Sélectionner une page
Politique

La démocratie instable

David Djaïz, Haut fonctionnaire

Pour qualifier l’évolution de certains pays européens, on convoque de plus en plus souvent le concept de « démocratie illibérale ». Mais pour bien comprendre l’apparente nouveauté de ce qui se joue en Italie, en Hongrie ou en Pologne, sans doute faut-il prendre la mesure du caractère fondamentalement instable de la démocratie.

 

On dit souvent que l’Italie est le laboratoire politique de l’Europe. Les résultats des dernières élections n’ont pas démenti cette appréciation. Une coalition hétéroclite arrive au pouvoir composée de partis ouvertement populistes, dont les deux principaux sont le Mouvement 5 Étoiles et la Ligue du Nord. Comme l’a démontré ailleurs Lorenzo Castellani, la technocratie et le populisme, loin de s’exclure mutuellement comme les pôles magnétiques de l’aimant, font bon ménage, et c’est la démocratie libérale qui en fait les frais. La démocratie libérale entendue à la fois comme concept, mais aussi comme société politique. Les partis politiques et les élus truculents dont l’Italie a le secret, bref toute une « société politique », sont envoyés à la casse. Place à un personnel politique composé de quidams, de stars vues à la télé, et de technocrates ayant travaillé aussi bien dans des organisations publiques que privées.

Cet intéressant quoique inquiétant épisode historique n’est en réalité que le point d’arrivée des lentes transformations de la démocratie à l’œuvre depuis la chute du Mur de Berlin. Elles se sont déroulées en plusieurs actes. Si l’on considère que la démocratie libérale est quelque chose de désirable, il faut aussi reconnaître que ces mutations récentes ont conduit à sa dénaturation et désormais à sa défiguration. Dénaturation et pour finir défiguration, car c’est bien d’un monstre hybride que la paisible démocratie libérale, que l’on croyait indéracinable en Europe, semble avoir accouché. Et si l’Europe est bien le berceau de la démocratie, c’est peut-être ici que s’y joue sa transformation terminale.

Mais pour comprendre ce qui se joue actuellement en Europe, il faut d’abord revenir aux origines de la démocratie libérale, afin de saisir l’équilibre fécond quoique structurellement instable sur lequel elle repose, celui d’une souveraineté du peuple tendanciellement unanimiste et de l’épanouissement de libertés individuelles « disséminantes ».

Aux origines de la démocratie moderne : souveraineté du peuple et État de droit

Il est difficile de donner une définition d’une réalité aussi diffuse et en même temps aussi insaisissable que la démocratie. La démocratie repose en réalité sur la circularité dynamique des droits humains et de la souveraineté du peuple. Sans individus libres et égaux en droit, pas de souveraineté du peuple. Sans souveraineté du peuple, pas d’individus libres et égaux en droit. La souveraineté du peuple et l’égale liberté des citoyens se coproduisent. La différence entre la démocratie antique et la démocratie moderne tient d’ailleurs à la place qu’occupent les préférences individuelles dans la seconde.

La démocratie antique est bien un régime de délibération collective fondé sur la parole de tous, mais sa finalité exclusive est le bien public, le bien de la Cité. Tout à sa conception exclusivement civique de la condition humaine, Périclès oublie, dans l’oraison funèbre rapportée par Thucydide de consoler les pères et les frères éplorés par la mort de leurs proches durant la première année de la guerre du Péloponnèse. Il se montre sans considération pour les vies humaines broyées, et le chagrin que ces morts occasionnent dans les familles. Le foyer antique, l’oïkos, qui rassemble femme, enfants, esclaves et serviteurs, est un domaine sur lequel le chef de famille règne sans partage et sur lequel on ne lui demande pas de comptes. L’espace privé est ainsi séparé du contrat civique.

Dans la Modernité au contraire, les préférences individuelles, le bonheur privé, et en définitive la vie humaine retrouvent une place au cœur du contrat social. Non seulement, la sphère publique et la sphère privée cessent d’être des entités discrètes, mais la sphère publique s’organise à la façon de la sphère privée. Ce n’est pas un hasard si la déclaration d’indépendance américaine mentionne, parmi les droits inaliénables de l’individu descendus du Ciel, « la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Vie, Bonheur, Liberté : la modernité politique consiste dans la réintroduction des dimensions les plus élémentaires de l’existence humaine (risquons-nous même à parler de condition humaine) au cœur du pacte politique.

En d’autres termes, la démocratie libérale est un régime dans lequel la politique entendue comme art de gouverner est et peut beaucoup, mais dans lequel elle n’est pas tout puisqu’elle procède d’une certaine vision de la condition humaine qui est inséparablement naturelle et politique. La vie civique moderne se trouve ainsi ravalée, réintégrée dans l’élément plus vaste de la condition humaine et sociale. La séparation de l’espace privé et de l’espace public qui existait durant l’Antiquité s’est érodée au profit d’un continuum social. L’économie politique, comme le rappelle Jean-Jacques Rousseau dans son article de L’Encyclopédie, n’est pas autre chose que l’extension à l’ensemble de la société, c’est-à-dire l’ensemble des foyers qui cohabitent dans les limites de la nation du régime des besoins.

De ce point de vue, les droits humains, inscrits au cœur du pacte politique de la modernité, sont une injonction à se rappeler que la politique, entendue comme art de gouverner, est au service de la condition humaine et sociale, et non l’inverse. Il en va là d’un renversement de perspective.

L’équilibre structurellement instable de ces deux composantes de la démocratie

Tant que l’épanouissement de la vie humaine garanti par l’État de droit, et la souveraineté populaire garantie par le suffrage se coproduisent, la démocratie libérale fonctionne. La tension entre souveraineté du peuple et État de droit cesse d’être féconde pour devenir stérile quand l’une des deux composantes prend définitivement le dessus sur l’autre au point de la dévorer. Pour des esprits comme Tocqueville, l’État de droit est la composante la plus fragile de l’attelage dans la mesure où l’exercice du gouvernement par une majorité élue peut conduire à l’érosion des libertés individuelles qu’elle est pourtant censée garantir, faute de garde-fous et de contre-pouvoirs suffisants, dans la constitution comme dans la société.

Le paradoxe est que la constitution de la démocratie libérale suppose d’abattre toutes les anciennes libertés féodales, qui reposaient précisément sur l’inégalité d’influences au sein de la société, et de leur substituer une égalité de conditions parfaite et arithmétique : « l’égalité place les hommes à côté les uns des autres, sans lien commun qui les retienne. (…) Elle les dispose à ne point songer à leurs semblables et il leur fait une sorte de vertu publique de l’indifférence » (De la démocratie en Amérique). Ce n’est qu’une fois ce contrat social établi que les libertés peuvent être patiemment reconstruites, au moyen de la forme associative que Tocqueville voit fleurir aux États-Unis. Cependant, cette reconstruction se fait a posteriori et place cette nouvelle civilisation de la liberté dans une situation de subordination et même de dépendance vis-à-vis du gouvernement qui est l’émanation de la souveraineté du peuple. Il suffit qu’un tel gouvernement soit « mal réglé », ou que l’humeur de la majorité soit mal disposée à l’égard de l’état de droit pour que celui-ci soit mis en danger.

Certaines expériences politiques ont hélas donné de la réalité aux craintes d’une dérive du pouvoir majoritaire. En régime totalitaire, la vie humaine se trouve tout entière subordonnée et dépendante de la politique de la majorité. Pire, la politique parle le langage de la vie humaine, et prétend se substituer à la totalité de ses dimensions, même celles qui lui étaient a priori irréductibles. Ainsi la politique remplace-t-elle la vie éthique : il n’y a d’autre vertu que celle d’être un bon militant ; la vie économique : les moyens de production sont entièrement socialisés ; la vie spirituelle : la seule religion autorisée est le « culte du parti » ; la vie culturelle : l’art est dévolu à la construction du régime nouveau… L’expérience politique totalitaire n’est pas une négation du projet politique de la modernité, mais plutôt une défiguration de celui-ci, en raison de l’oblitération de la vie humaine qu’il produit systématiquement.

La démocratie sous « surveillance »

Les expériences totalitaires, mais aussi l’épuisement du modèle de l’État-Providence redistributif ont provoqué un mouvement de balancier dans le sens inverse à partir de la fin des années 1970. Le raisonnement formulé par les penseurs « néolibéraux » au premier rang desquels se trouve Hayek est le suivant : il faut protéger la démocratie libérale d’elle-même, et en premier lieu de la menace tendancielle que fait peser sur les libertés individuelles l’excès de gouvernement décrit plus haut. C’est pourquoi il importe de modifier la « formule chimique » de la démocratie pour s’assurer que la civilisation de la liberté patiemment construite par les essais et erreurs des générations précédentes persévère dans son être, en dépit des changements de majorité et des zèles gouvernementaux qui pourraient vouloir s’en prendre aux libertés.

C’est la nature de l’action politique dans une démocratie qui est en jeu dans la pensée de Hayek. Dans la démocratie ordinaire, il est question du kratos c’est-à-dire de la contrainte exercée par les gouvernants sur le peuple. Théoriquement, cette contrainte n’en est pas une puisque, en démocratie, gouvernants et gouvernés ne font qu’un. Mais cette identité des gouvernants et des gouvernés est une fiction, car le régime démocratique peut devenir une tyrannie de la majorité. La tyrannie de la majorité prétend porter les intérêts du peuple, or elle ne porte que les intérêts d’une majorité voire d’une nomenklatura. Pire, il peut arriver que l’humeur changeante et aléatoire de la « majorité » aille à l’encontre la civilisation de la liberté. Or, la civilisation de la liberté est un bien à la fois plus précieux et plus important que les caprices versatiles de la majorité. C’est pourquoi Hayek préconise de substituer au gouvernement discrétionnaire reposant sur la contrainte (kratos) un gouvernement reposant sur des règles, des archaï.

L’instrument privilégié des politiques publiques devient donc le corpus des règles plutôt que la décision du souverain. Au « décisionnisme démocratique » se substitue le réglage formel de la démocratie. Car ce qui s’oppose le plus radicalement à la décision souveraine particulière, c’est la règle de droit générale, bien que toutes les deux soient des modalités de l’action publique. La première part d’une expérience particulière, celle du souverain, qu’il soit un individu ou une assemblée, et plaque sur la totalité du jeu social une décision inspirée par cette expérience particulière. Elle manifeste l’hybris d’une raison particulière qui pense disposer d’assez d’informations pour intervenir concrètement dans le jeu social dont le propre est précisément d’être trop complexe et trop décentralisé pour être embrassé concrètement par un seul esprit humain. La seconde, au contraire, assume la complexité du jeu social ; elle fait appel à des règles du jeu universellement valables, qui s’appliquent à toutes les situations particulières. L’enjeu du gouvernement « formel » n’est pas tant d’intervenir comme un acteur parmi d’autres dans le jeu social, mais de lui assurer un réglage optimal, qui permette à chaque agent de jouer dans les meilleures conditions.

Réversibilité vs. Irréversibilité

Ce que démontrent le raisonnement d’un Tocqueville ou d’un Hayek, c’est que l’équilibre entre souveraineté populaire et État de droit dans la démocratie moderne est donc structurellement instable. Tocqueville l’avait déjà repéré à propos du conflit qui opposa le Président Jackson et la Banque des États-Unis en 1832 et 1836 : d’un côté, le Président élu, émanation de la souveraineté populaire, symbole du gouvernement discrétionnaire et de la réversibilité de l’action politique ; de l’autre, une instance non élue, que Tocqueville lui-même qualifie de « point immobile », symbole du pouvoir de la règle, et de l’irréversibilité de la vie humaine.

Les errances politiques du XXe siècle nous l’ont enseigné : la souveraineté populaire menace toujours de « déborder de son lit », comme le fleuve en crue, et d’emporter sur son passage les fragiles libertés humaines. C’est la préoccupation des libéraux, de Tocqueville à Hayek qui ont cherché à imaginer des constitutions ou des utopies politiques dans lesquelles les libertés humaines sont sanctuarisées. Le problème, c’est que cette sanctuarisation des libertés provoque souvent, en sens inverse, un recul de la souveraineté populaire. En démocratie, la souveraineté populaire et l’État de droit jouent un jeu à somme nulle.

Quoique structurellement instable, la démocratie fonctionne néanmoins lorsque la souveraineté populaire et l’État de droit se coproduisent en continu sous la forme d’une circularité dynamique. De puissantes logiques à l’œuvre depuis la chute du Mur du Berlin ont, totalement ou partiellement, brisé cette dynamique. D’instable, la démocratie est devenue introuvable.

La démocratie introuvable

Loin de constituer un fait antinomique à l’épuisement démocratique, l’émergence de « démocraties illibérales » apparaît plutôt comme le symétrique de l’émergence de la règle sans parole : une partie des classes populaires et des classes moyennes, notamment en Occident, se révolte contre le sentiment de dépossession et d’évidement démocratiques ressentis à mesure que le pouvoir semble s’éloigner du cadre de l’État-nation.

Aux origines de la démocratie, il y a une circularité dynamique entre la souveraineté du peuple et l’État de droit. Ces deux composantes de la démocratie sont structurellement en tension, car l’une est centripète et tendanciellement unanimiste (la souveraineté populaire) quand l’autre est centrifuge et décentralisée (l’état de droit et les libertés individuelles).

Cet équilibre, fécond quoiqu’instable, entre souveraineté du peuple et État de droit semble désormais rompu pour une toute autre raison, qui tient aux dynamiques profondes de la mondialisation : le désajustement de l’espace de la politique et de l’espace de la vie humaine. La modernité s’est longtemps caractérisée par une identité d’échelle entre la vie politique et la vie humaine, à tel point que la condition humaine était inséparablement politique et naturelle. L’État-nation était à la fois le cadre de l’action politique et l’espace de déploiement de la vie humaine. Toute la difficulté des temps présents vient de ce qu’il n’y a plus identité d’échelle entre la politique et la vie humaine. La politique persiste à vouloir s’exprimer avant tout dans le cadre géographique, linguistique et culturel de la nation, tandis que la vie humaine se sent de plus en plus à l’étroit dans le cadre de la nation.

Ce phénomène multiforme, complexe, quoique pas inédit que nous appelons « mondialisation » a pour caractéristique première le désajustement de l’espace limité de l’action démocratique, et de l’espace de la vie, qui est marqué par un désir d’infinité, à la fois géographique mais aussi temporelle, puisque ceux-là mêmes qui veulent coloniser le système solaire souhaitent aussi rendre l’homme immortel. Elon Musk en est la figure archétypale. Comment gérer au mieux ce « foyer infini et bouillonnant » qu’est devenue une vie humaine globalisée ? Peut-être pas, affirment les partisans de la démocratie des règles, en confiant les décisions les plus importantes pour l’espèce humaine à des représentants élus dans le cadre étroit d’une nation, mais incompétents sur le périmètre planétaire, confinés en deçà des Pyrénées, ou au-delà, mais jamais pertinents des deux côtés. Plutôt en les confiant à des institutions dont le pouvoir s’étend sur le même périmètre géographique que la vie elle-même, c’est-à-dire le monde. Cela d’autant plus que nos vieilles classes politiques élitaires sont de plus en plus mal équipées pour faire face à la complexité des problèmes de la vie humaine de dimension planétaire.

Ce changement d’échelle est aussi un changement de nature : dans les limites de l’État-nation, la démocratie obéit à la logique de la décision, tandis que dans un cadre supranational, elle relève plutôt d’une logique de la discipline. La multiplication des conventions internationales qui « lient » les États parties est un bon exemple de cette conversion de la décision en discipline. Pour régler les « problèmes complexes » que les nations et leurs représentants élus ne veulent, ne peuvent, ni ne savent plus traiter à leur niveau, comme le changement climatique, les migrations, le libre-échange, la protection des droits fondamentaux, le procès des criminels de guerre, l’inflation, le terrorisme international, les États contractent entre eux des engagements forts, et confient la surveillance de ces engagements à des organes experts supranationaux et non élus. Leur autonomie vis-à-vis de l’élection ou de la vie politique est même un gage d’indépendance et de crédibilité.

Dans tous ces dispositifs, c’est la règle de droit, ou la sanction de la règle de droit lorsque le dispositif possède une compétence juridictionnelle, qui domine et remplace l’action politique. Cette logique de la discipline n’est pas propre aux organes supranationaux. Elle progresse également à l’intérieur des États-nations. C’est un sujet d’étude classique de la science politique que ce développement formidable, dans les nations industrialisées, des agences et autres autorités indépendantes chargées d’émettre des régulations ou de prononcer des sanctions sur des sujets complexes touchant à la vie économique (concurrence, infrastructures, réseaux, banques et assurances, marchés financiers…) mais aussi aux droits fondamentaux et à la vie éthique. Des sujets que l’autorité politique doit abandonner à un mandataire, car elle est accusée de n’avoir ni la compétence technique ni l’indépendance d’esprit ni la réputation de crédibilité pour les traiter correctement. Alors que jadis, les sujets politiques mettaient en commun une parole afin de déterminer une action selon la dynamique de la délibération, désormais, la règle, qui est un objet, agit pour le compte et à la place des sujets. Apparaît donc une solution de continuité entre la parole et l’action, alors que la soudure des deux constituait l’essence de la démocratie moderne.

Règle sans parole et parole sans effet

L’action est renvoyée du côté de la règle sans parole, la règle aphasique ; ce n’est pas un hasard si, justement, les paroles des dirigeants de Banque Centrale ou de juges de la CEDH sont rares, pondérées, et confinées à leur domaine de spécialité dans le respect étroit du mandat qui leur a été confié. La parole généraliste quant à elle reste l’apanage d’une classe politique peu à peu dépossédée de la gestion des affaires humaines les plus significatives. Elle devient donc une parole ineffective, dans le meilleur des cas une parole théâtrale puisque l’essence du théâtre tient dans la profération de paroles qui valent pour elles-mêmes, c’est-à-dire qui ne se matérialisent pas par des actions, mais qui peuvent produire des effets sur l’humeur des spectateurs. De la même manière la parole des représentants se matérialise de moins en moins par des actions, mais elle peut produire des effets sur l’humeur démocratique.

Dans le pire des cas, cette parole sans action devient une parole gesticulatoire, c’est-à-dire un spectacle qui s’épanouit en régime médiatique. La politique finit par produire sur les citoyens le même effet de lassitude et d’indifférence que la révolution de 1848 sur Frédéric Moreau, héros malgré lui de L’Éducation sentimentale : « Il lui semblait assister à un spectacle ». Les citoyens deviennent de plus en plus des spectateurs de leur propre condition politique, au lieu d’en être les acteurs raisonnables et délibérants. Le désajustement de la politique et de la vie n’est pas seulement géographique. Le temps démocratique se trouve ainsi peu à peu désynchronisé du temps de la condition humaine et sociale, et il apparaît aux citoyens comme un temps de théâtre.

Il faut qualifier plus précisément cette règle sans parole. Cette règle est plus riche que l’ancienne loi du souverain qui se contentait de départager le permis et l’interdit. Elle est aussi plus invasive, « en amont » comme « en aval » de la loi : en amont, elle cherche désormais à anticiper et à guider les conduites des agents économiques [1], des consommateurs, des usagers, des contribuables, et même des citoyens ; en aval, elle s’attache à corriger ou à réajuster des conduites et des comportements déviants. Cette gamme d’effets très riches est permise par l’adossement à la règle sans parole de la logique du nombre, comme l’a démontré de manière convaincante Alain Supiot, et désormais de l’algorithme. La règle sans parole exerce en définitive sur la population un pouvoir bien supérieur au pouvoir du souverain, détenu en régime démocratique par les représentants du peuple et dont l’instrument privilégié était la loi.

La séparation de la parole et de l’action vaut en réalité séparation de la politique et du pouvoir. D’un côté la politique qui se réduit à une parole de plus en plus ineffective ; de l’autre le pouvoir réel qui se présente comme une règle sans parole édictée par des instances non élues, et souvent insituables.

Démocratie illibérale et libéralisme non démocratique

L’émergence de régimes appelés « démocraties illibérales » dans un certain nombre de nations est loin de constituer un fait antinomique à l’épuisement démocratique que nous venons de décrire. Ce mouvement est plutôt le symétrique de l’émergence de la règle sans parole. Une partie des classes populaires et des classes moyennes, notamment en Occident, se révolte contre le sentiment de dépossession et d’évidement démocratiques ressentis à mesure que le pouvoir semble s’éloigner du cadre de l’État-nation. La stagnation démoralisante du niveau de vie des classes moyennes des pays industrialisés, dans un contexte d’enrichissement très fort du dernier centile de la distribution des revenus, n’y est pas pour rien.

Au grand « vide des finalités » provoqué par la séparation de la parole et de l’action, les dirigeants populistes répondent par un « plein » identitaire. Les populistes se proposent en réalité de réajuster l’espace de déploiement de l’action et celui de la parole en réencastrant, de gré ou de force, l’action dans le cadre national. C’est pourquoi une partie de leur énergie est consacrée à dénoncer les traités multilatéraux et tout ce qui aboutit à des transferts de souveraineté à des instances supranationales, ou à rétablir des « écluses », qu’il s’agisse des frontières physiques pour empêcher les migrants d’entrer, des tarifs douaniers pour empêcher les produits importés d’entrer, et de toute autre barrière.

Les dirigeants de ces démocraties illibérales considèrent par ailleurs que leur corps électoral s’identifie au peuple tout entier. C’est pourquoi ces régimes contiennent dans leur sein la possibilité de la persécution de toute forme de minorité ou de dissidence, qu’elle soit politique, confessionnelle, idéologique ou sexuelle. On le voit avec les discours antisémites, anti-roms, et homophobes tenus par les dirigeants du parti hongrois Jobbik. On ne peut avoir raison contre la majorité ainsi identifiée au peuple magyar. Être minoritaire c’est avoir tort. Le dirigeant populiste s’emploie à dénoncer la règle générale sans parole (par exemple, le libre-échange) pour lui substituer une décision particulière qui aura, espère-t-il, une influence sur la situation concrète des gens (par exemple, le rétablissement des tarifs douaniers de l’acier et de l’aluminium).

L’exemple topique est celui du président vénézuélien Maduro, envoyant des soldats dans les supermarchés pour coller sur les marchandises des étiquettes indiquant des prix moins élevés que la réalité du marché, afin de juguler l’inflation. Outre la méconnaissance profonde des mécanismes économiques attestée par ce comportement, il apparaît symptomatique du désir de réinsérer l’action politique dans l’espace de la communauté nationale et de la subordonner à des décisions humaines, plutôt qu’aux mécanismes complexes et décentralisés du marché.

Cependant, le décisionnisme des populistes n’a rien à voir avec la décision démocratique, puisqu’il est unilatéral. Il n’est pas le fruit d’une discussion démocratique qui permet l’élaboration d’un chemin d’action par le moyen de la confrontation des points de vue. La tyrannie de la majorité reprend ses droits une nouvelle fois, au détriment de la vie humaine.

Quel est le pouvoir réel de ces dirigeants populistes ? Il s’agit avant tout d’un pouvoir de la parole sans efficace. De même que la règle de droit est coupée de la parole dans les instances non élues, de même la parole est coupée de l’action authentique dans la « démocratie illibérale ». Ces dirigeants peuvent bien dénoncer certains traités internationaux, comme l’a fait Donald Trump avec l’accord de Paris, l’action est toujours subordonnée à la parole, elle n’est pas une action effective mais une monstration « physique » de la force de la parole, souvent aussi impuissante qu’elle se veut impressionnante. L’usage compulsif de Twitter par Donald Trump ne doit, de ce point de vue, rien au hasard. La parole proliférante occupe la totalité de l’espace politique, faute de pouvoir accomplir des actions délibérées et structurantes. Dans le cas de l’accord de Paris, la décision unilatérale de l’État fédéral américain de dénoncer cet accord n’aura par exemple que peu d’impact sur la contribution des États-Unis à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, dans la mesure où ce sont les États fédérés, les entreprises et les particuliers qui en prennent la plus grosse part. La politique démocratique se trouve donc réduite à une fonction gesticulatoire.

Nous avons donc d’un côté la règle sans parole, qui se déploie dans un espace supra et post-national, de l’autre la parole sans action, qui cherche à réintroduire, de gré ou de force, l’action dans le seul espace de la nation. Cette alternative manifeste le caractère tragique de la politique « postmoderne ». Si les temps que nous vivons sont effectivement tragiques, s’il y a bien une tragédie, elle est ici, et elle n’est qu’ici : dans ce conflit entre deux versions hémiplégiques et dénaturées de la démocratie moderne, qui la rendent finalement introuvable.  La démocratie est structurellement mutilée, la souveraineté du peuple et l’état de droit n’étant plus dans cet équilibre à la fois instable et fécond qui faisait la « magie » de la démocratie moderne. Cette évolution scelle le divorce durable de la parole et de l’action et introduit jusque dans le sujet politique une schizè démoralisante. La société démocratique traditionnelle est en danger, prise en étau entre un agenda disciplinaire et un agenda identitaire.

La préférence pour l’une ou l’autre de ces deux versions de la démocratie mutilée est par ailleurs connotée socialement. Si les classes moyennes se prononcent de plus en plus pour la démocratie illibérale, et manifestent un attachement persistant à la souveraineté du peuple, comme en témoigne le résultat des élections en Italie, ou l’élection de Donald Trump, ou le résultat du Brexit, ou les percées des partis nationaux-populistes en Europe centrale et orientale, elles ne s’émeuvent pas en revanche que les dirigeants qu’ils élisent foulent aux pieds les droits individuels et les prérogatives des minorités. La reconquête de la souveraineté nationale, approuvée par un nombre croissant d’électeurs comporte une forte dimension autoritaire. En 1995, 34 % des Américains âgés de 18 à 24 ans considéraient qu’un système politique dirigé par quelqu’un qui n’aurait pas à tenir compte du Congrès était une bonne chose. En 2011, ce chiffre s’élevait à 44 %, soit une augmentation de dix points.

De leur côté, les élites s’intéressent de moins en moins à la souveraineté du peuple, qu’elles associent à l’État-Providence classique dont elles tolèrent de moins en moins le  « biais redistributif », mais accordent une importance accrue aux dispositifs de garantie des libertés individuelles, notamment économiques, indépendants de toute élection directe. Yascha Mounk et Roberto Stefan Foa ont produit des analyses édifiantes : en Espagne ou en Italie, 49 % des personnes interrogées voient comme une bonne chose un gouvernement de technocrates non élus, qui prendraient des décisions en fonction de ce qu’ils jugent le mieux pour le pays. Il en résulte que les figures de « l’homme fort » d’une part, du « technocrate » d’autre part sont toutes les deux plébiscitées, au détriment de la figure de « l’homme politique ». Cependant, la préférence des classes moyennes va plutôt aux hommes forts, et celle des élites plutôt aux technocrates.

Une fusion tendancielle des deux est peut-être à l’œuvre dans le laboratoire italien, à travers les expériences « techno-populistes » que l’on peut observer au niveau local – la façon dont gouverne Virginia Raggi, la maire M5S de Rome, par exemple. L’État-Providence redistributif ne fait plus consensus et se trouve en réalité assailli de toutes parts : dans un contexte de mobilité des capitaux et de facilités de circulation accrues, les élites tolèrent de moins en moins la pression fiscale nécessaire au financement des prestations sociales, alors que les classes populaires et les classes moyennes accusent au contraire cet État-Providence de ne pas suffisamment les protéger des « vents hostiles de la mondialisation », voire lui reprochent de distribuer des prestations aux « autres » (les « immigrés », les « assistés ») davantage qu’à eux, phénomène que l’on a appelé welfare chauvinism.

On croyait l’avoir canalisé avec la circularité dynamique de la souveraineté du peuple et de l’état de droit… En réalité, le vieux conflit latent entre les deux grandes polarités de la société réapparaît, l’une voulant, selon les mots de Tocqueville, « restreindre le pouvoir populaire » (il s’agit de l’élite) et l’autre aspirant à « l’étendre indéfiniment » (il s’agit des classes populaires et des classes moyennes), est en passe de ressurgir plus violemment que jamais et d’entraîner à nouveau les sociétés dans la spirale de la stasis, c’est-à-dire de la déliaison, du désaccord autour de ce que doit être la fin politique fondamentale.

S’agit-il du bien être des foyers, quitte à se passer de la faculté de décider en commun si des mécanismes post-nationaux et surtout post-politiques sont mieux à même de le garantir ? Ou, au contraire, de la faculté de décider en commun, quitte à ce que les décisions prises n’engendrent pas justement l’optimum de bien-être des foyers ? Le choix italien de ces dernières semaines manifeste une préférence de la majorité du corps électoral pour la faculté de décider en commun, quand bien même le plein exercice de celle-ci entraîne une régression du bien-être général, et un assaut spéculatif des marchés contre l’Italie, menace dérisoire brandie par le commissaire Oettinger, qui n’a pas pour l’instant eu d’autre effet que d’exciter encore plus le soutien populaire à la Ligue du Nord et au Mouvement 5 Étoiles.

David Djaïz, Haut fonctionnaire, Enseignant à Sciences Po et auteur

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *