Robert Bilott : « La population doit savoir que les PFAS (substances perfluoroalkylées) sont un danger de santé publique »
Alors que le gouvernement a présenté un plan destiné à réduire l’exposition aux polluants éternels, l’avocat américain, dont le combat a inspiré le film « Dark Waters », alerte quant au manque d’information du grand public sur le sujet.
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L’avocat américain Robert Bilott, dont le combat a inspiré le film « Dark Waters
Une première feuille de route française, en attendant Bruxelles. Mardi 17 janvier, le gouvernement français a présenté un premier « plan d’action sur les PFAS » (substances perfluoroalkylées) avant leur interdiction à l’échelle européenne. La cible est une famille de 4 500 composés chimiques très utilisés dans l’industrie… mais ultratoxiques. Synthétisés en laboratoire dans les années 1950, employés pour leurs résistances aux fortes chaleurs ou leurs propriétés anti-adhésives et imperméables, ces produits chimiques se retrouvent aussi bien dans les papiers cuissons, les textiles, les moquettes, que dans les peintures, les pesticides ou encore les emballages alimentaires.
Le « plan d’action » doit permettre de « disposer de normes sur les rejets pour guider l’action publique », mais aussi « d’améliorer la connaissance et l’imprégnation des milieux pour réduire l’exposition des populations ». Le plan cherche également à demander aux industriels des contrôles de leurs rejets, ainsi qu’à mettre en place des mesures pour les éviter. Dans le viseur, notamment, l’usine Arkema, située dans la vallée de la chimie, près de Lyon, depuis les révélations en mai 2022 du magazine Vert de rage pointant une importante pollution aux PFAS des alentours. En septembre, la préfecture du Rhône a d’ailleurs demandé à l’usine de baisser ses rejets par paliers (-65 % en mars, -73 % en décembre et -80 % en septembre 2024).
Partout dans le monde, les PFAS ont contaminé l’ensemble de l’environnement. Une étude publiée en 2019 par Santé publique France a même montré que 100 % de la population française était imprégnée par ces composés. Possiblement dangereux pour l’Homme, les PFAS ont donné lieu à de longues batailles judiciaires aux Etats-Unis. La plus retentissante a été menée par l’avocat Robert Bilott, dont l’histoire a été retracée dans le film Dark Waters. En 1998, un fermier de Virginie-Occidentale lui demande de l’aide, cherchant à comprendre pourquoi ses vaches meurent par dizaines. Au cours de son enquête, Bilott démontre comment le titan de la chimie DuPont a déversé pendant des années dans l’Ohio River des PFOA – une sous-famille des PFAS -, contaminant près de 100 000 personnes. Et ce, en toute connaissance de cause.
Depuis, Bilott mène sa bataille contre les géants de la chimie, et suit de près les évolutions scientifiques. En 2011, un groupe de chercheurs indépendants a ainsi démontré un « lien probable » entre les PFAS et divers cancers du rein, des testicules ou des maladies de la thyroïde. Pour L’Express, il réagit aux annonces du gouvernement français pour faire la lumière sur ces polluants éternels.
Que pensez-vous du plan présenté par le gouvernement français ?
Robert Bilott : C’est une première étape. Il est important que les gouvernements reconnaissent, déjà, que ces produits chimiques sont un problème qui doit être pris en compte sérieusement. Il s’agit non seulement d’une menace pour l’environnement, mais aussi pour la santé publique. Mais il est frustrant de voir que les entreprises responsables de la création de ces produits ne sont pas tenues responsables du coût des dommages causés. Ces polluants ont entièrement été produits par l’homme. Quand on les retrouve dans le sol, dans l’eau, ou dans notre sang, nous savons d’où ils viennent.
Nous savons quelles entreprises les ont créés. Après vingt ans de litiges portant sur ces questions aux Etats-Unis, nous connaissons l’histoire par cœur. Nous savons qui est responsable. Nous savons que la contamination que nous connaissons dans notre pays se produira partout ailleurs dans le monde. Nous sommes aussi conscients du coût de cette pollution, à la fois pour la détecter, pour la mesurer, et pour la nettoyer : il est énorme. Ce prix ne devrait pas être payé par les citoyens, ni par les municipalités, ni par nos gouvernements. Les entreprises devraient être tenues pour responsables.
A-t-on suffisamment de preuves pour demander cela ?
Les preuves scientifiques sont là, en particulier pour deux substances chimiques, que nous appelons les PFAS – ou polyfloroalkylées – et les PFOS (sulfonate de perfluorooctane). Des mesures doivent être prises dès maintenant, pas dans le futur. Cette situation est particulièrement frustrante : nous avons eu de multiples « plans d’actions » comme le vôtre. Certains ont été proposés il y a plus d’une dizaine d’années. Comme celui annoncé par le gouvernement français, nos programmes listaient une série de mesures comprenant des échantillonnages. Une première étape avant que des seuils ne soient établis pour limiter la présence des perfluorés dans l’eau. Mais ces plans n’ont jamais été réellement mis en œuvre. Les échéances continuent d’être repoussées. Et nous attendons toujours que des régulations soient mises en place.
Cela fait plus de vingt ans que nous connaissons l’existence de ces composés chimiques dans l’environnement. Cette histoire a déjà été racontée dans les médias et dans mon livre, Exposure, ou encore dans son adaptation au cinéma, Dark Waters. Ces informations sont publiques, et beaucoup a été fait en vingt ans pour démontrer la dangerosité de ces produits. Des études indépendantes ont été réalisées, prouvant que l’exposition à ces composés provoque des maladies. Ces données ont finalement poussé l’Agence de protection de l’environnement des Etats-Unis à réguler leur présence dans l’eau potable. Cette régulation devrait imposer son nettoyage. Mais nous y travaillons depuis vingt ans, et ce n’est pas encore arrivé. Espérons que le gouvernement français ne mette pas autant de temps à prendre les choses en main.
Comment expliquez-vous que la législation n’avance pas au même rythme que les découvertes scientifiques en matière de pollution et de nocivité de ces substances ?
L’un des arguments les plus importants qu’avancent les industriels depuis des décennies est que nous n’en savons jamais suffisamment. Qu’il faudrait faire davantage d’études, collecter plus de données. Que nous ne devrions pas nous précipiter. Cette technique a un nom : cela s’appelle fabriquer du doute. Ces entreprises engagent des consultants et des lobbyistes pour convaincre les gouvernements, les scientifiques et le public. Leur but est que nous restions dans l’incertitude. Si nous ne sommes pas vraiment sûrs de la dangerosité d’un produit, pourquoi agir ? Pourquoi réguler ?
Cet argumentaire se trouve face à un problème fondamental : il a été prouvé devant la justice que ces entreprises ont depuis longtemps conscience de la dangerosité de ces produits chimiques. Elles savent qu’elles les rejettent dans l’air, dans l’eau, dans la nature – sans le dire à qui que ce soit. Maintenant que cette information se diffuse dans le public, ces compagnies tentent tout ce qu’elles peuvent pour empêcher le gouvernement américain de faire quoi que ce soit au niveau fédéral. La bataille est aussi menée Etat par Etat, à l’intérieur du pays. Certains ont essayé d’adopter des régulations pour protéger leur population. Mais ils sont ralentis par ces entreprises, qui répètent toujours le même discours : nous avons besoin de faire plus d’études, d’avoir plus de temps. Les recherches scientifiques sont pourtant déjà là. Evidemment, si aucun échantillonnage massif n’a été fait jusqu’ici en France, ou qu’il n’a pas été réalisé de manière suffisante, il faut le réaliser. C’est une étape indispensable pour comprendre la situation, savoir où se trouve exactement la pollution. Mais la dangerosité de ces produits n’est plus à démontrer.
Dans ce cas-là, comment faire ? Que recommandez-vous pour lutter contre ces produits ?
Cette situation est sans précédent. Je ne connais pas d’autre histoire de contamination comme celle-ci, où des éléments produits par l’homme en laboratoire ont contaminé l’ensemble des créatures vivantes de cette planète. Avec le cycle de l’eau, même la banquise et les ours blancs en Arctique sont touchés. Cela étant dit, que faire ? Notre priorité n° 1 devrait être d’arrêter tout rejet de ces produits dans le monde. Les stopper à la source. Pour cela, il faut résoudre le débat que nous avons au niveau mondial concernant la définition de ces composés chimiques. Lesquels ranger dans la catégorie des PFOA ? Sur lesquels devrions-nous nous concentrer ?
Le débat est d’autant plus important aujourd’hui qu’un certain nombre d’entreprises veulent continuer à les produire, et cherchent donc à les exclure de la discussion. Mais la question centrale est ailleurs. Comment les élimine-t-on ? Il y a beaucoup d’annonces, pratiquement tous les jours, de chercheurs qui parviennent à trouver de nouvelles manières de supprimer ces éléments de l’eau et du sol. Ces technologies ne semblent toutefois exister qu’à petite échelle.
Vous évoquez les conséquences de cette pollution sur l’environnement. Mais qu’en est-il de ceux présents dans notre corps ?
Nous ignorons surtout comment les enlever de notre corps. Ils s’accumulent dans nos organismes, un peu à la manière d’une bombe à retardement. La communauté scientifique est particulièrement inquiète à ce sujet. Aux Etats-Unis, nous voyons d’ailleurs le seuil de PFOA considéré comme acceptable dans l’eau potable tomber plus bas de jour en jour. En juin, l’agence environnementale américaine a déclaré que les niveaux acceptables étaient au-dessous même du seuil où ces composés deviennent détectables. Notre gouvernement vient donc de dire que dès qu’on détecte une présence de ces produits dans l’eau, aussi infime soit-elle, nous devrions craindre pour notre santé. Tous les pays n’en sont pourtant pas là, alors que cette question devrait être résolue à un niveau global, pas national.
Nous parlons de composés chimiques qui, à l’inverse d’autres produits comme l’arsenic, par exemple, ou d’autres poisons connus, sont plus difficiles à appréhender. Aujourd’hui, peu de personnes connaissent l’existence des PFOA. Depuis des décennies, les entreprises qui les emploient ont eu l’intelligence de changer plusieurs fois leur nom. Aux Etats-Unis, nous les avons d’abord appelés C8, puis PSC, puis produits chimiques éternels… Et maintenant PFOA. La plupart des gens ne se rendent même pas compte que nous parlons toujours des mêmes composés chimiques. Ensuite, il est extrêmement difficile d’alerter sur quelque chose que l’on ne sent pas, que l’on ne voit pas, que l’on ne peut pas goûter. Il est donc très difficile d’alerter le grand public et de lui faire comprendre le danger.
Vous évoquiez tout à l’heure votre livre, ou encore son adaptation au cinéma. En France, des enquêtes journalistiques comme celles de l’émission Vert de rage, alertant sur la présence de PFOA dans l’eau de Pierre-Bénite, près de Lyon, ont aussi alerté sur le problème. Le grand public semble malgré tout un peu plus au courant qu’auparavant…
Effectivement ! Heureusement, ces dernières années, des films comme Dark Waters, ou des documentaires, comme The Devil You Know, ont permis de placer cette question dans le débat, avec des images fortes. C’est une manière de dire : « Vous voyez ce qu’il s’est passé avec les vaches en Virginie-Occidentale ? Eh bien la cause est un composé chimique que l’on trouve aussi en France. Le même polluant que l’on trouve dans l’eau potable à l’extérieur des bases militaires au Japon. La même chose que l’on trouve à Veneto, en Italie, et partout dans le monde. »
Nous parlons du même polluant. Nous parlons de la même histoire. Une partie du problème est qu’à chaque fois qu’un incident impliquant des PFAS a lieu quelque part, les habitants pensent qu’il s’agit d’un incident isolé, lié à un endroit bien particulier. Ce n’est pas le cas. Il est capital que les gens comprennent ce qu’il se passe, et surtout, que l’ensemble de ces incidents sont plus largement connectés. Il faut que le grand public saisisse qu’à chaque fois que l’on remonte la chaîne des événements, nous retombons sur les mêmes entreprises. Chaque pays n’a pas à recommencer de zéro : des données et des études existent déjà. Les conclusions ont été formulées. Agissons à partir de là.
Alexandra Saviana