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RN : une stratégie de notabilisation plus payante que la posture carnavalesque de LFI.

LFI ( Le France Insoumise ) va elle faire passer le RN-FN aux prochaines élections présidentielles ?

Le coût de l’inaction (s’abstenir de voter face à un candidat RN) semble de moins en moins compenser le coût de l’action (voter pour Macron afin de faire barrage à l’extrême droite), analyse Gérald Bronner.

Marine Le Pen pendant une séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, le 21 mars 2023

Marine Le Pen pendant une séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, le 21 mars 2023

Il y a quelques jours, une enquête réalisée par Elabe a fait beaucoup parler. Elle montrait que si l’élection présidentielle de 2022 se rejouait aujourd’hui, elle aboutirait à une victoire de Marine Le Pen contre Emmanuel Macron avec un score de 55 % des suffrages. Il convient de ne pas surinterpréter ce qui n’est qu’un sondage. D’une part, parce que la colère particulière qu’inspire le président de la République est liée à un contexte social très agonistique (et qu’il ne sera de toute façon pas candidat à la prochaine élection). D’autre part, parce qu’affirmer qu’on préférerait s’abstenir plutôt que de faire barrage au RN est une forme d’abstraction qui n’a de sens que confrontée à la crainte réelle de son accession au pouvoir.

Il reste que, pour la première fois, un sondage donne le RN gagnant. La question qui se pose est donc celle de l’étanchéité du rempart moral qui confinait jusqu’à présent ce parti dans un espace de relative inéligibilité. En réalité, cette étanchéité ne va pas du tout de soi. Ainsi, le fait de voter pour Emmanuel Macron et, avant lui, pour Jacques Chirac a pu représenter un coût pour certains individus. En 2002, on a même imaginé aller voter avec des gants pour figurer le dégoût que l’acte inspirait. Si beaucoup l’ont fait malgré tout, c’est parce que le coût de l’inaction (s’abstenir alors que l’un des candidats était d’extrême droite) leur a paru trop fort. Or, notre cerveau a généralement beaucoup plus de considération pour les coûts de l’action que pour ceux de l’inaction.

Pour le comprendre, considérons deux individus qui veulent parier dans une course hippique. Le premier, Jean, choisit le cheval A, mais il a été tenté de parier sur le cheval B. Paul, quant à lui, a misé sur le cheval B, mais, à la dernière minute, il change son choix et lui préfère A. C’est finalement B qui l’emporte, et les deux joueurs, qui ont parié A, ne gagnent donc pas la somme importante qui était à portée de main. À votre avis, lequel des deux aura le plus de regrets ? Cette question, deux fameux psychologues, Amos Tversky et Daniel Kahneman, en ont fait l’objet d’une expérience : 92 % des individus considèrent que Paul sera le plus malheureux. Dans les deux cas, Paul comme Jean prennent une décision qui les fait perdre, mais Jean doit assumer les conséquences de sa non-action (après hésitation, il décide de ne pas changer son pari), alors que Paul est confronté, lui, aux conséquences de son action. Nous sommes plus prompts à regretter les conséquences d’une action que celles d’une inaction. C’est vrai dans nombre de domaines : nous ne voulons pas nous rendre coupables d’une action dont les conséquences seraient moralement condamnables, et nous sommes moins regardants lorsque ces conséquences découlent d’une inaction.

Compte à rebours

Il faut donc une motivation particulière pour que les coûts de l’inaction (s’abstenir de voter) puissent compenser les coûts de l’action (voter pour Macron). Dans ce cas particulier, cela tient si le RN inspire une crainte qui fait scintiller de façon coupable le fait de s’abstenir. Cela tient encore si l’alternative paraît un moindre mal. Mais toutes les conditions sont réunies aujourd’hui pour que ce ne soit plus le cas. La stratégie de notabilisation du RN est plus payante que la posture carnavalesque de la France insoumise. Elle fait oublier facilement que le parti d’extrême droite dissimule en ses rangs des individus antiavortement ou vaccinosceptiques, par exemple. Le fait que, dans les circonstances particulières de la contestation de la loi sur les retraites et d’une certaine forme d’administration du pouvoir, l’Elysée apparaisse à certains comme la porte des Enfers atténue notablement, par un effet de halo, la différence symbolique entre Marine Le Pen et le reste des politiques.

Aujourd’hui, le vote contre l’extrême droite, qui avait été placé par le concert de l’unanimité sous le régime d’une éthique de conviction (on ne vote pas pour le RN et on ne s’abstient jamais face à lui quelles que soient les conditions), bascule peu à peu sous celui d’une éthique de responsabilité (Quelles sont les conséquences d’avoir voté Macron ?). Dans ces circonstances, on peut se demander si les coûts de l’inaction qui pèsent parfois peu dans nos esprits pourront durablement compenser les coûts de l’action. Malgré la cacophonie que présente le théâtre de la politique actuellement, on a parfois le sentiment d’entendre le tic-tac d’un compte à rebours.

Gérald Bronner

Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne Université

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