A la Nupes, une nécessaire introspection
Le frottement entre deux lignes radicalement opposées empêche la gauche de profiter du mouvement social contre la réforme des retraites. Le risque majeur est que ce blocage profite au Rassemblement national.
La réélection, lundi 10 avril, de Fabien Roussel par 82 % des voix à la tête du Parti communiste français n’a pas fait la « une » des journaux, et pour cause : lors de la dernière élection présidentielle, le secrétaire national du PCF a recueilli à peine 2,3 % des suffrages exprimés. Cependant, l’adepte des « jours heureux » est aujourd’hui, avec le député de la Somme François Ruffin (La France insoumise), l’une des rares personnalités de gauche à voir sa popularité progresser, dans un contexte social qui devrait profiter à l’ensemble de ce camp. Il est aussi l’un des plus critiques à l’égard de Jean-Luc Mélenchon, qu’il tente de contourner en appelant les autres partis à construire un « front populaire » capable de rassembler jusqu’au centre.
Onze mois après sa création, la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes) tire à hue et à dia. Ses membres ont beau mener un combat implacable contre la réforme des retraites, défiler au côté des manifestants en colère, s’afficher à l’unisson des préoccupations de l’électorat populaire, ils ne parviennent pas à marquer des points. Pire, ils ne peuvent que constater cette réalité glaçante : dans les sondages publiés ces derniers jours, la seule à en engranger est Marine Le Pen. Longtemps entravée par le front républicain, la candidate du Rassemblement national se nourrit de l’impopularité du pouvoir et de l’incapacité de la gauche à tracer une alternative. Une sérieuse introspection s’impose.
La Nupes est d’abord apparue comme une tentative réussie de sauvetage de la gauche sortie en lambeaux du quinquennat de François Hollande. L’unité retrouvée de ses composantes sous la houlette du candidat des « insoumis » lui a permis de peser à l’Assemblée nationale alors qu’elle risquait la marginalisation. Le jeu s’est révélé d’autant plus prometteur que l’émergence du tripartisme privait le gouvernement de majorité absolue. Mais le joug exercé par Jean-Luc Mélenchon sur les autres composantes de l’alliance, le style d’opposition radicale qu’il a instauré – fait d’obstruction, d’invectives et de contestation implicite des institutions – aussi bien que sa distance vis-à-vis du mouvement syndical ont suscité de vives tensions qui bloquent toute évolution.
A la « crise de régime » qu’appelle de ses vœux l’ancien trotskiste, le Parti socialiste (PS) et le PCF opposent le respect du cadre républicain. A la conflictualité que le premier assume jusqu’à espérer le chaos, François Ruffin et Fabien Roussel répondent par la nécessité de construire une « espérance ». Mélenchon rêve d’un face-à-face avec Le Pen en 2027, provoqué par une brutale coupure entre le peuple et l’élite, les autres invoquent l’élan mitterrandien de 1981, fondé sur le rassemblement des classes moyennes et populaires.
Tant que ce différend stratégique ne sera pas tranché, la gauche aura le plus grand mal à avancer. La situation au PS est symptomatique de ce blocage. Depuis que, dimanche 2 avril, dans l’Ariège, une candidate socialiste dissidente est parvenue à se faire élire députée en battant la sortante Nupes-LFI, le parti est coupé en deux.
En poussant chaque acteur dans ses retranchements, le conflit des retraites a joué comme un révélateur. La gauche espérait masquer ses divergences et la faiblesse de ses contre-propositions derrière une opposition radicale au report de l’âge de la retraite à 64 ans. Le vernis a vite craqué, révélant sa difficulté à peser. Si la Nupes n’élabore pas rapidement les règles d’une vie et d’un projet communs, elle se condamne à rester un acteur secondaire de la recomposition en cours.
Le Monde