Emeutes : cette violence n’a rien de politique, elle est asociale, amorale et mercantile, par Benjamin Sire…
« A Marseille les émeutes s’arrêtent car il n’y a plus rien à voler ! » : les éducateurs de rue…
Pour le compositeur et journaliste, la « gauche victimaire » se trompe en voyant dans les violences urbaines une révolte politique ou sociale, alors qu’elles reflètent bien plus le nihilisme et le consumérisme contemporains.
Si la France – enfin, une partie de la France – s’embrase sous nos yeux, ce n’est pas seulement en réaction à une insupportable bavure policière, mais notamment parce que nous avons tous vu les maigres secondes d’images la narrant tout entière. Quelques jours auparavant, un autre jeune, Alhoussein Camara, est mort dans des conditions proches de celles de Nahel, près d’Angoulême. Pire, ce garçon de 19 ans au casier judiciaire immaculé, a été abattu dans des circonstances assez nébuleuses, au volant d’un véhicule parfaitement en règle alors qu’il rentrait de son dur labeur de nuit. Pas d’images, pas d’émotion immédiate, pas d’émeutes, alors même que ce cas mériterait quelque indignation et une enquête des plus approfondies. Si l’information a été diffusée par l’AFP et La Charente libre, elle n’a été reprise nulle part ailleurs, avant que Mediapart ne l’exhume à l’occasion de la mort de Nahel.
Si la France commente – et cette fois-ci, dans sa totalité –, c’est parce que chacun peut émettre un jugement depuis son fauteuil, à fleur de direct. Contrairement à bien d’autres événements captés et diffusés en réseaux et souvent tronqués au service de telle ou telle cause militante, la vidéo de la mort du jeune Nahel et les circonstances l’entourant, même très vite instrumentalisées à des fins politiques, ne ment pas. Elle dépasse le cadre des quotidiennes polémiques qui font le sel et la laideur de Twitter, et résonne dans l’esprit de tous, y compris de ceux qui se tiennent d’ordinaire à l’écart des bavardages de la toile. La justice autant que les justifications n’y pourront rien, le pays a jugé, le plus souvent avec une logique sévérité, parfois avec une indulgence coupable qui trace la frontière entre deux France, un acte sidérant et incompréhensible, considéré à l’aune de l’immédiat. Ce qui est d’ailleurs le piège.
Divertissement et kif « snapchatable »
Parce que ces circonstances et les émeutes qui en découlent ne sont pas le fruit de l’instant, aussi parce que cette révolte n’en est même pas une, en dépit de ce que veulent nous faire croire les partis de gauche ou de droite qui l’arrosent de l’essence de leurs intérêts séditieux ou électoralistes.
Elle n’est pas le fruit de l’instant parce que ces événements, chacun l’admettra sans s’accorder pour autant sur leur origine et ses responsables, résultent de décennies de renoncements, de tabous et d’instrumentalisations fainéantes dans une époque où seul le gain politique à court terme est considéré, qu’importent les milliards mal déversés sur nos banlieues sans obsession éducative, la seule qui vaille.
Elle n’est pas une révolte, parce que ceux qui cassent, pillent, frappent et enflamment aujourd’hui, immolent la République sur l’autel de l’inconscience, du divertissement, du kif « snapchatable » et d’un possible quart de seconde de célébrité offert par l’adrénaline des réseaux. Ils diffèrent largement des gilets jaunes, des contestataires de la politique sanitaire luttant contre la pandémie de Covid, ou des opposants à la réforme des retraites, portant de vraies revendications. Mais ils les rejoignent sur l’aspect qui condamne le plus notre société, à savoir la négation et la délégitimation d’un Etat seulement considéré comme débiteur de droits et de prodigalités. C’est pour cela que, lorsque Emmanuel Macron dénonce « d’injustifiables » scènes de violences contre « les institutions et la République », il ne semble pas comprendre que pour cette population, au mieux ses mots ne désignent rien de concret, au pire, justement, tout ce qui doit être détruit, pourvu que, même à terre, cette République reste généreuse lorsqu’on la sollicite individuellement.
Quintessence libérale
Comme tant d’autres, je l’ai observé de mes propres yeux, dans la nuit du 29 au 30 juin, dans le XIIe arrondissement de Paris, voyant des hordes hilares – ici, pas seulement « racisées » n’en déplaise à l’extrême droite – détruisant tout avant d’aller attaquer le commissariat du coin. C’est aussi le témoignage d’un correspondant ayant assisté aux dépravations commises à Cachan, au sud de Paris. Là fut pillé le supermarché Auchan, puis attaqué le très beau théâtre inauguré en 2017. Et cet observateur de nous confier : « En commettant ces actes, ils n’exprimaient aucune colère. Ils étaient juste morts de rire. » Une fête en mode American Nightmare, exempte de revendications, exempte du corpus politique dont voudrait les draper l’incendiaire Jean-Luc Mélenchon ou ce Louis Boyard décrétant sur Twitter le 29 juin : « Ces révoltes sont politiques. Il faut répondre par des actes politiques. » Perdition d’un personnel politique pyromane, incapable de lire l’époque, rappelant un Jacques Chirac totalement désarçonné face à la jeunesse s’adressant à lui à l’occasion d’une émission de télé sur l’Europe, en 2005 (autre année d’émeutes). Brandissant sans effets les mots « valeurs », « humanisme » et on en passe, le chef de l’Etat de l’époque s’était avoué vaincu, reconnaissant ressentir « de la peine » face au « pessimisme » d’une jeunesse qu’il ne comprenait pas. Pas davantage qu’aujourd’hui on n’appréhende à sa juste valeur les conséquences de décennies à ne pas réduire cette incompréhension et ce pessimisme débouchant sur un ras-le-bol libéral à fleur de nihiliste.
Car s’il y a du politique dans l’affaire, il se résume par l’expression la plus pure du libéralisme pouvant se résumer par ce bref manifeste : « Je fais ce que je veux ! », version ultime du slogan de McDonald’s : « Venez comme vous êtes. » Et ce n’est sans doute pas par hasard que tant d’établissements de la marque de restauration rapide ont été pillés, prenant le géant américain à son propre piège.
Cette affaire, cette quintessence libérale, peut aussi se résumer par cette scène vécue il y a quelques jours dans ce métro parisien aussi inaccessible aux handicapés qu’aux mères encombrées, sans lien immédiat avec les émeutes. Dans les escaliers de la station Bastille, ma compagne a remarqué une maman rencontrant les plus grandes difficultés à y descendre sa poussette. Elle s’est précipitée à son secours, avant de constater que ladite poussette pesait un poids démentiel. Regardant à l’intérieur, elle a constaté que l’enfant qui l’occupait avait a minima atteint l’âge de 4 ou 5 ans. Demandant avec la plus grande délicatesse à la maman la raison pour laquelle elle devait transporter un enfant parfaitement en âge de marcher tout son saoul, craignant qu’un handicap justifie la situation, elle s’est vue répondre : « Mais parce qu’il ne veut pas ! » Il ne veut pas, mais cela ne l’empêche pas de réclamer son dû lorsqu’une quelconque envie le prend. Un impossible qui rappelle le « I would prefer not to » du Bartleby de Melville autant qu’il illustre en partie les comportements que nous observons. Et ce, bien davantage que d’éventuels prétextes politiques ou sociaux, même si la question de la relégation des banlieues livrées aux trafiquants de drogue et subissant une stase éducative, tout autant que celle de violences policières, servent de légitime toile de fond à ces débordements.
Cette révolte plutôt apolitique, asociale et amorale (le préfixe « a » symbolisant l’absence de ce qui le suit), est surtout une révolution commerciale, mercantile, infiniment libérale, une fois de plus, confinant au nihilisme. On ne pille pas par besoin, mais par principe. Ce ne sont d’ailleurs pas les produits de première nécessité qui ont été les plus prisés dans les déprédations constatées, loin de là. On ne brûle pas des symboles, mais des objets auquel l’incendiaire ne prête aucune signification, même quand ils en ont une, comme une bibliothèque et une école. Mais l’un et l’autre peuvent être brisés avec la même indifférence que s’il s’agissait d’un panneau de signalisation ou d’un abribus. A ce titre l’image diffusée en réseaux de jeunes s’acharnant sur un petit arbre a quelque chose de saisissant et d’aussi évocateur qu’absurde. Cette révolte commerciale s’illustre aussi par les attaques au mortier qui la caractérise. La profusion de ces engins tient à leur commercialisation préemptée par les dealers et leurs nouvelles méthodes de vente, faites de messages WhatsApp alléchants, vantant la qualité du produit autant que les promotions, et se fondant sur des échanges monnayés de listes de clients potentiels. Du business en mode Gafam.
Alors, tandis que la gauche est empêtrée dans le credo victimaire en lequel elle veut enclaver nos émeutiers, ces derniers jubilent de pousser notre société consumériste dans ses derniers retranchements, pour mieux en souligner involontairement l’absurdité autant que sa propension à célébrer l’idiocratie. Ce n’est alors plus la colère qu’il faut apaiser, mais la soif incontinente de possession et l’ironie d’un monde pris au piège de sa propre mécanique…
Benjamin Sire est compositeur et journaliste.