seulement du petit baratin partisan, qui ne va pas jusqu’à la masse des habitants de ce pays.

[…]

Ce n’est pas le Parlement qui doit régner; c’est le peuple qui doit régner à travers le Parlement.

[…]

Beaucoup de formes de gouvernement ont été testées, et seront testées dans ce monde de péché et de malheur. Personne ne prétend que la démocratie est parfaite ou omnisciente. En effet, on a pu dire qu’elle était la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps; mais il existe le sentiment, largement partagé dans notre pays, que le peuple doit être souverain, souverain de façon continue, et que l’opinion publique, exprimée par tous les moyens constitutionnels, devrait façonner, guider et contrôler les actions de ministres qui en sont les serviteurs et non les maîtres.

[…]

Un groupe d’hommes qui a le contrôle de la machine et une majorité parlementaire a sans aucun doute le pouvoir de proposer ce qu’il veut sans le moindre égard pour le fait que le peuple l’apprécie ou non, ou la moindre référence à sa présence dans son programme de campagne.

[…]

Le parti adverse doit-il vraiment être autorisé à faire adopter des lois affectant le caractère même de ce pays dans les dernières années de ce Parlement sans aucun appel au droit de vote du peuple, qui l’a placé là où il est? Non, Monsieur, la démocratie dit: « Non, mille fois non. Vous n’avez pas le droit de faire passer, dans la dernière phase d’une législature, des lois qui ne sont pas acceptées ni désirées par la majorité populaire. […]»

Winston Churchill

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