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Jean-Marc Jancovici face aux lecteurs d’Alternatives Economiques

Que d’embarras au sortir de cette réunion du 20 juin ! Que d’embarras pour celles et ceux qui ne sauraient se
contenter de positions dogmatiques ! En organisant ce « JM Jancovici face aux lecteurs », l’association des lecteurs
d’Alternatives Économiques espérait « clarifier et élargir » ce rapport trop souvent polémique entre renouvelables et
nucléaire. En fait de clarification, il s’est agi plutôt d’une multitude d’interrogations inter agissantes. Un départ plus
qu’une conclusion.
Nous avions choisi trois thèmes qui se sont révélés pertinents :
– Sobriété
–  Nucléaire ou renouvelables
– Démocratie et énergie

Rendons hommage à l’intervenant qui, en se prêtant avec la franchise que nous lui connaissons, nous invite de fait à
aller plus loin et à voir plus large dans la réflexion collective. Notre association, et souhaitons-le avec d’autres, se
trouve face à un ensemble de questions que je vais résumer ici de façon nécessairement subjective, ce qui invite par
conséquent au débat.
Mais au préalable, je voudrais souligner la « transversalité » de certains propos concernant la question « sobriété et
démocratie », sujets indissociables. Sans surprise nous sommes au pied du mur : quelle façon de vivre voulons-
nous ? Avons-nous vraiment le choix ? Comment aborder le sujet de l’inclusion du plus grand nombre pour choisir
une stratégie plutôt que de subir des évolutions non anticipées ?…

La sobriété n’est pas une option
Pour l’intervenant il n’est pas question de distinguer sobriété subie ou choisie. Pour lui, la sobriété n’est pas une
option. Ne pas opter, c’est subir la « pauvreté ». Ce qui ne ressort pas des études et scénarios en cours actuellement.

Des scénarios entre faiblesse et illusion
Non seulement scénario n’est pas prévision, mais aussi la faiblesse des scénarios (NDLR : ADEME, RTE, NegaWatt…)
c’est de croire que l’on peut gagner en productivité avec moins d’énergie. Comme si la question était purement
quantitative, par exemple diviser nos consommations par 2. En réalité nous aurons de moins en moins d’énergie
fossile et de toutes façons nous devons réduire à zéro nos émissions de GES. Nous allons par conséquent vers une
réduction du trafic maritime et par voie de conséquence de la mondialisation « grâce » à laquelle nous disposons
pour le moment de matières et de produits manufacturés (voir ci-après). Or les scénarios n’intègrent pas cette
dynamique interactive de « ralentissement », induisant la baisse de la productivité.

Retour en arrière ou saut en avant ?
Il y a deux siècles, seuls 9 éléments du tableau de Mendeleïev étaient utilisés contre 118 aujourd’hui, tous exploités
sur la planète à grand renfort d’énergie et de transport. De surcroît, il s’avère que le recyclage de ces matières
incorporés à de très nombreux produits coute plus cher que de les extraire. Dans cette démondialisation inéluctable,
comment faire pour conserver des objets sophistiqués ? (NDLR : surtout pour produire du superflu). A cette
question, la réponse est de faire « moins sophistiqué ». Ce n’est pas un retrait de la technologie, bien au contraire,
car forts de tous les savoirs acquis il va nous falloir inventer une sorte de « technologie rustique ». Le low tech !
Certes, tout reste à inventer ou presque. Avec cet obstacle culturel, celui de passer de la consommation à la
sobriété.

Une sobriété qui fasse envie
Saut en avant mais aussi saut culturel énorme ! Pour passer de la consommation à la sobriété de façon qui fasse
envie ? Sans doute est-il intéressant de suivre les travaux de The Shit Project (NDLR : créé par JM Jancovici et A.
Grandjean) qui réfléchit à la façon d’inventer un imaginaire où, par exemple le vélo ou les transports en commun
deviennent préférés à la voiture…

Se serrer la ceinture
La question est pressante. La montée en puissance de nouvelles sources d’énergie, nucléaires ou renouvelables, va
nécessairement prendre du temps. Cinq ans pour le renouvelable et quinze ans pour le nucléaire. Et dans ce même
temps nous manquerons d’énergies fossiles qu’il faut de toutes façons ne pas utiliser. Nous allons par conséquent
nous serrer la ceinture. C’est inéluctable nous dit l’expert.

Quelle énergie pour quels besoins
Jean-Marc Jancovici adopte une approche plus nuancée de cette question que par le passé. Il privilégie le nucléaire,
par exemple, pour permettre aux hauts fourneaux de fonctionner en continu là où, souvent, des panneaux
photovoltaïques satisferont les besoins en électricité d’une maison individuelle. Cet exemple est inspirant en ce sens
que, nous sommes ainsi invités à une analyse nuancée intégrant en particulier la gestion des risques.

Prendre en compte les risque du monde qui vient
Il est probable que nous allons vers un monde de plus en plus risqué, sujet qui mériterait d’être étudié dans une
perspective de prise en compte des réalités futures. Si l’expert ne nie pas le risque nucléaire il le met en comparaison
d’avec les conséquences d’une intermittence qui, si elle est maîtrisée au jour le jour, reste selon lui problématique
de saison en saison ou d’année en année. Il convient donc de rendre acceptable l’idée de décider démocratiquement
d’une certaine hiérarchie des risques et conséquences. Par exemple, si, comme il est probable, nous manquons de
médicaments, qui en bénéficiera en priorité ? Ou si l’électricité vient à manquer (du fait de la production d’électricité
non pilotable), quels seront les usagers prioritaires ? Ou si le développement des panneaux photovoltaïques vient à
nous priver de terres agricoles, a fortiori avec une agriculture moins intensive, comment arbitrer et quels risques en
découlent ? Et comment assurer les flux de renouvellement des installations dans ce contexte démondialisé ? Ou
bien dans un autre domaine, les risques sociaux liés aux transformations de nos sociétés ?
Même si cela n’a pas été évoqué explicitement, nous ne pouvons que penser aux interactions et boucles de
rétroactions liées au réchauffement, à la dégradation de la biodiversité, aux questions migratoires, aux épidémies…
justifiant la prise en compte des risques, sujet de nature à susciter de vives réactions sociales, réactions que
l’ensemble des changements vécus par chacun ne fera qu’exacerber. A commencer par l’organisation de la société.

D’une organisation basée partout sur les horaires à une gestion de la pénurie !
Travail, loisirs, rendez-vous, logistique, transports, production, services, gestion sociale, approvisionnements et
distribution, santé et urgences… sans nous en rendre compte tout est en quelque sorte minuté de façon
coordonnée. A contrario, comme nous le constatons, le moindre grain de sable (panne de courant, accident,
intempéries, grèves…) perturbe déjà nos activités de façon sensible. Or avec une dépendance significativement
accrue à l’électricité, les aléas seront probablement plus difficilement supportable en cas d’énergie renouvelable. La
gestion de la pénurie pour en limiter les risques sera indispensable. Mais la pénurie touche aussi le nucléaire !

La barrière de compétences guette le nucléaire
Il faut dix ans pour disposer de soudeurs compétents. Il en faut autant pour les ingénieurs. Et à condition qu’ils
existent ou puissent exister. Un risque réel, par conséquent, qui ne peut être ignoré.
A cette première barrière s’ajoute celle des capitaux, a fortiori si le nucléaire reste privatisé. Une centrale coute 10
milliards d’euros. Mais son financement vient doubler ou tripler les couts de cette même centrale. Son financement
privé n’est donc pas assuré, ce qui en fait une barrière.
Autant dire que les « choix techniques » devraient faire l’objet d’un arbitrage démocratique.

Incontournable démocratie ? Force du collectif ?
A ce stade, les questions de société comme les questions d’énergie impliquent des choix dans un univers complexe,
ce qui pourrait inciter à « s’abandonner » à des décisions venues d’en haut. Cependant, la convention citoyenne
pour le climat aura été en France un bon exemple de ce qu’il faut faire (plutôt que le referendum qui induit un pour
ou contre la personne qui l’initie !). Si, il y a deux siècles, tout un chacun pouvait voir et donc comprendre comment
fonctionnaient les machines, aujourd’hui, pratiquement tout est devenu invisible, abstrait, affaire de spécialistes

interconnectés auxquels nous devons faire confiance. Ce qui complique considérablement l’exercice de la
démocratie. Or la question du choix de société ne peut provenir que de la souveraineté populaire, mais loyalement
éclairée pour débattre authentiquement en vue de choix responsables, adultes.
Certes le sujet reste difficile et imparfait. JM Jancovici cite l’exemple de The Shift Project, think tank qui imagine des
scénarios déconstruits puis reconstruits avec des volontaires. S’ils ont généralement du temps, ils n’ont pas
forcément les compétences… Difficile ! Imparfait ! Mais indispensable !
Toutefois, l’expérience de la convention citoyenne pour le climat, entre 150 personnes qui ne se connaissaient pas,
traitées comme des adultes, loyalement informées, a fait la démonstration de la force du collectif (même si le
résultat a été dévoyé ensuite), processus contraignant (temps, weekend, incidences familiales et professionnelles qui
conduisent à ne pas en « abuser »). A n’en pas douter cette expérience devrait faire école dans les exécutifs locaux !

A fortiori si, comme cela a été affirmé, le changement doit venir d’en bas et non d’en haut !

Difficile !
Difficile encore, pas simple, au niveau individuel, d’adopter de nouveaux comportements, avec le risque de nous
couper de notre milieu, de notre entourage familial, amical ou professionnel.
Difficile pour les dirigeants des organisations qui manquent de temps et de moyens et se sentent seuls. Pour Jean-
Marc Jancovici, participer à des cercles de discussion entre pairs est sans doute la « moins mauvaise des solutions ».
Mais difficile aussi de supprimer les 2 200 Gw de centrales à charbon et l’essentiel du parc de 1.2 milliards de
véhicules ! Car les « craquements », les « baffes », surtout à trop attendre et laisser encore filer l’augmentation des
GES, seront inévitablement douloureux.

Difficile de nous libérer de l’unique indicateur PIB, alors qu’il faut une « vraie réflexion opérationnelle sur
l’hypothèse de baisse qui va arriver et alors qu’elle risque de mettre en péril la stabilité sociale ». Un démarche
démocratique indispensable à entreprendre d’urgence !
Difficile de ne pas être pessimiste ! Mais « il est trop tard pour être pessimiste ». Surtout que la bascule reste
possible à condition de « ne pas nous tromper sur le calibrage de l’effort et de l’objectif » !
Difficile, de nous extraire de cette culture binaires, simpliste et dogmatique pour aller vers celle du discernement et
de la complexité.
Là est le défi.

Jean-Louis Virat
Administrateur de l’association des lecteurs d’Alternatives économiques
Retrouver la vidéo de la conférence (près de 50 000 vues en trois semaines) :
https://www.youtube.com/channel/UCU1N68qczxtaguphGVGHTMg

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