Agriculture : Inventer une autre manière d’être paysan…
Dans le Tarn, l’installation en collectif, une autre manière d’être paysan
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Rahaëlle Aubert
« Il y a deux jours, les herbes montaient à presque 2 mètres. » Viviane Pottier, 25 ans, pointe avec la manche de son imperméable une petite allée débroussaillée. Autour des bâtiments tout juste acquis, la végétation a profité de l’humidité printanière et du départ de l’ancien fermier pour reprendre ses droits. Alors, entre travaux et démarches administratives, les journées de Viviane Pottier, de son associé Romain Rougier, ancien brasseur et cuisinier de 32 ans, et de leur colocataire et futur associé Victor Lebeau, 25 ans, s’égrènent de manière répétitive : « Faucher, téléphoner, recommencer. »
Le chantier de transformation paraît colossal. Dans cette ancienne exploitation céréalière, sur les hauteurs de Peyregoux, près de Castres (Tarn), des portions de toiture se sont écroulées, des reliques d’une carrière d’agriculteur obstruent encore quelques dépendances.
Mais une telle surface ouvre le champ des possibles. Les trois amis se projettent : dans le local de l’entrée, le magasin de vente directe ; derrière, le bar des deux brasseurs ; dans ce coin de la cour, un jour, une guinguette. Le meunier-boulanger, Romain Mallet, a commencé à semer du soja et du tournesol. Eux s’occuperont du maraîchage, des poules pondeuses et de l’agroforesterie fruitière – l’introduction d’arbres dans les cultures. Pour l’instant, les occupants partagent les lieux et les logements, mais chaque activité relève d’une entreprise indépendante. « Plus simple pour toucher les aides à l’installation », relève Romain Rougier.

Source : inventaire agricole, 2020.
5 032 exploitations agricoles (— 14,5 % par rapport à 2010)
269 903 hectares de surface agricole utile
6 273 chefs d’exploitation dont 28 % de femmes
Age moyen : 52 ans
Prinipales orientations agricoles : productions végétales et élevage (ovins et bovins)
« Avoir une vie » à côté du travail
Après une saison estivale manquée, le temps de régler quelques « difficultés administratives », les acolytes comptent se rattraper avec les légumes d’hiver. Déjà, ils ont entamé la conversion de leurs sols en bio, en les couvrant de plantes sauvages et de légumineuses pourvoyeuses d’azote, véritables engrais verts.
Les membres du collectif, baptisé Guilde La Roque, se sont connus en formation agricole, par l’intermédiaire d’amis, ou en école d’ingénieurs – Victor Lebeau, diplômé d’AgroParisTech, était présent sur l’estrade le jour du discours des « agros qui bifurquent ». Ils partagent un attachement à l’écologie, la quête de sens et d’autonomie, mais aussi le souhait « d’avoir une vie » à côté du travail.
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La ferme de Peyregoux fait partie du tiers des fermes tarnaises à transmettre qui trouvent des repreneurs. Dans le département, selon les données de l’Agreste analysées par Les Greniers d’abondance, association spécialisée dans la résilience alimentaire, le nombre d’exploitations a chuté de moitié entre 1988 et 2010. Aujourd’hui, 56 % des chefs d’exploitation ont plus de 50 ans, un chiffre proche de la moyenne nationale.
En face, les candidats à l’installation sont encore rares, alors même qu’« augmenter la population agricole est (…) essentiel pour faire face aux besoins plus élevés en main-d’œuvre des systèmes agroécologiques », font valoir Les Greniers d’abondance dans leur rapport « Qui veille au grain ? » (2022). En l’absence de porteurs de projet, les terres servent souvent à agrandir les exploitations voisines, ce qui contribue à « homogénéiser » et « rigidifier » les systèmes de production, et « réduit leur capacité d’adaptation face aux perturbations ». Elles peuvent aussi être rachetées par des investisseurs « cherchant à valoriser un patrimoine », ce qui « compromet la souveraineté alimentaire des territoires », ajoute l’association.
Dans son livre Fermes collectives. Le guide (très) pratique (France Agricole, 2022), l’autrice Maëla Naël défend la reprise à plusieurs de ces exploitations de taille moyenne, intermédiaires entre les microfermes, souvent plébiscitées par les « néoruraux », et les grands complexes de production intensive. « Le collectif représente un moyen de transformer ces fermes fortement capitalisées et mécanisées en systèmes multi-activités plus résilients », et répond aussi, selon elle, « aux enjeux des conditions de travail des paysans, comme le droit au repos ou la lutte contre l’isolement ».
Même divisé, le prix de la ferme de Peyregoux demeurait prohibitif. Comptez près de 700 000 euros pour les 70 hectares et 300 000 euros pour le bâti. Contactée en 2019 par les propriétaires, l’association Terre de liens a pris le relais. La foncière a pu racheter les terres avec de l’épargne citoyenne, puis les louer aux nouveaux arrivants, à travers des baux ruraux incluant des clauses environnementales. Confrontée à la frilosité des banques, la Guilde n’a pas eu le choix : pour acquérir les bâtiments, il a fallu s’endetter directement auprès des vendeurs.
« Ensemble dans cette galère »
Au marché de Réalmont, sur lequel ils convoitent un emplacement, les maraîchers se sont vite rapprochés de producteurs aux parcours semblables. Au stand de la ferme collective des Zazous, sous les arches de la place ensoleillée, un visage inhabituel : Aline Coutarel remplace son associée Clémence Raynaud, préposée au marché du mercredi, qui « avait vraiment besoin de prendre un jour off ».
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Fille d’agriculteurs, Aline Coutarel ne souhaitait pas reprendre seule la ferme familiale de 70 hectares, à Montredon-Labessonnié (Tarn). Licence d’animation en poche, projet d’ateliers pédagogiques en tête, elle embarque avec elle Clémence Raynaud, rencontrée à Paris lors de ses études, Claire Meynet-Cordonnier, musicienne classique reconvertie, et Benoît Lollivier, ancien employé agricole de son père.
En 2021, les trentenaires créent un groupement agricole d’exploitation en commun et signent un bail de quarante-cinq ans, « avec obligation d’améliorer le lieu ». Le groupe choisit la voie de la polyculture-élevage. Se met en place une petite économie circulaire à l’échelle de la ferme : les vaches et les brebis entretiennent les vallons couverts de prairies permanentes ; les cultures céréalières fournissent de la paille, du méteil et du son de blé pour nourrir les animaux ; le fumier fertilise les parcelles maraîchères.
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Quand elle accueille des enfants sur ses terres, Aline Coutarel présente sa ferme comme « zéro déchet », dont sortent uniquement des produits à valeur ajoutée, bruts ou transformés sur place, comme le pain, la fougasse, le fromage ou la viande. Et, « quand un atelier se casse la figure », comme les grandes cultures anéanties par la sécheresse de l’été 2022, d’autres permettent de limiter les dégâts.
La production de viande rencontre le plus grand succès. Ce mercredi, en plus des habituels « colis d’agneau », une vache de la ferme a été abattue. « Ça n’arrive qu’une ou deux fois par an, et tous les morceaux disponibles ont déjà été commandés », annonce Benoît Lollivier, un brin de fierté dans la voix. Dans la pièce glaciale et aseptisée de la coopérative d’utilisation de matériel, il répartit entrecôtes, bavettes et faux-filets dans les cartons de livraison.
Benoît Lollivier élève des salers et des brunes des Alpes, réputées pour leur rusticité. Dans la chaleur écrasante et les prairies brûlées, l’été 2022, « elles n’étaient pas épaisses, mais elles ont bien résisté ». Du côté des brebis – sardes et rouges du Roussillon –, Claire Meynet-Cordonnier ne commence les saillies qu’après un an et demi, contre six mois en général. Cela permet « d’avoir des bêtes qui ont fini leur croissance, moins vulnérables aux aléas climatiques », explique Aline Coutarel.
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Encore fragiles économiquement, les Zazous refusent de s’ériger en exemple, ou d’opposer leur fonctionnement à ceux de leurs voisins. « Les paysans ont toujours fait du collectif. On est ensemble dans cette galère, on veut tous nourrir un territoire, et on fait ce qu’on peut », insiste Aline Coutarel. Et Benoît Lollivier de rappeler : « C’est aussi un challenge d’apprendre à travailler ensemble. »
Depuis trente ans, le département bénéficie de la présence de l’Association tarnaise pour le développement de l’agriculture de groupe (ATAG). La chambre d’agriculture du Tarn et l’ensemble des collectifs contactés par Le Monde sont unanimes : cet accompagnement humain est indispensable. « Parfois, quand j’ai des choses trop difficiles à dire, j’attends la réunion de l’association pour que ça sorte », reconnaît Aline Coutarel.
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Virginie Rousselin, qui suit pour l’ATAG près de 150 groupes de tous types, a remarqué l’émergence des installations entre tiers « il y a une quinzaine d’années ». « Aujourd’hui, on a un retour d’expérience de ces installés “hors cadre familial”, qui se sont retrouvés seuls, noyés par leur projet. Il y a plein de gens qui, à 55 ans, disent : “Surtout, ne faites pas ce que j’ai fait” », témoigne-t-elle. Selon la chambre d’agriculture, en 2022, même s’il persiste une « tendance des “hors cadre familial” à s’installer plus à titre individuel qu’en société », ces dernières « représentent trois installations sur quatre » parmi les demandeurs de la dotation jeunes agriculteurs.
« Il ne sert à rien de s’acharner »
Pendant la crise due au Covid-19, « ce sont les collectifs qui ont su se réinventer le mieux », témoigne Virginie Rousselin. Attention, toutefois, à la surchauffe : la remise en question continue des pratiques écologiques et des modes de gouvernance représente une charge supplémentaire, prévient la salariée de l’ATAG. Il faut aussi apprendre à maintenir un équilibre au gré des entrées et des sorties, inhérentes à tout groupe. Voire accepter la dissolution, « parce qu’il ne sert à rien de s’acharner ».
Dans le nord du département, l’initiative Terres citoyennes albigeoises prend en compte cette redéfinition du métier – faciliter la mobilité professionnelle, limiter l’endettement, réduire la pénibilité… En 2020, le collectif rachète 16 hectares à un maraîcher sur le point de prendre sa retraite. La constitution d’une société coopérative d’intérêt collectif, statut habituellement utilisé dans l’économie sociale et solidaire, permet même à la mairie de Lescure-d’Albigeois, séduite, de prendre quelques parts.
Depuis, les bénévoles préparent l’installation clé en main des futurs exploitants, attendus cet hiver. « Avec des chantiers participatifs et l’aide des paysans voisins, on leur a construit un “QG”, on a acheté du matériel, on a préparé leurs champs, on a planté des haies et on a foré un puits », énumère Pascal Henry, l’un des fondateurs de Terres citoyennes albigeoises.
Le tout sera loué « le moins cher possible », environ 5 000 euros pour le matériel et 150 euros par hectare et par an. Au cœur de ce pôle maraîcher, un espace de cultures mutualisées fournira la cantine de l’école de Lescure-d’Albigeois en pommes de terre, carottes et poireaux. Et puis, les futurs exploitants bénéficieront des conseils avisés de Marion Frebourg-Miller et August Miller, couple franco-américain de maraîchers bio, impliqués dans la société dès leur installation.
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Après cinq ans, leur modèle est devenu assez solide pour doubler leur production. « L’accueil des nouveaux, ça sera du travail en plus, mais on le fera avec plaisir. Il faut qu’on soit plus nombreux », soutient August Miller, flegmatique, entre deux cagettes de betteraves. « Il n’y a plus qu’à trouver des candidats sérieux ! », espère Pascal Henry. Il compte se rapprocher de l’espace-test agricole de Gaillac (Tarn), où des néopaysans s’essayent au modèle agroécologique.
Un peu partout en France, des études et des programmes subventionnés, comme les projets Agri-Coll, en Occitanie, et SCIC-Agri, rassemblent ces récits d’aventures collectives. Au niveau réglementaire aussi, « les verrous sautent », notent les chercheuses en sciences de gestion Pascale Château-Terrisse et Charlène Arnaud. Depuis le mois de mai, un décret permet aux membres de ces nouvelles formes sociétaires d’accéder aux aides de la politique agricole commune.