Baptiste Morizot n’a pas besoin, lui non plus, d’aller bien loin. A Peyrus, sur les sentiers des monts du Matin, il lui est aisément possible de s’enforester, c’est-à-dire d’arpenter autrement un territoire vivant et de se laisser envahir par lui. En compagnie de Ghost, un irrésistible border collie noir et blanc, nous le suivons sur le sentier des monts du Matin, grimper sur les contreforts calcaires du Vercors, cet « ossuaire animal » forgé d’arthropodes, de rudistes et de coquillages sédimentés, parce qu’il y a 130 millions d’années cette région drômoise était un océan tropical. « Le vivant engendre des dynamiques minérales », fait observer Baptiste Morizot.

Entrer dans la forêt est une expérience sensorielle, mais aussi métaphysique. « Dans la forêt, on est toujours dedans, jamais devant », remarque-t-il. On ne peut la dominer du regard, sur les hauteurs, on est toujours à l’intérieur. La forêt est un cosmos, « elle fait à l’échelle d’un milieu local ce que la biosphère fait à l’échelle de la planète : elle rend le monde habitable pour ceux qui la peuplent ». Alors que le chemin s’élargit, le philosophe pisteur s’attarde sur une petite érosion récemment observée, un bout de terre régulièrement gratté. Et en déduit que des chevreuils viennent manger de l’argile pour se faire un pansement gastrique et résoudre leurs problèmes de digestion automnale. Baptiste Morizot a raison, « il y a beaucoup de choses à repenser depuis la forêt ».

Impossible d’emmener à Bialowieza tous ceux qui s’intéressent au devenir des forêts, reconnaît Baptiste Morizot. Qu’importe, après tout, puisque la forêt primordiale est en chacun de nous. La repolitisation, assure-t-il, passera donc par un engagement sur le terrain. « Trouvez un lieu à aimer personnellement et à défendre collectivement », lance-t-il souvent à une jeunesse désarmée face au désastre écologique. Et la forêt est l’un de ces endroits. La repolitisation passera par des initiatives, comme ces groupements forestiers alternatifs. Par des luttes locales et globales contre la malforestation. Par de nouveaux récits, et même une nouvelle mythologie.

La prise de conscience passera par des utopies aussi, notamment incarnées par la volonté de Francis Hallé de recréer une forêt primaire en Europe, puisqu’elles ont pratiquement disparu depuis 1850 – à condition de laisser l’endroit choisi pour dix siècles en libre évolution (Pour une forêt primaire en Europe de l’Ouest, Actes Sud, 2021). Une condition pour que de petits ligneux (ronces et sureaux) déployés sur une végétation herbacée laissent place aux arbres pionniers, comme les pins, les bouleaux et les peupliers, puis enfin aux ifs, hêtres et chênes rouvres, essences caractéristiques de la forêt primaire qui fermeront la canopée. Au regard des urgences, il est difficile de compter sur un tel horizon d’éternité retrouvée. Mais une véritable politique de la forêt ne se fera que sur la longue durée.

Nicolas Truong à suivre sur Le Monde et MCD