Nucléaire : un débat public pour rien ?
Après la publication du compte-rendu de la Commission Nationale du Débat Public le 24 avril 2023
L’opinion des décideurs et des citoyens aura-t-elle évoluée grâce au débat public (CNDP 27/10/2022-27/02/2023) ? On peut en douter. Pourtant je salue l’important travail dont le compte-rendu vient d’être publié. En 82 pages, ce document permet à chacune et chacun de passer en revue les différents aspects de la question en rapport avec celle du renouvelable. Il a aussi le mérite de déboucher sur 33 recommandations de la Commission Particulière du Débat Public (CPDP), en fait 33 questions importantes posées à l’Etat et à EDF et qui méritent clarification avant toute décision ! Vont-ils revoir leur copie ? Vont-ils en tenir compte et répondre ? Ne faudra-t-il pas un nouveau débat ensuite pour les appréhender ?
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Il n’est pas possible de résumer ce rapport en quelques lignes. Soulignons simplement que lectrices et lecteurs seront avisé(e)s de se procurer également le rapport RTE, Futurs énergétiques 2050, et celui de l’ADEME ? Transition(s) 2050-choisir maintenant, agir pour le climat. L’approche de ces deux rapports de référence, parmi d’autres [1] , est assez ouverte et sert de point d’appui raisonnable pour la réflexion. A ce stade, retenons que RTE envisage quatre scénarios mixant nucléaire et renouvelable et deux où le nucléaire disparait au fil de la fermeture des centrales pour répondre à un besoin de 555 TWh à 754 TWh selon le niveau de sobriété et d’électrification. Quant à l’ADEME, elle envisage deux scénarios de « sobriété » et deux scénarios de « croissance verte » impliquant une consommation d’électricité de l’ordre de 400 TWh à 700/800 TWh[2]. Conclusion : le nucléaire est une option pas le renouvelable, la sobriété est une alternative envisagée à la logique techno-consumériste.
Choix de société ou de façon de vivre : une question morale ou éthique
C’est en partie ce qui figure en creux tout au long du compte-rendu de la CNDP. Certes les questions techniques sont nombreuses et ne font pas l’unanimité… au point de suspecter les tenants de l’une ou l’autre option, d’en faire l’usage qui les arrangent (« tout ne se réduit pas… à une séparation simple entre des faits supposés par nature indiscutables, et des opinions qui seraient par définition contestables »[3]). Toutefois, il est clair que plus les besoins en énergie sont élevés, plus l’option « nucléaire » partiel semble s’imposer.
Pour ma part, partisan d’une sobriété choisie que j’espère heureuse et méfiant à l’égard du nucléaire, je suis cependant enclin à penser que nous avons deux visions antagonistes, celle du consumérisme vs celle de la sobriété[4]. La question est morale ou éthique (a fortiori avec la prise en compte des risques et conséquences pour les générations futures…). Cette question n’a pas encore la place qui lui est due dans les esprits. Saluons par conséquent ce compte-rendu qui aborde le sujet[5] !
Outre cet aspect, il a aussi le mérite d’élargir la réflexion.
Penser à « tout », voir plus large, voir plus loin ?
Au-delà du débat habituel « nucléaire vs renouvelable », évoquer l’impact du flux et du reflux de la construction de nouvelles centrales sur l’économie et la vie locale (logement, foncier, mobilité, santé, services, emplois, écoles, loisirs, sécurité, biodiversité…), la difficulté du débat démocratique dont il sera question plus loin, eu égard à la complexité-technicité du sujet, les incertitudes quant à la disponibilité des compétences nécessaires… autant de questions concrète en lien avec la vie quotidienne outre que, bien entendu, il n’est sans doute pas possible de penser à tout ou du moins de nous affranchir des incertitudes sur le très long terme : aléas climatiques (étiage et montée du niveau de la mer), aléas techniques à l’instar de Flamanville (budget passé de 3 à 19 M€, durée de construction passée de 4.5 ans à 17 ans ?), aléas technologiques, aléas relatifs aux taux d’intérêts (risque d’être à 7 % là où il faudrait être aux environs de 4%[6]), aléas par conséquent sur le prix du KWh pour l’utilisateur, aléas géopolitiques, aléas liés au temps long, très long…
Bref avons-nous le droit d’engager durablement les générations futures en nous en remettant à des visions ou décisions venues « d’en haut » ?
Démocratie et complexité
C’est l’un des mérites de la CNDP d’aborder la question sans tabou et de rendre compte des attentes du public : besoin d’information, refus des affrontements entre pro et anti-nucléaires[7], « condamnation unanime des manifestations de Lille et Lyon empêchant le débat »[8], « critique des prises de position gouvernementales et parlementaires en cours de débat »[9]… mais au-delà se pose la question de « la pertinence de la participation du public à un débat sur le nucléaire, soit parce que le sujet est trop technique, soit que cela contrevient au modèle de la démocratie représentative »[10] !
Comment ne pas se poser ce genre de questions ? Et en ce sens imaginer quel mix entre débat public, « convention citoyenne » et décision des élus ? Avec le regard critique du « fact checking », « en bon français de vérification argumentée, face à des affirmations orales… apparaissant à première vue comme douteuses ou mensongères »[11]… afin d’aboutir « à un processus de vérification fiable »[12]… alors même que l’incertitude fait et fera partie durablement de la complexité.
N’y-a-t-il pas là matière à une démocratie plus authentique, et plus complexe, certes, mais de nature à s’affranchir du simplisme référendaire ? Question d’avenir ?
Au-delà de la controverse, un choix éthique face à l’avenir ?
A n’en pas douter, la lecture du compte-rendu s’impose à celles et ceux qui veulent s’affranchir des dogmatismes antagonistes. Elle est déjà en soi particulièrement recommandable.
En même temps c’est un exercice très utile pour poser à nouveau la double question du choix de la société que nous voulons et de la façon d’exercer la démocratie en matière complexe et incertaine.
En ces temps de malaise croissant et face à d’autres sujets, j’allais dire menaces, tels l’intelligence artificielle ou Chat GPT par exemple, nous serions bien avisés de nous libérer des liens du consumérisme et de restaurer une démocratie mal en point, elle aussi.
Jean-Louis Virat
Président du Laboratoire de la Transition
26150 Die
[1] Voir en particulier le scénario NEGAWATT inspirant mais partisan, raison pour laquelle je le mentionne à part.
[2] 850 TWh pour la CGT
[3] Compte-rendu page 71
[4] Idem pages 26, 29, 49, 50…
[5] Idem, pages 4, 5, 46, 47 (« le rôle de la Russie »), 56, 58…
[6] Idem page 51
[8] Si je me sens proche des anti-nucléaires sur le fond, je condamne ces formes de manifestations aux antipodes de la démocratie qu’ils invoquent
[9] Idem page 63
[10] Idem page 64
[11] Idem page 71
[12] Idem page 72