« Une éthique de la personnalité », d’Agnes Heller : pourquoi y a-t-il encore de « bonnes personnes » ?
Voici enfin traduit l’un des importants livres de philosophie morale de la penseuse hongroise, qu’elle reformule dans une perspective qualifiée de « postmoderne » et « postmétaphysique ».

La philosophe hongroise Agnes Heller.
« Une éthique de la personnalité » (An Ethics of Personality), d’Agnes Heller, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gilles Achache, Calmann-Lévy, « Liberté de l’esprit », 552 p., 27 €, numérique 19 €.
Quand on a connu, comme Agnes Heller (1929-2019), le totalitarisme nazi puis la Hongrie communiste, où la liberté de penser vous mettait au ban de la société, il faut une bonne dose d’énergie mentale et théorique pour continuer à croire à la possibilité d’une éthique. C’est pourtant à l’élaboration de celle-ci que la philosophe hongroise a consacré l’essentiel de son œuvre dans les dernières décennies de son existence, à travers deux gros ouvrages, General Ethics et A Philosophy of Morals (« éthique générale » et « une philosophie de la moralité », 1988 et 1990, non traduits). Une éthique de la personnalité (1996), traduit en français pour la première fois, constitue le troisième volet de ce triptyque, même s’il peut se lire pour lui-même.
Il nous permet de découvrir une penseuse majeure de notre temps, disciple de Georg Lukacs (1885-1971) et successeure d’Hannah Arendt à la New School for Social Research (New York). Il était grand temps de donner à la pensée de Heller, surtout connue du grand public pour sa fascinante autobiographie, La Valeur du hasard (Rivages, 2020), la place qui lui manque encore en France et qu’elle mérite.
Car Agnes Heller s’efforce de reformuler ici rien de moins que la question de l’éthique dans une perspective qu’elle qualifie de « postmoderne » et « postmétaphysique ». Elle prend acte du fait qu’il est devenu philosophiquement impensable de fonder la morale sur un principe absolu et rationnel à la manière de Kant, pour qui l’obéissance à la loi nous donne accès à l’universalité de la raison. Les constructions conceptuelles les plus sophistiquées de la morale ne font-elles pas qu’habiller un pur discours de domination ? La « mort de Dieu » exclut en outre de fonder la morale sur une transcendance.
Un comportement « décent » envers autrui
Pourtant, Agnes Heller n’en tire pas la conclusion que toute philosophie morale et toute imputation de responsabilité seraient désormais impossibles. Ne serait-ce que parce qu’il existe, dit-elle, « de bonnes personnes », des « Justes » qu’on peut identifier et célébrer, même si l’on peine à expliquer pourquoi ils tendent leur main aux persécutés, au prix de leur tranquillité ou de leur vie. Il en va de même pour la liberté de nos actions, résistante aux déterminismes naturels ou sociaux. L’expérience de la bonté nous montre que les actes de quelques-uns obéissent à des valeurs, sans que ni le Ciel ni la contingence d’un monde de plus en plus étranger à l’homme fournissent les outils nécessaires à les fonder.
Afin de combler ce vide, Agnes Heller propose une « éthique de la personnalité ». Si l’homme se voit « jeté » dans un univers sans raison ni justification, on ne peut se fonder que sur la personne pour rendre compte d’un comportement non égocentrique, « décent » envers autrui : « En fait, ce sont les autres en tant qu’autres singuliers qui nous appellent et nous convoquent », écrit-elle, dans un mouvement qui n’est pas sans rappeler le geste de son contemporain Emmanuel Levinas (1905-1995). Notre liberté se limite à nous choisir nous-mêmes comme « destin », à assumer ce que nous sommes avec sincérité et responsabilité. La fidélité à soi-même serait ainsi la qualité cardinale de la morale.
Aux concepts traditionnels de l’éthique et aux archétypes doivent se substituer des illustrations et des personnages. Pas question donc, pour Agnes Heller, de rédiger un énième « Traité des vertus ». Son propos s’organise en une sorte de mise en scène. A une première partie reproduisant la matière d’un cours magistral sur les raisons pour lesquelles Nietzsche a considéré l’ultime opéra de son ex-ami Wagner, Parsifal, comme une « trahison » (parce qu’il y voyait un retour de Wagner au christianisme détesté, « religion d’esclave »), succèdent les dialogues fictifs des étudiants ayant assisté à la leçon, suivis par l’intervention d’un « modèle », celui de la grand-mère aimée et admirée de l’autrice, Sophie Meller (1858-1944).
Quiconque porte son destin avec franchise est-il pour autant un être moral ? L’éthique de la personnalité ne risque-t-elle pas de se transformer en nuit où tous les chats sont gris, qu’on s’appelle Hitler ou saint Vincent de Paul ? Agnes Heller répond à l’objection en opposant le « concept purement formel d’une éthique de la personnalité » aux « déterminations substantielles » qui s’attachent quand même à la moralité. Pour Nietzsche, qui, avec Kierkegaard, inspire sa philosophie morale, « le ressentiment est un trait qui disqualifie toute personne moderne comme exemple d’une éthique de la personnalité. Ainsi Hitler, un cas typique d’homme du ressentiment, n’a pas la qualité pour servir d’exemple ».
Reste à savoir si ces « déterminations substantielles » recouvrent autre chose que l’édifice, certes ébranlé, des traditions morales léguées par l’histoire. La force de cet essai est de laisser entrevoir honnêtement qu’il pourrait bien en être ainsi.
Nicolas Weill