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« L’unité est le Graal des syndicats, qui prennent un soin jaloux à faire en sorte que le mouvement contre la réforme des retraites ne leur échappe pas »

La Nupes ne profite guère de la mobilisation sociale et Jean-Luc Mélenchon risque d’en sortir affaibli, constate dans sa chronique Françoise Fressoz.

On les disait mal en point, affaiblis, marginalisés. C’est pourtant eux qui tiennent depuis le mois de janvier le haut du pavé, eux qui font tourner en bourrique le gouvernement, eux qui rappellent à Emmanuel Macron que la gauche n’a pas disparu du paysage politique. Organisateurs et moteurs du mouvement social contre la réforme des retraites, les syndicats ont jusqu’à présent résisté à tous les pièges, donnant même l’impression de sortir renforcés de séquences qui auraient pu leur être fatales.

Ainsi du dernier congrès de la CGT, qui s’est ouvert lundi 27 mars sur une forte contestation du bilan du secrétaire général sortant, Philippe Martinez, pour s’achever, quatre jours plus tard, sur une scène inédite : la promotion surprise d’un visage féminin, Sophie Binet. Le pedigree de cette responsable issue de l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens tranche avec les canons traditionnels du syndicat : ancienne socialiste, féministe, écologiste.

C’est comme si un renouveau soufflait sur une organisation percluse de divisions. La première décision de la novice a été de poursuivre le combat dans un cadre unitaire. La CGT sera bien au côté des autres centrales, mercredi 5 avril, pour rappeler à la première ministre, Elisabeth Borne, la détermination de l’intersyndicale à obtenir le retrait du texte repoussant l’âge légal de départ à 64 ans.

Depuis le début du conflit, l’unité est le Graal des syndicats, qui prennent un soin jaloux à faire en sorte que le mouvement, reposant sur la non-violence et le soutien de l’opinion, ne leur échappe pas. Leur attitude ne fait en rien les affaires de Jean-Luc Mélenchon, qui a œuvré en juin 2022, avec la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), pour que la gauche se soude derrière lui. L’intersyndicale reste sourde à sa proposition de transformer la journée d’action du 6 avril en grève générale.

Promesse de résistance de la gauche

Impuissant à prendre la main sur le mouvement social, l’ancien député des Bouches-du-Rhône est, en revanche, devenu le bouc émissaire commode du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, qui, dans un entretien au Journal du dimanche, le 2 avril, le campe en dangereux agitateur, prompt à « appeler aux manifestations interdites », à « déverser sa haine sur les policiers » et à « essayer d’obtenir par le désordre ce qu’il n’obtient pas par les urnes ».

Dans ce contexte, la nette victoire, dimanche, de la candidate socialiste dissidente Martine Froger dans la législative partielle de l’Ariège face à la candidate LFI-Nupes Bénédicte Taurine apparaît comme le premier revers infligé par une partie de la gauche à celui qui prétendait la soumettre. Le résultat met notamment en évidence la fracture qui s’est creusée lors du dernier congrès du Parti socialiste, en janvier, à Marseille : près de la moitié du PS reproche au premier secrétaire, Olivier Faure, de saborder l’héritage socialiste.

Au terme de son troisième échec à l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon était pourtant bien parti pour s’imposer comme le réunificateur des gauches. Il avait su saisir la frustration des électeurs de ce camp coincés par le vote utile, obligés, une nouvelle fois, de mettre un bulletin Macron dans l’urne pour faire barrage à Marine Le Pen. L’opération Nupes, menée sur les décombres du PS, du Parti communiste français et d’Europe Ecologie-Les Verts, est apparue autant comme une promesse de résistance de la gauche que comme une tentative de la soumettre, l’unité devenant pour chacune de ses composantes la condition de sa survie.

Choc binaire

Dix mois plus tard, le conflit autour de la réforme des retraites montre à quel point la campagne des législatives, menée sous la bannière Mélenchon, est parvenue à réduire à presque rien le souffle de l’élection présidentielle. La légitimité électorale dont s’est prévalu le président de la République pour tenter de mener à son terme la réforme des retraites s’est immédiatement heurtée à la résistance des élus de gauche ayant fait valoir que leur vote contraint du second tour ne valait en rien quitus.

Le recours à l’article 49.3 de la Constitution pour faire adopter le texte n’a fait qu’amplifier le divorce, renforçant l’impression d’un passage en force et débouchant sur un choc binaire entre la volonté présidentielle et la résistance populaire. Le macronisme, qui prétendait fonctionner sur ses deux jambes, en sort profondément déstabilisé et la gauche revigorée.

Parmi les figures renforcées par le conflit, Laurent Berger gagne 20 points en deux mois pour atteindre 58 % d’opinions favorables, selon un sondage OdoxaLe Figaro publié jeudi 30 mars. Incarnation du syndicalisme réformiste avec lequel le gouvernement cherche en vain à pactiser depuis le début du conflit, le secrétaire général de la CFDT est devenu une figure de substitution pour les orphelins de la gauche dite « de gouvernement », qui cherchent en vain un leader auquel se raccrocher.

Dans la sphère politique, deux personnalités de gauche voient leur cote d’avenir progresser : le communiste Fabien Roussel gagne trois points, à 22 %, dans le baromètre KantarLe Figaro Magazine d’avril. L’« insoumis » François Ruffin progresse de deux points, à 19 %. Tous deux devancent Jean-Luc Mélenchon (18 %), qui, au-delà de son cercle de fidèles, peine à convaincre de la pertinence de sa stratégie consistant à jouer sur la colère et sur la déstabilisation des institutions : jusqu’à présent, le conflit profite surtout au Rassemblement national, capitalisant à la fois sur la violence sociale, qu’il impute à Emmanuel Macron, et sur la crainte du désordre.

Fabien Roussel et François Ruffin ont pour point commun de faire de la reconquête de l’électorat populaire la base du futur rassemblement de la gauche. Chaque réunion publique tenue dans le cadre du conflit des retraites est une tentative de reprendre langue avec ceux qui lui ont tourné le dos. Que la réforme passe ou non, l’enjeu est de poursuivre le plus longtemps possible cette remobilisation par le bas. Le retour de la gauche s’apparente à une longue marche.

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