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Camille Etienne : « La fracture générationnelle est très utile pour nous diviser. Pendant que je me dispute avec mon grand-père chasseur, je ne suis pas en train de demander des comptes à Bernard Arnault * »

Dans son premier essai, la jeune diplômée de Sciences Po et militante pour le climat plaide pour un soulèvement écologique, à la fois intime et politique et appelle les jeunes « bifurqueurs » à médiatiser leurs trajectoires.

Camille Etienne, à Paris, en avril 2023.

 Camille Etienne, à Paris, en avril 2023.

Tout juste diplômée de Sciences Po Paris, la très médiatique militante Camille Etienne publie son premier livre le 19 mai, Pour un soulèvement écologique. Dépasser notre impuissance collective (Seuil, 18 euros), un essai à mi-chemin entre le récit intime et une réflexion politique sur la crise écologique.

Un fil revendiqué par la jeune femme de 24 ans, pour qui l’intime est nécessairement politique. Dans ce texte, elle retrace son parcours, depuis son enfance sportive à Peisey-Nancroix, un hameau de Savoie, jusque sur les bancs de « l’école du pouvoir », rue Saint-Guillaume à Paris. Elle livre ses quelques déconvenues sur les plateaux télé face à des climatosceptiques ou des journalistes qui lui demandent de ne pas être trop « anxiogène ». Elle y raconte aussi son engagement contre le projet Eacop en Ouganda et en Tanzanie ou l’exploitation des fonds marins par des compagnies minières. Et aspire de toutes ses forces à un soulèvement collectif, attentive à « l’électricité qu’il y a dans l’air avant l’orage ».

Pourquoi commencer ce récit par votre village en Savoie ?

Je devais au lecteur de lui dire d’où je parle, car les territoires nous façonnent et nous constituent, je resterai éternellement le produit de cette montagne, qui m’enracine sur le temps long. Chez nous, il n’y a aucune histoire d’exil, on vient de là depuis des générations. J’ai grandi comme ma mère et ma grand-mère face à Bellecôte, une montagne sublime, une face nord où les neiges sont éternelles. Et puis, à l’âge de 10 ans, j’ai compris que même les neiges ne seraient pas éternelles, j’ai compris que je ferais partie de la première génération à voir cette disparition, c’est vertigineux.

Vous décrivez votre malaise quand, arrivée à Sciences Po Paris, vous tentez maladroitement de faire partie de ce nouveau monde…

Quand je suis arrivée à Paris, je n’avais jamais mis un pied dans un musée. Je n’avais pas les codes, pas les références, je passais pour la montagnarde de service et je répondais aux questions curieuses sur mon enfance, sur le ski, etc. Je n’ai jamais ressenti autant de honte qu’en rentrant chez moi, comme si mon départ signifiait que je n’appartenais plus à cet endroit et que j’avais tourné le dos aux miens. Mon grand-père, c’est : on baisse la tête et on avance. On ne dit rien, on est pudique. Alors quand j’ai pris la parole, pendant le confinement, pour dire que ce monde est en train de s’effondrer et de se déliter, que notre agriculture détruit les sols, cela a été perçu comme une forme d’affront à notre pudeur, à cette dignité du présent.

Vous racontez aussi quelques déconvenues avec les médias et en particulier les émissions de télévision. Qu’avez-vous appris de cette exposition médiatique précoce ?

Je n’ai pas envie de me plaindre car je considère que c’est une chance pour moi d’être invitée et de pouvoir parler de la crise écologique. Mais à plusieurs reprises je m’en suis voulu de m’être laissée enfermer dans une case et de devoir répondre à des questions que je ne maîtrisais pas comme « pensez-vous qu’il faut envoyer l’armée dans les banlieues ? ». Qu’est-ce que j’en sais moi ? Je ne suis pas légitime pour être éditorialiste et donner un avis sur tous les sujets. Je me suis fait un peu avoir car on me disait « si vous ne venez pas on ne parlera pas d’écologie », c’est ma corde sensible. Mais ça m’a valu d’être détestée de toutes parts, notamment d’une partie des militants climats qui trouvaient que j’incarnais trop le message.

Aujourd’hui je travaille différemment j’impose les sujets dont je veux parler, les fonds marins, le projet Eacop en Ouganda, les violences commises contre les militants pour le climat, etc. Au début on me déprogrammait et puis, petit à petit, cela commence à marcher.

Vous dites aussi avoir été mal à l’aise avec le mode d’action de certains militants, comme ceux de Just Stop Oil, qui ont aspergé de soupe un tableau de Van Gogh à Londres. Pourquoi ?

Je pense que j’ai développé un habitus de l’art et j’ai donc été un peu dérangée au début par cette action. Pour moi, l’art, c’est une arme puissante, un miroir grossissant de la société. Je me suis demandé : mais qu’est-ce qu’ils veulent dire en faisant ça ? Est-ce qu’ils ne se trompent pas d’endroit, parce que précisément l’art a une portée subversive et radicale ? En fait, il s’agit pour eux d’être ce caillou dans la chaussure qui va susciter le débat, en disant « vous ne nous donnez pas la parole, alors nous allons la prendre, vous détournez le regard, on va se mettre sous vos yeux ». Et quoi de mieux que les grandes compétitions sportives, les cérémonies et les lieux de culture et de pouvoir pour ça ? D’autant que ce débat sur l’art est vite enterré, quand il s’agit de regarder la part d’argent fossile qui circule dans ce milieu ou quand en Allemagne on rase une église du XVIIIe siècle pour une mine de charbon…

Il y a un long chapitre consacré à l’emprise des industries fossiles sur la culture, l’enseignement, l’économie nationale.

Plus j’avance et mieux je comprends les intrications de cette industrie qui se contente d’argumenter en disant « on ne fait que répondre à la demande » et « les pays du tiers-monde ont eux aussi le droit au confort des énergies fossiles ». Or, ce n’est pas ça qu’il se passe, ils s’assurent de la dépendance de nos sociétés au pétrole par tous les moyens possibles : les conflits d’intérêts, l’emprise des financements sur les lieux de pouvoir, de culture, le sport, le greenwashing, etc. Pendant des années ils ont payé des scientifiques pour minimiser le rôle du pétrole dans le réchauffement climatique.

Pour vous, la « fracture générationnelle » est un débat qui permet de masquer la fracture sociale…

Cette fracture générationnelle, je n’y ai jamais cru. Non seulement elle ne recouvre aucune réalité sociologique, mais elle est très utile pour nous diviser, parce que pendant que je me dispute avec mon grand-père chasseur, je ne suis pas en train de demander des comptes à Bernard Arnault ou à Patrick Pouyanné. Pendant que soixante-trois milliardaires français émettent autant de gaz à effet de serre que 50 % de la population française, on demande aux gens de faire des écogestes. Pour moi, c’est un combat à contre-courant de l’urgence climatique et sociale.

Il y a un an, des diplômés d’AgroParisTech mettaient en scène leur désertion du capitalisme. Vous écrivez que leur geste est collectif : pourquoi ?

Il ne s’agit pas d’une génération en crise de sens qui veut vivre en cohérence avec ses idées : ce qui se joue avec ces désertions, c’est l’incarnation collective de ce changement de cap. Alors quand on a ce privilège, il faut le médiatiser, le faire avec panache, comme Adèle Haenel aux Césars en 2020 ou les diplômés de l’Agro en 2022. On ne peut pas se casser sans le dire, il faut revendiquer qu’on cesse de coopérer pour tous ceux qui hésitent encore. On vit un naufrage, on a besoin d’une autre manière de faire société. Ces récits prouvent que c’est déjà possible, ils permettent de dire que rien n’est immuable et qu’on est puissant. On a tout aussi besoin des gens qui vont péter la porte du capitaine et reprendre le gouvernail que de tous ceux qui sont déjà partis sur les canots de sauvetage.

Marine Miller

* Nota : Bernard Arnault est un chef d’entreprise et milliardaire français. Actionnaire majoritaire et président-directeur général du groupe de luxe LVMH, il est également propriétaire des médias Les Échos, Le Parisien et Radio Classique. Classé depuis 2019 avec sa famille comme la plus grande fortune européenne, estimée en 2022 par le magazine Challenges à 149 milliards d’euros et à 238,5 milliards de dollars par Forbes au 9 mai 2023, il occupe depuis décembre 2022 la première place du classement mondial des milliardaires de ce magazine.

Recours aux paradis fiscaux et redressement fiscal.

En 2014, le groupe LVMH compterait, selon une ONG, 202 filiales dans des paradis fiscaux. En novembre 2017, dans le cadre des Paradise Papers, Le Monde et le Consortium international des journalistes d’investigation révèlent que Bernard Arnault a placé ses actifs (deux yachts, une maison de 4 300 m2, des fonds d’investissement) dans six paradis fiscaux différents (Malte, l’île de Jersey, le Luxembourg, les îles Vierges, l’île de Man, îles Caïmans) avec l’aide de huit cabinets différents. Selon Le Monde, ces pratiques sont révélatrices, « chez la plupart des grandes fortunes mondiales », de « l’obsession de la discrétion et la volonté d’optimiser au maximum leur imposition, jusqu’aux frontières de la légalité ». Bernard Arnault précise qu’il ne les dépasse pas et que « tous les actifs évoqués dans cet article ont été constitués de manière parfaitement légale et sont naturellement connus des autorités fiscales ». Le Canard enchaîné affirme qu’à la suite de ces révélations, Bernard Arnault a fait retirer les publicités de son groupe LVMH des pages du Monde, grévant de 600 000 euros les recettes du quotidien ; LVMH dément toutefois un retrait total des publicités. Dans un documentaire de Pièces à conviction diffusé en 2018 sur France 3, Christian Eckert, ancien secrétaire d’État au Budget, reconnaît — sans jamais mentionner le nom de Bernard Arnault — que « des dossiers importants concernant des personnes connues ont donné lieu à des redressements et des pénalités ». Les journalistes de Pièces à conviction font le lien avec Bernard Arnault et avancent un montant d’un milliard d’euros.

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