Andrei Yakovlev : « La Russie est déjà en guerre civile »
Professeur d’université en Russie exilé aux Etats-Unis, Andrei Yakovlev appelle les Occidentaux à penser l’après-Poutine dès maintenant pour éviter un scénario chaotique.

Chercheur invité à l’Université de Harvard (Davis Center pour les études russes et eurasiennes), le professeur Andrei Yakovlev est spécialiste des politiques industrielles et des relations entre l’Etat russe et les entreprises. Installé aux Etats-Unis, il appelle les Occidentaux à réfléchir dès à présent à l’après-Poutine. « Il y a un manque de vision total du futur de la Russie, non seulement du côté de l’opposition russe, qui ne parvient pas à se fédérer pour proposer une alternative post-Poutine, mais aussi du côté des Occidentaux », affirme-t-il dans un entretien.
Dans vos récents écrits, vous redoutez une explosion sociale en Russie et une plongée dans le chaos. Il y a quelques jours, le patron de Wagner, Evgueni Prigojine, évoquait le risque de « guerre civile »…
A mes yeux, la Russie est déjà en guerre civile, mais une « guerre civile froide », enracinée dans l’esprit des gens, qui menace à tout moment de basculer dans un vrai conflit. Plusieurs signaux sont inquiétants. Par exemple, la multiplication des crimes et délits perpétrés par d’anciens combattants de retour du front. Certains appartenaient à la milice Wagner, d’autres à l’armée conventionnelle. Ces gens-là réintègrent la société avec une perception de la réalité particulière. Ils ont passé 6 à 8 mois sur le front, se considèrent comme des héros et voient l’Ukraine, l’Europe et les Etats-Unis comme des ennemis de la Russie. Ce phénomène n’est pas unique, on a pu l’observer chez les vétérans d’autres guerres. Ces individus ne sont pas prêts pour une vie normale.
De plus, ces anciens combattants ont été habitués à des soldes exorbitantes par rapport aux standards russes. Un soldat participant à « l’opération militaire spéciale » reçoit en moyenne 200 000 roubles par mois, soit 2500 euros. C’est plus de trois fois supérieur au salaire moyen en Russie ! Lorsqu’ils reviennent, leurs anciens employeurs leur proposent le même salaire qu’avant. En même temps, ils voient les Russes fortunés vivre leur vie comme si de rien n’était… En ville, ces militaires sont de plus en plus visibles, pas seulement parce qu’ils portent des treillis, mais aussi en raison de leur attitude. Ils sont souvent très agressifs. Ces gens-là reviennent avec leur passé militaire et souvent des armes dans leur sac. Il sera très difficile de prévenir la dissémination des armes. Nous avons déjà vécu cette situation après la guerre de Tchétchénie.
Un autre indicateur en dit long sur l’état de la Russie : les compagnies militaires privées y prolifèrent. Outre le groupe Wagner, plusieurs milices ont été créées récemment par des entreprises publiques, comme Gazprom, et privées, comme le groupe pétrolier Lukoil, afin de défendre leurs actifs. Tout simplement parce que l’élite craint qu’un conflit éclate à l’intérieur même du pays.
Ce scénario vous semble-t-il plausible ?
L’histoire est très instructive à ce sujet : voilà 100 ans, après la Première Guerre mondiale, une guerre civile a éclaté en Russie entre les paysans qui revenaient du front avec une expérience militaire et des armes, et des catégories sociales plus éduquées – noblesse, hommes d’affaires, intelligentsia… La Russie actuelle se trouve dans une situation similaire.
Le pays vit dans une stabilité formelle, mais totalement illusoire ! Dans les grandes villes, les restaurants et les cafés sont pleins, les gens vont au théâtre et au musée. Mes collègues et amis restés à Moscou me racontent qu’ils ont une vie culturelle très active. C’est une manière pour eux d’échapper à la réalité. Mais tout cela n’est qu’une chimère.
Cela signifie que la société russe est en réalité profondément divisée ?
La comparaison avec 2014, après l’annexion de la Crimée, est frappante. A l’époque, l’intervention russe faisait l’objet d’un quasi-consensus : 86 % des Russes soutenaient l’annexion, d’autant qu’elle avait fait peu de victimes. Le Kremlin en a tiré une forte adhésion patriotique. Le vent a commencé à tourner en 2018, après la réforme impopulaire des retraites, puis les manifestations durant les élections législatives, suivies d’une série de mobilisations régionales à Arkhangelsk (nord-ouest), Khabarovsk (Extrême-Orient), Ekaterinbourg… Le « consensus de Crimée » a volé en éclat. Et la guerre en Ukraine a creusé les divisions en Russie. Les sondages d’opinion montrent un soutien important à « l’opération militaire spéciale », mais il faut bien comprendre que personne ne croit au respect de l’anonymat dans ce type d’enquêtes. Or, s’opposer à la guerre vous expose à plusieurs années de prison. Malgré tout, 15 à 20 % des personnes interrogées osent le dire. Cela donne un aperçu des fractures dans la société russe.
Qu’en est-il du côté des élites politiques et économiques ?
Dans ces cercles aussi, le consensus s’est étiolé. Trois catégories jouissent de privilèges importants : la haute administration, les oligarques et les silovikis, les hommes des services de sécurité. Après l’annexion de 2014, les sanctions internationales n’ont pas drastiquement touché leur vie. Pour les entreprises, elles ont essentiellement affecté des équipements dits « à double usage » (civil et militaire). Des sanctions personnelles ont visé quelques officiels, des entreprises russes ont perdu des opportunités… Mais beaucoup d’oligarques ont reçu des compensations. Les frères Rotenberg ont par exemple décroché le contrat pour la construction du pont de Crimée.
La situation est tout autre aujourd’hui. Les hauts fonctionnaires et les grands patrons ont beaucoup perdu. Ils avaient l’habitude de passer leurs vacances dans leurs villas sur la Côte d’Azur ou sur leurs yachts, d’envoyer leurs enfants étudier aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, de garnir leurs comptes en banque suisses… Ils n’ont plus accès à tous ces privilèges.
Quant à l’état de l’économie russe, elle s’est, certes, révélée plus résiliente que prévu – le déclin du PIB, attendu entre 10 et 12 %, a été plutôt de 2 % en 2022 selon l’agence statistique russe, des chiffres confirmés par le FMI. Les PDG d’entreprises privées et publiques ont remplacé certains fournisseurs de composants occidentaux en passant par la Chine, la Turquie, ou grâce à des « importations parallèles » [NDLR : par des pays tiers]. Mais qu’en sera-t-il des équipements lourds ? Ces 20 dernières années, la modernisation de l’industrie russe s’est basée sur l’importation d’équipements et de technologies venant des Etats-Unis, d’Europe et du Japon. Ce n’est plus possible aujourd’hui. Comment mettre sur pied un business plan à 5 ou 10 ans dans ces conditions ?
Dans les milieux d’affaires, beaucoup sont conscients que la Russie bascule dans un modèle iranien et ils n’ont aucune envie d’en subir les conséquences. Ces gens sont lucides et ne voient aucun futur ni pour eux ni pour leurs enfants en Russie. Début mars, un enregistrement entre un grand producteur de musique russe, Iosif Prigojine, et l’homme d’affaires (et ancien sénateur russe) Farkhad Akhmedov a fuité sur les réseaux sociaux. Ils n’avaient pas de mots assez durs pour critiquer le régime de Poutine et la guerre en Ukraine [NDLR : Ils y traitent les dirigeants du pays de « cafards stupides » qui « se rongent les uns les autres », « tirent leur pays vers le bas » et « détruisent son avenir », rapporte un article du Carnegie Endowment for International Peace.]
Quant aux hauts fonctionnaires, eux aussi sont insatisfaits. Ils avaient pour la plupart des liens importants avec l’Occident, des investissements, des enfants expatriés là-bas. Surtout, ils croyaient en un avenir radieux pour la Russie, qui rejoindrait le club des « puissants » sur la scène internationale. Ils tombent aujourd’hui de haut et s’aperçoivent que tout cela est impossible.
Vous évoquez dans un article la nécessité de penser l’après-Poutine dès à présent. Pourquoi est-ce si important ?
C’est un sujet majeur pour la Russie, mais aussi pour le monde entier. On s’inquiète de l’Iran, qui cherche à créer sa bombe nucléaire, de la Corée du Nord, qui en détient quelques-unes et constitue déjà une menace pour ses voisins (Japon, Corée du Sud). Mais n’oublions pas que la Russie détient un énorme arsenal nucléaire. Si Evgueni Prigojine venait à prendre le pouvoir d’une manière ou d’une autre, le futur serait des plus incertains. C’est un scénario dangereux et tout à fait possible. Prigojine a amassé beaucoup d’argent grâce à l’intervention de Wagner en Syrie et à ses nombreuses opérations en Afrique. Il devient maintenant une personnalité politique et médiatique. Sa milice partage des points communs avec les Gardiens de la révolution en Iran : au départ, ces derniers étaient un groupe de partisans actifs pour la révolution iranienne, ils sont aujourd’hui le bras armé du régime et Prigojine pourrait très bien prendre une telle importance à l’avenir en Russie.
Toutefois, je pense qu’il y a en ce moment une fenêtre d’opportunité pour imaginer un autre avenir. Précisément parce que la société est beaucoup plus divisée qu’en 2014.
Qui pourrait incarner une alternative au modèle russe actuel ?
C’est la question à 1 million de dollars ! Dans un contexte normal, il reviendrait à l’opposition de formuler un projet alternatif de société. Malheureusement, ses représentants, pour la plupart exilés, ne sont pas prêts à construire un projet commun. Ils se sont récemment réunis à Berlin, sans réelle avancée. Une vidéo de Mikhaïl Khodorkovski, publiée sur sa chaîne YouTube début mai, propose toutefois de nouvelles perspectives. Il s’y interroge sur l’après-Poutine. Et pour la première fois, il déclare que l’opposition démocrate doit être réaliste : s’il y avait un jour des élections libres en Russie, ce mouvement ne remporterait pas plus de 20 % des suffrages, affirme-t-il. Plutôt que de prétendre directement au pouvoir, cette opposition pourrait donc, dans un premier temps, s’organiser pour participer à la prise de décision et avoir de l’influence sur ceux qui seront en poste, probablement des membres de l’élite actuelle.
Les libéraux doivent aussi tenir compte de la défiance des Russes à l’égard des mouvements démocrates. Elle n’est pas seulement due à la propagande d’État matraquée ces dernières années. Elle s’explique également par l’expérience amère vécue dans les années 1990. Contrairement à ce que certains prétendent, l’esprit russe n’est pas naturellement attiré vers une « politique d’empire ». A l’orée des années 1990, beaucoup ont cru en la transition vers la démocratie et l’économie de marché et espéraient un avenir meilleur. Leurs espoirs ont été douchés. Il ne faut pas sous-estimer les séquelles de cette période. Désormais, il ne suffira plus de vendre au peuple la démocratie. Bien sûr, les gens aspirent à participer à des élections libres, mais ils voudront aussi des réponses très concrètes sur le modèle de société à venir. Il faudra proposer une nouvelle vision du futur.
Dans l’ère post-Poutine, les dirigeants seront probablement issus de l’élite actuelle, dites-vous…
Une solution stable ne peut être envisagée qu’avec un changement de régime. Il peut résulter d’une guerre civile – avec des conséquences catastrophiques pour la Russie mais aussi pour de nombreux pays d’Europe – ou d’une « révolution de palais ». Pour cette seconde option, une action collective de la part d’une partie substantielle de l’élite est nécessaire. Un tel projet sera extrêmement dangereux pour ses instigateurs. C’est pourquoi ils doivent être fortement incités à agir. Y compris par les Occidentaux, qui doivent comprendre que la défaite militaire de Poutine ne mettra pas un point final à l’histoire.
Quel rôle les Occidentaux – qui ont pu être critiqués pour leurs actions en faveur de changement de régime ailleurs – peuvent-ils jouer ?
Un exemple très simple : les sanctions personnelles prises à l’encontre de nombreux oligarques russes. Je comprends la logique politique qui sous-tend cette décision et il y a une vraie attente des citoyens européens et américains à cet égard. Cependant, jusqu’à présent, il n’y a pas de procédure claire pour sortir des sanctions. Même Oleg Tinkov, le milliardaire fondateur de la banque Tinkoff qui s’est prononcé publiquement contre l’agression russe dès les premiers jours, et a perdu environ 97 % de ses avoirs en Russie, fait l’objet de sanctions britanniques jusqu’à présent.
Il faut donc se pencher sur ces questions cruciales : comment ce régime de sanctions pourrait être modifié si un nouveau gouvernement russe était prêt à fournir des garanties crédibles pour éviter une répétition de l’histoire en Ukraine et assurer la concurrence politique en Russie ? Que peut-on offrir à cette nouvelle Russie en termes de conditions pour son développement économique ?
Les membres de l’opposition russe en exil sont-ils en contact avec une partie de l’élite politique encore en poste pour imaginer une alternative ?
Je n’ai pas d’information sur ce sujet et je suppose que si de tels contacts existaient, ils resteraient top secret, tant le danger est grand pour ceux qui vivent encore en Russie. Nous ne le saurons qu’après coup, si une initiative réussit.
Charlotte Lalanne