Sélectionner une page

Violences, démissions… Élus, le peuple maudit

Intimidations, menaces, agressions verbales et physiques, permanences vandalisées… Le personnel politique fait face à une violence grandissante, entretenue par les réseaux sociaux et des médias avides de bad buzz. Ce climat délétère, quasi insurrectionnel, accroît la crise de confiance des citoyens vis-à-vis de la classe politique. Les vocations se font plus rares. Nombreux sont les maires qui ne souhaitent pas se représenter ou, pire, démissionnent.

Si le degré de violence en politique donne une idée de l’état de santé d’une société, alors la France est malade. Manifestations incontinentes, polarisation des débats, remise en cause des institutions, abstention record, agressions d’élus, crise de vocation du personnel politique : tous les éléments d’une désagrégation démocratique sont en place sur l’échiquier du désordre.

Notre pays n’est pas le seul à connaître un regain de conflictualité. Viennent à l’esprit l’assaut du Capitole, à Washington, le 6 janvier 2021, ou l’attaque du palais présidentiel de Brasília par les partisans de Bolsonaro en début d’année. Ces exemples, symboliques, sont loin d’être isolés. Une étude commanditée par le groupe d’assurance Allianz considérant 198 pays entre 2021 et 2022 relève une augmentation des violences politiques dans 101 d’entre eux, soit dans plus de la moitié. La France suit le mouvement du monde, d’autant plus volontiers qu’elle n’oublie pas son histoire, celle d’un berceau révolutionnaire. Les soubresauts qui la traversent depuis plus de dix ans le prouvent : agressions des élus et des journalistes au moment du Mariage pour tous puis de la loi Travail, révolte des Gilets jaunes, contestations des mesures sanitaires liées à la pandémie de Covid. Tout cela a un parfum de 1789, date à laquelle se réfèrent souvent les élus de la Nupes…

Depuis que le mandat d’Emmanuel Macron a été renouvelé dans la douleur, le pays s’est doté d’une Assemblée sans majorité, dominée par des partis radicaux. Ne manquait qu’une étincelle pour rendre le contexte encore plus inflammable. Elle est arrivée avec les manifestations contre une réforme des retraites mal menée et passée au forceps du 49.3. Le gouffre insurrectionnel n’est pas loin. Un sondage Harris Interactive publié en décembre 2021 pour Challenges révèle qu’un tiers des Français et 47 % des jeunes comprennent le recours à la violence pour contester des décisions politiques. Ils sont même 53 % chez les électeurs de La France Insoumise (LFI) et 38 % parmi ceux du Rassemblement national (RN).

Les élus sont en première ligne, pris en étau entre les failles de l’État et la colère de leurs administrés. La violence exercée contre eux ne cesse de croître. Durant les trois premiers mois du mouvement des Gilets jaunes, 80 permanences parlementaires ont été dégradées. Fin 2020, une mission de l’Assemblée nationale a dressé un constat accablant : 1 276 agressions recensées, dont 505 physiques, à l’encontre de maires ou d’adjoints. L’année suivante, une compilation du ministère de l’Intérieur fait état de 1 700 plaintes et signalements. Le chiffre de 2022 est encore plus élevé. Les violences envers les politiques ont augmenté de 32 %, montant à 2 265, toujours selon l’Intérieur.

La hausse est telle que Dominique Faure, ministre déléguée chargée des Collectivités territoriales, a annoncé la création d’une « cellule d’analyse spécifiquement dédiée à la lutte contre les atteintes aux élus ». Une initiative qui s’ajoute à la mise en place de l’Observatoire des agressions envers les élu(e)s par l’Association des maires de France (AMF). Il a vu le jour en août 2019, après la mort de Jean-Mathieu Michel, maire de la commune varoise de Signes, percuté par le camion d’un ouvrier surpris en train de déverser des gravats sur un chemin privé. L’affaire a suscité un immense émoi et l’AMF a nommé des référents dans ses 103 associations locales pour faire remonter les signalements. Une procédure dont les résultats ne traduisent pas la réalité, nombre d’élus étant rétifs à ce principe par peur ou par lassitude. Par ailleurs, les agressions verbales et les menaces sur les réseaux sociaux sont si nombreuses qu’il serait trop coûteux et chronophage de les poursuivre toutes.

Ce nouveau phénomène inquiète David Lisnard, maire LR de Cannes et président de l’AMF : « Il y a les menaces physiques et les vraies violences. Nos enfants peuvent lire sur les réseaux sociaux des messages qui disent “on va violer ta fille, on va tabasser ton fils…” Mais il y a aussi, ce qui est plus pesant, les atteintes à la réputation. Qu’un maire soit mis en cause et doive rendre des comptes, c’est logique. En revanche, être sali pour rien… » C’est ce que viennent de vivre plusieurs députées de la majorité. Visées par des courriers anonymes les insultant et allant jusqu’à menacer de mort leurs enfants, elles ont ensuite été indignement attaquées sur les réseaux, certains internautes remettant en cause la réalité des menaces reçues.

Citoyens ou ados capricieux ?

Ce climat détestable peut encourager des passages à l’acte. Il est entretenu par les réseaux sociaux, certaines chaînes d’informations et des émissions d’infotainment qui décomplexent l’insulte envers les politiques, avec une surenchère manichéenne et l’amalgame entre spectacle, buzz et politique. Touche pas à mon poste !, sur C8, contribue à cette radicalisation. Comme nous le confie un député Renaissance : « Quand vous entrez dans ce système qui produit du clash et du buzz, vous subissez une violence inouïe. Les menaces contre les élus, ça a toujours existé. Mais là, la violence passe du virtuel au réel. » Notamment des permanences saccagées.

Une autre évolution change le rapport entre l’élu et le citoyen : tout internaute, plus ou moins bien intentionné, peut désormais apostropher une personnalité sur Twitter et l’insulter, le plus souvent sous le sceau de l’anonymat. Comme le confiait récemment le socialiste Jean-Christophe Cambadélis : « J’ai connu avec l’Unef la violence physique avec les communistes d’une part et les autonomes de l’autre. Mais [elle] était réservée aux sphères de la politique. Aujourd’hui, elle a envahi toute […] la société avec les réseaux sociaux et leurs chasses à courre anonymes. »

L’ancien leader de l’Unef et Premier secrétaire du PS se souvient de la séquence de la loi Travail et du débat désastreux autour de la déchéance de nationalité, où il a vu à l’oeuvre « de la haine brute […] avec l’attaque de 110 permanences de socialistes ». Face à cette brutalité, en hausse, la mise en place d’observatoires n’est pas suffisante. L’AMF vient d’obtenir le droit de se porter partie civile, tandis que le ministre de la Justice a adressé une circulaire aux parquets pour poursuivre systématiquement les auteurs d’atteintes aux élus. Au détail près que l’engorgement des tribunaux risque de contraindre cette volonté.

Autre décision, toujours diligentée par l’AMF : la création de formations dispensées par le GIGN afin d’aider les édiles à faire face aux conflits. Une initiative qui, selon David Lisnard, a déjà bénéficié « à des milliers d’élus, avec des retours très positifs ». Positifs peut-être, mais en arriver à une telle extrémité est désespérant et témoigne de la gravité de la situation.

Le numérique n’est pas seul en cause, et s’accompagne d’un mouvement de défiance croissante à l’égard des institutions et des élites, mais aussi d’un changement profond d’attitude des citoyens. C’est ce qu’observe Lisnard à propos des électeurs : « On a parfois l’impression d’être face à des […] adolescents capricieux. Certains se comportent non plus comme des citoyens mais comme des consommateurs. » Conséquence de ce que le philosophe Denis Maillard nomme une « société de marché ». L’État ne reçoit plus que des doléances de chacun selon ses exigences, dans le mépris du collectif, introduisant une société de droits exemptée de devoirs.

Mais la rage infantile gagne aussi la classe politique, rajeunie et biberonnée aux réseaux sociaux. Si l’actuelle législature est secouée par les comportements discutables de députés-influenceurs de la Nupes, comme Louis Boyard, elle reste moins tapageuse que l’Assemblée de la Troisième République. Rappelons nous la gifle infligée par l’antidreyfusard Gabriel Syveton au ministre de la Guerre, le général André, le 28 octobre 1904, lors des discussions parlementaires autour du scandale « des fiches », tandis que l’affaire Dreyfus touchait à sa fin.

De nos jours, c’est en dehors de l’hémicycle que les coups partent. C’est arrivé à Boris Faure, victime d’une agression physique dont il a tiré Coups de casque : essai sur la violence en politique (Va Éditions). Le 30 août 2017, en réponse à un différend ancien, le député de la majorité M’jid El Guerrab le frappe en pleine rue à coups de casque de moto, provoquant une hémorragie cérébrale qui aurait pu lui être fatale. Autre exemple, plus symbolique, le député LFI Thomas Portes posant avec un ballon affublé du visage d’Emmanuel Macron, laissant penser à une décapitation.

Que dire de ceux, ceints de leur écharpe tricolore, qui provoquent les policiers au cours des manifestations dans l’espoir d’une réplique, comme ce fut le cas du député LFI Antoine Léaument, le 13 avril à Paris ? Des attitudes qui banalisent la violence en politique. À plus forte raison si le représentant de l’État, oubliant sa fonction et voulant singer la colère populaire, se met à en flatter les plus bas instincts en y cédant.

C’est le cas lorsque des ministres annulent piteusement leurs déplacements par peur des concerts de casseroles, ou lorsque des élus prônent une désobéissance civile, souvent accompagnée de violence, avant de la dénoncer lorsqu’elle se retourne contre eux. On pense notamment à Grégory Doucet, le maire de Lyon, qui juge « réjouissantes » les dégradations et blocages de militants écologistes mais trouve « intolérable » que d’autres saccagent sa mairie à l’occasion de la réforme des retraites.

Près de 8 000 élus démissionnaires

Devant cet engrenage, on s’interroge sur ce qui peut encore donner envie de faire de la politique. « Il ne faut pas tomber dans la complainte et décourager les vocations », préfère déclarer David Lisnard, pour qui le mandat de maire « est le plus beau de tous ». Sauf que, non seulement ces vocations se font rares, mais les élus rechignent à rempiler. L’AMF tire le signal d’alarme. Selon une étude Ifop pour Hellio et Acteurs publics, ils étaient 22 % à vouloir jeter l’éponge en 2014 et seraient 55 % à l’envisager pour les municipales de 2026 ! Pire, la mandature actuelle enregistre une cascade de démissions.

Sur les 103 associations de maires dépendant de l’AMF, 31 avaient fait remonter leurs chiffres de défections au moment où nous écrivons ces lignes. Sur ce tiers, depuis 2020, 7 946 élus municipaux ont quitté leur poste, dont 330 maires. Ce qui signifie qu’à l’échelle nationale au moins un millier d’entre eux se sont résignés. Ce qui risque de poser de graves difficultés quand il faudra dresser les listes électorales aux prochaines municipales. On manque de candidats comme d’élus prêts à tenir bon. C’est aussi l’un des effets pervers de la demande populaire, pourtant légitime, de renouvellement et de rajeunissement de la classe politique. Et le fruit d’une croyance naïve, selon laquelle faire appel à la société civile produit des élus moins déconnectés. En retour, ils sont aussi moins expérimentés, et moins solides.

Une surcharge de travail

Comme nous le rappelle Lamia El Aaraje, ex-députée et adjointe d’Anne Hidalgo, « avec l’arrivée d’Emmanuel Macron, on se retrouve avec des gens sans expérience qui ignorent le fonctionnement des collectivités territoriales, qui ne savent pas ce qu’est un budget municipal. Certains n’ont jamais mis les pieds dans un parti politique ni dans les territoires où ils ont été élus ». Outre la question des compétences, la découverte du volume et des horaires du travail parlementaire a frappé beaucoup de députés néophytes.

C’est notamment le cas d’élus RN, comme Thomas Ménagé, qui confiait son blues à BFMTV en novembre dernier : « On m’avait vendu d’être à Paris du mardi au vendredi et le reste de la semaine dans ma circonscription pour être à l’écoute du terrain. Et en fait, c’est du non-stop permanent, avec parfois du 9 heures- minuit dans l’hémicycle. » Un constat que partagent d’autres politiques, plus capés, comme la députée de Paris MoDem Maud Gatel. « Quand tu fais ces horaires en séance à l’Assemblée, à quel moment tu fais le reste de ton travail, l’examen des dossiers, lire un livre ? La nuit ? Donc, tu dors entre 1 h 30 et 6 heures du matin, et ça, tous les jours. Difficile de tenir ! »

La déprime face au sentiment de n’être que de simples pions : godillots dans la majorité, inutiles dans l’opposition

Une situation qui a d’ailleurs conduit la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, à lancer des discussions pour améliorer l’organisation de séances. Celles-ci ne cessent de s’allonger, lors de débats de plus en plus tendus en l’absence de majorité absolue. Mais bien d’autres facteurs accroissent la perte de motivations des élus. Concernant les députés, si seulement 19 % de ceux élus en 2017 ne se sont pas représentés en 2022, tous nos témoins nous ont confié leur déprime face au sentiment de n’être que de simples pions : godillots dans la majorité, inutiles dans l’opposition. Ils demandent de repenser le statut de l’élu et appellent à une réforme institutionnelle qui permettrait d’ouvrir la fonction aux salariés du secteur privé. Selon Maud Gatel, « la représentativité professionnelle en politique est un vrai problème ». Autre écueil.

La féminisation et l’imposition de la parité lors des scrutins de listes sont saluées par tous. Mais ils n’ont pas réglé le sujet épineux du partage des tâches ménagères dans le couple, toujours sensiblement déséquilibré entre hommes et femmes, conduisant certaines d’entre elles au burn-out quand elles doivent concilier politique et vie domestique. Il en est de même de la rétribution des politiques à une époque où la musique du « tous pourris » voudrait faire croire qu’ils s’engraissent sur le dos des Français. La majorité des députés ne se plaignent pas, à l’image de Maud Gatel qui nous confie : « Je n’aime pas entendre certains de mes collègues dire que nous sommes mal payés, même si, au taux horaire, c’est une réalité. »

Une fonction de plus en plus complexe

Pourtant, c’est un fait : les élus sont peu indemnisés au regard du travail fourni, aussi dévorant qu’éprouvant. Les édiles des communes de moins de 500 habitants touchent 1 026 euros par mois, contre 1 622 euros pour ceux dirigeant les villages allant jusqu’à 1 000 habitants. Des sommes qui les obligent souvent à prendre un autre emploi. Une nécessité rendue la plupart du temps impossible. La crise de vocation touchant également les secrétaires de mairie, des élus doivent effectuer leur tâche en plus de la leur. C’est la raison pour laquelle David Lisnard plaide en faveur d’une rétribution de tous les maires au niveau de celle d’un cadre.

Mais un dernier facteur dissuade les vocations. La judiciarisation croissante de la société voit les administrés avoir de plus en plus recours aux tribunaux, ce qui engage la responsabilité des maires. Ne parlons pas de l’augmentation des normes administratives qui complique leur tâche. Selon David Lisnard, « en vingt ans, la taille du Code général des collectivités territoriales a été multipliée par trois et celle du Code de l’environnement par dix depuis 2012 ». À cela s’ajoute la complexification des rapports avec l’État et une multitude de personnes à convaincre pour réaliser le moindre projet. Autant de contraintes à même de décourager les vocations. Surtout si les élus doivent affronter en prime le mépris et la violence croissante de la société.

Benjamin Sire
  Benjamin Sire

https://www.franc-tireur.fr

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *